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  • Mâle dans sa peau (19, à suivre)

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     Kyllikki m’invite à m'asseoir. Je m'installe à table. Elle, elle reste debout. Forcément, elle doit préparer ce qu’elle m’a promis de me faire goûter. Je la regarde travailler. Pas un mot ne sort de sa bouge. C’est de la concentration à l’état pur. Plus rien n’existe. Seule la chose qui doit venir au monde. Pour plaire à l’homme. Pour être dévorée par lui ensuite et ne plus exister à son tour. Apparaître et disparaître. Naître et mourir. Que de montagnes franchies pour une gloire éphémère! Que de mots gaspillés pour convaincre les imbéciles! En vain. Nous nous comportons souvent comme des ingrats. Pas de remerciements, de véritables remerciements. Que des revendications. Je pense à ma mère. Toute sa vie, elle n’a pas cessé de prendre soin des autres. Mon père, mes frères et moi. Elle a usé son corps et son âme pour nous. Que pour nous. Rarement pour elle. Pour  notre bien-être. Pour nous permettre de résister face aux flammes de l’enfer. Et jamais un merci ne s’est échappé de nos bouches. Malheureusement, la reconnaissance arrive toujours trop tard. Quand on se rend compte que l’autre était un rayon de soleil qui illuminait notre existence. Quand le vide est à nouveau là. Car sans l’autre, je ne suis rien. Le néant m’attend...

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  • Mâle dans sa peau (18, à suivre)

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     Mâle dans sa peau.jpgLa porte s’ouvre. Je découvre son chez-soi. Bien à elle. Lumineux et peu meublé. La simplicité. L’essentiel. C’est un petit bijou existentiel de deux pièces. C’est-à-dire: un appartement comprenant un living, une chambre à coucher, une salle de bain avec toilettes et une cuisine aménagée.
     
     Contre un des murs du salon: deux images encadrées. Un paysage, une maison quasi sous la neige. Et une photographie. De droite à gauche: une femme, un homme et une adolescente. De face et côte à côte. Je m’approche de ce portrait, de famille probablement. Pour comprendre. Imaginer. Par curiosité ou par habitude.

     - Pas de questions sur mon passé, s’il vous plaît, me dit-elle aussitôt... Je déteste en parler. Les souvenirs et les vieilles pierres, c’est bon pour les historiens et les archéologues. Ces enfants gâtés qui gagnent leur vie en brassant les légendes et la misère du monde.

     Qu’y a-t-il dans cette belle tête blonde presque parfaite? je me demande. Révolte ou souffrance? Ou les deux? Forcément! Car l’une ne peut pas exister sans l’autre.
     
     - Vous n’êtes pas d’accord avec moi?

     - ...

     - J’ai prononcé un mot qu’il ne fallait pas...

     - Non, pas du tout. J’étais tout simplement ailleurs.

     - Dans vos éternels rêves de journaliste?

     - Seul le poète en a et je n’en suis pas un.

     - C’est votre opinion. Pas le mien.

     - Et peut-on connaître le vôtre?

     - Allons d’abord à la cuisine...

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  • Une ville, la ville

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    Une ville, la ville

    C'est tout et rien

    Elle ne nous appartient pas

    Elle appartient aux autres

    À ceux auxquels nous rendons visite

    Une ville, la ville

    C'est l'eau et le feu de nos rêves

    Qui se sont gravés à jamais dans notre mémoire

    Une ville, la ville

    C'est hier et demain

    Rarement aujourd'hui

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  • Mâle dans sa peau (17, à suivre)

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     Mâle dans sa peau.jpgOnze heures moins le quart. Je suis au vanha hautausmaa. Au vieux cimetière. Assis sur un banc. J’attends... J’aime bien arriver en avance à un rendez-vous. Cela me permet de sentir l’atmosphère du lieu. Le lieu avant les bavardages. Son silence. Ou sa vibration. Tout endroit dégage une certaine musique,  qui lui est propre. Et ici, c’est celle de l’au-delà. Mon casse-tête préféré. Y a-t-il une vie après la mort? Peut-on communiquer avec les morts? Mon grand-père l’aurait faite. Cette expérience paranormale. Et avant de mourir, le vieil homme aurait chuchoté à l’oreille d’un de mes oncles: Si je dois revenir sur terre, alors je préfère renaître idiot. Il savait sûrement trop de choses. Dommage, nous nous sommes jamais rencontrés. Je lui aurais posé un tas de questions. Sur le bien, le mal et sur les rêves. Surtout sur mes rêves étranges. Avec des anges et avec Dieu. Avec le Seigneur, une seule fois... Une nuit, Il me remit une table en pierre sur laquelle étaient gravés tous les signes mathématiques plus un... bizarre. C’était la carouble avec laquelle l’on pouvait tout résoudre. Et dans mon rêve, à un moment donné, tout devint clair, j’avais tout compris. J’avais en quelque sorte résolu l’équation de l’existence. Mais à mon réveil, cette fameuse clé se dissipa dans ma mémoire... Tout à coup, je sens le poids d’une main sur mon épaule droite. Effrayé, je me lève d’un bond et je me retourne aussitôt. Kyllikki est là. Souriante. Elle s’approche calmement de moi et me chuchote comme si de rien n’était:

     - Je ne vous dérange pas trop?

     - Vous auriez pu me tuer, je lui réponds... Ne me faites plus ce coup-là. Surtout dans un endroit comme celui-ci.

     - Je ne pouvais faire autrement, vous étiez si méditatif, me dit-elle.

     - C’est quoi cette arnaque? je lui demande sèchement.

     - Arnaque?

     - Ce soi-disant rendez-vous.

     Kyllikki me regarde droit dans les yeux et me dit d’une voix tremblante:

     - N’allez pas en Russie. Pas comme ça. C’est trop dangereux.

     Je tombe des nues.

     - J’ai l’impression d’être dans un film d’espionnage, dis-je.

     - C’est ce que vous aimez, n’est-ce pas? Lance-t-elle. Plonger dans des eaux troubles...

     - Non, soyez sérieuse...

     - Mais je suis sérieuse. C’est vous qui ne l’êtes pas.

     - Je ne comprends plus rien. Vous me parlez comme si vous étiez au courant de tous mes projets.

     - Un seul, corrige-t-elle.

     - Lequel? je lui demande, fort étonné.

     Elle regarde autour d’elle puis elle me murmure à l’oreille:
     
    - Pas ici. Je vous propose que l’on aille boire  un verre quelque part et je vous direz tout.

     Je hôche la tête en signe d’acceptation.  

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        Les gens du Nord sont des gens propres. Au sens propre comme au figuré. Ils s’expriment peu. Mais quand ils s’expriment personne ne leur fait obstacle. Car la parole de l’autre est respectée.

     - À quoi pensez-vous? me demande Kyllikki.

     - À cette auberge.

     - On peut aller ailleurs, si ça ne vous plaît pas.

     - Non, non, elle me convient à merveille... Pour être précis, je pensais à la propreté. J’aime ce qui est propre, transparent et...

     - Et quoi?

     - Vous me troubler.

    - Je ne vous crois pas.

     - Parce que je suis journaliste?

     - Entre autres.

     - C’est-à-dire?

     - Parce que vous êtes un un homme trop sensible. Le monde est cruel et vous croyez qu’avec vos articles, vous allez pouvoir le changer.

     - Mon métier ne me demande pas cela. Surtout mon patron.

     - Vous dites ça mais, au fond de de vous-même, il y a un tout autre discours.

     Mais que cherche-t-elle donc? J’ai l’impression qu’elle m’en veut pour quelque chose. Oui, mais quoi?

     - Vous n’avez pas un peu faim? me demande-t-elle, pour changer de conversation sans doute.

     - Pas forcément. Mais si vous avez une spécialité du pays à me faire goûter...
     
     - Justement, je pensais à ça. Vous connaissez le graavilohi?

     - Non, c’est quoi?

     - C’est du saumon...

     - Cru?

     - Presque... mariné. Vous n’aimez pas le poisson cru?

     - J’adore. Depuis que j’ai connu ça aux Pays-Bas. De groene harind, le hareng vert ou nouveau, si ma mémoire est bonne.

     Subitement, elle se lève comme piquée par une guêpe, me tend la main et me propose sans vergogne:

     - Et si on allait chez moi... Car le graavilohi est toujours meilleur juste après l’amour.

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