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  • La vieille femme et l'enfant (34, à suivre)

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     Inquiet de l'avenir du mouvement humaniste, ainsi que de l'avenir de mon pays, je demandai à ma grand-mère:

     - Que ferais-tu à ma place? Aurais-tu une idée valable qui mettrait le feu aux poudres?
     
     La vieille femme leva les yeux au plafond et me répondit:

     - Mettre le feu aux poudres ne ferait que de noircir notre existence. Ce serait aussi absurde que de cracher contre ce plafond. Les retombées seraient encore plus absurdes.

     Puis elle baissa les yeux et me dit:

     - Il faut donner de l'espoir aux désespérés. Du pain aux affamés. De l'eau aux assoiffés. Des vêtements correctes aux mal vêtus. Une maison aux sans-abri. Et un coin de terre à chaque famille. Tout est une question d'organisation. Les richesses sont nombreuses en ce bas monde. Malheureusement, elles sont mal réparties. Soyez le mouvement du partage et du progrès et non pas le mouvement de la vengeance et de l'acquisition du pouvoir par le pouvoir, par votre propre pouvoir. Entrons au pays une pièce d'or dans la main en criant: Un coin de terre pour chaque famille contre une pièce d'or!

    - Mais c'est de la folie! criai-je. C'est une démarche utopique.

     - Oh, non! me dit ma grand-mère. Le monde est sensible aux idées originales. Et toute idée originale axée sur le bien ne peut engendrer que du bien et d'autres idées encore plus originales axées sur le bien. Parles-en à tes amis et tu verras que ceux qui ont du bon sens dans les veines soutiendrons cette idée.

     Je trouvai cette idée naïve. Mais, sans doute, étais-je devenu compliqué? Les études, les discussions avec les professeurs, les scientifiques et mes propres expériences avaient-elle  dressé une barrière entre les cellules éduquées et les cellules vierges de ma cervelle? Je m'étais senti prisonnier d'un savoir trop intellectuel. D'un savoir hostile à toute démarche du coeur.

     - Trop de sang a été versé inutilement sur notre terre, me dit ma grand-mère. Trop d'innocents, trop d'enfants, ont payé les frais des adultes insensés. Les révolutions traditionnelles ont fait leur temps. De nos jours, seule une révolution pacifique d'un type nouveau pourrait changer la face du monde.

     - Mais le monde restera toujours monde, dis-je à la vieille femme.

     - Oh, non! Oh, non! me dit ma grand-mère. Le monde deviendra le monde de nos attitudes. On récolte ce que l'on sème. Mais faut-il encore semer les bonnes graines. Nous avons tout ce qu'il faut pour bâtir un monde nouveau. Une société où tout être aurait sa place au soleil. Une société gérée par des hommes intelligents, justes et pleins de compréhension.

     - Mais qui marcherait dans ta combine?

     - Un coin de terre pour chaque famille n'est pas une combine mais un désir profond de chaque habitant de cette planète. Chaque famille souhaite avoir un coin à lui. Pour y construire sa propre maison. Selon ses goûts, ses inspirations. Selon ses habitudes. Si tu as bonne mémoire, cette idée n'est pas née de la dernière pluie.

     - Je sais.

     - Elle avait d'ailleurs créé quelques remue-ménage. Tu t'en souviens?

     - Oui, je m'en souviens. C'est ce qui me fait peur.

     - En ce temps-là, nous étions mal organisés et impuissants. Aujourd'hui, tu es un homme et entouré de personnes intelligentes. Ton mouvement peut tout faire s'il est bien organisé. Oui, il est vrai que la réussite réside dans l'organisation.

     Ma grand-mère avait un pouvoir divin de persuasion. Je proposai donc cette idée à mes camarades du mouvement. Honnêtement: plus pour faire plaisir à la vieille femme que par conviction. Le trouble était en moi. On vota. Et le oui l'emporta. Une fois de plus, la vieille femme m'avait donné une leçon sur la connaissance de l'homme. Je m'étais senti très petit, un gamin débordant de savoir mais un gamin incapable de prévoir l'imprévisible. Je compris que, pour être un homme, je devais me surmonter, aller au-delà de moi-même, au-delà de mes affections, au-delà de mes idées. Être homme, c'est tout un art. Un art proche de la magie et de la sagesse.

     Et le mouvement se mit sérieusement au travail. On imprima des tonnes de tracts sur lesquels il était écrit:

     Hommes et femmes, amis du progrès, participez à la marche pacifique, sans drapeaux, ni pancartes, organisée par le Mouvement humaniste pour la libération de.... le samedi... Nous marcherons de la douane de... jusqu'au palais du Président en réclamant: Une maison et un coin de terre pour chaque famille contre la plus petite pièce d'or de notre monnaie. Départ à  dix heures... Vos patriotes en en exile et vos alliés.
     
     Et ces tracts furent, comme prévu, jetés par avion en pleine nuit, à plusieurs reprises. Jacques avait piloté l’avion et, Pierre et moi, nous avions semé ces papiers roses, verts et jaunes.
     
     Et le grand jour arriva. Le temps était magnifique. Le Dieu des pauvres et de la justice sociale était présent. Il rayonnait à travers les visages de tous les manifestants. Ils étaient nombreux, très nombreux. Je crois que presque tout le pays était là. Toutes les forces progressistes étaient là. Les médecins étaient là. Les professeurs étaient là. Les enfants étaient là. Tous les pauvres étaient là. Presque tous les gens aisés étaient là. Tous les poètes étaient là. Les femmes au foyer étaient là. Des pasteurs, des curés et des prêtres de diverses religions étaient également là. Il y avait tellement de monde que ma grand-mère, Juliette, Pierre, Jacques, tous les compagnons et moi-même, nous traversâmes la frontière comme si de rien n'était. Les douaniers et les policiers, craignant le pire pour eux, avaient déposé leur arme et s'étaient rangés du côté des manifestants... à suivre

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  • La vieille femme et l'enfant (33, à suivre)

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     Que c'est étrange, me dis-je. Les mots ont un pouvoir incroyable. Quelques mots sortis d'une bouche sans arrière pensée et voilà que tout désir de destruction s'écroule comme un château de cartes. Le mot vibre et perce le coeur de l'homme. Il perce les murailles, les montagnes... il traverse les océans à la vitesse de la lumière. L'écrivain sait-il qu'il possède l'arme la plus puissante du monde?

     - A quoi pensez-vous? me demanda Juliette.

     - Aux mots, lui répondis-je.

     - Quels mots?

     - Aux mots en général.

     - Pourquoi, vous écrivez?

     - Ça m'arrive. De temps en temps. Mais je pensais surtout aux mots qui sortent d'une bouche et entrent dans une oreille. Ils naissent, ils vibrent et meurent quelques secondes après. Les mots sur le papier, ce sont des mots que l'écrivain a crucifié sur la page blanche afin qu'ils se remettent à vibrer régulièrement ou irrégulièrement jusqu'à la fin des temps. Un pouvoir qui est moins puissant dans l'immédiat mais qui est éternel. Relativement éternel. Car il ne faut pas oublier que tout est destiné à disparaître. La terre comme les civilisations...

     Juliette m'écoutait, me regardait, m'admirait. Elle planait dans un univers doux et vaporeux. Moi, je parlais, j'observais Juliette et je planais dans un tout autre univers: l'univers des mots, des images, des réactions et des émotions. Il faut bien le dire, par moment, Juliette me troublait.

     Puis, quand nos yeux commencèrent à nous brûler, par la fatigue et par la fumée des cigarettes, nous décidâmes de clore notre soirée.

     Avant de nous quitter, Juliette me glissa timidement un papier dans la poche.

     Une fois séparé de mes amis, je retirai le papier de ma poche et lu ce que Juliette avait osé m'écrire.

     C'était écrit :

     J'aimerais entretenir une relation amoureuse sérieuse avec vous. Qu'en pensez-vous?

     Et elle avait ajouté son numéro de téléphone.

     Mon pays natal était en pleine crise politique et sociale. La guerre civile était à deux doigts d'éclater. Les partis de droite et les partis de gauche s'en voulaient à mort. Tout le monde accusait tout le monde. Les riches devenaient encore plus riches. Et les pauvres encore plus pauvres. Les Églises officielles s'étaient rangées du côté des bien-portants. Seuls quelques curés et pasteurs soutenaient les nouveaux pauvres et une organisation clandestine qui s'était crée pour combattre l'injustice et le désordre. Ma grand-mère et moi-même, nous nous sentions impuissants face à cette situation.
     

     - Que pouvons-nous faire ? demandai-je à la vieille femme.

     - Rien, rien pour l'instant, me répondit-elle.

     - Comment rien? Tu préfères intervenir quand le sang se mettra à couler à flots?

     - Où en es-tu avec Juliette?

     - Quel rapport?

     - Tu as l'intention de l'épouser?

     - Peut-être un jour, peut-être jamais.

     - Ce n'est pas le grand amour, alors?

     - Ça n'a jamais été le grand amour. C'est un amour pratique, hygiénique.

     - Tu me déçois. Mais ça m'arrange.

     - Explique-moi.

     - Quand le jardinier est amoureux de ses fleurs, le jardin des autres ne l'intéresse guère. Si on le force à s'occuper du jardin des autres, le pauvre homme n'aura plus le coeur à l'ouvrage. Il travaillera avec méthode mais sans passion. Seul un jardinier sans jardin est capable de s'adonner noblement à l'art du jardinage. J'espère m'être clairement exprimée.

     - Donc, je peux intervenir. N'est-ce pas que je peux intervenir?

     - Intervenir, intervenir! C'est vague. Trop vague. Il faut réfléchir avant d'agir. Bien réfléchir.

     Que faire? Quoi inventer pour bouleverser la planète? Il fallait trouver un moyen explosif pour rentrer dignement au pays. Car, il faut se rappeler, nous étions des fuyards, nous avions fui notre partie pour échapper à la torture morale d'un gouvernement insensible à la pauvreté et à la misère du monde.

     Durant des semaines, nuits et jours, je m'étais mis à réfléchir, à penser, à imaginer, à me poser un tas de questions au sujet d'un éventuel débarquement d'hommes décidés à se battre contre l'absurdité d'un président vieillissant mal. J'étais prêt à perdre ma vie pour une bonne cause. À la condition que la bonne cause fût une véritable bonne cause et non pas quelques idées en l'air. Et finalement, je fondai, avec l'aide de mon ami Pierre, le mouvement humaniste pour la libération de mon pays. Et bien vite, à force d'articles dans les journaux, le mouvement prit une ampleur colossale. Des étudiants, des intellectuels, des artistes et des ouvriers  s'étaient unis à nous.

     Lors d'une réunion de notre .mouvement, un jeune aviateur, nommé Jacques, nous proposa:

     - Je pourrais lâcher quelques milliers de tracts dans tout le pays. Avec mon petit avion... Je traverserai la frontière en douce. En pleine nuit. Un jour de beau temps.

     L'idée était excellente mais il fallait encore trouver le slogan, la phrase susceptible de réveiller toute une population, la masse endormie, forcée à se taire.

     Un comité se forma et se remit au travail. Et la matière grise se mit à fumer. Elle se mit à fumer si fort que nous nous trouvâmes bien vite dans un épais brouillard intellectuel. Chacun avait trouvé sa phrase-clé mais personne n'avait trouvé la bonne phrase. La phrase qui réveillerait la masse endormie. Nous attendions le miracle. Un dieu miséricordieux viendra-t-il pour nous aider? Les beautés naissent à l'ombre des splendeurs. Ils prennent vie dans la modestie, la simplicité. Il fallait donc attendre et espérer. Malheureusement et heureusement, l'attente décourage les esprits révolutionnaires qui bouillonnent de changements rapides et radicaux. Et le mouvement humaniste qui était gonflé presque à bloc se dégonfla de moitié... à suivre

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  • La vieille femme et l'enfant (32, à suivre)

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     Pierre fit les présentations. La rousse s'appelait Martine, la blonde Juliette.

     Les maladies, les opérations et les patients pédants faisaient l'objet de la conversation. Moi, j'écoutais et je n'intervenais que très rarement, puisque j'étais étranger à toutes leurs histoires médicales et paramédicales. Ils parlaient tantôt avec légèreté, comme s'ils parlaient de la pluie et du beau temps, et tantôt avec une gravité extrême, presque maladive. A vrai dire, j'écoutais d'une oreille distraite, volontairement ou involontairement, car j'étais un peu ailleurs. L'image d'Isabelle dans son lit de mort me traversait souvent l'esprit.

     A un moment donné, Juliette me dit:

     - On dirait que notre histoire ne vous intéresse pas.

     - Probablement, dis-je. Sans doute, j'ai tort... parce que j'ai eu la malchance ou la change de faire des études de géologie.

     - La souffrance des autres ne vous a jamais préoccupée? me demanda-t-elle avec une pointe d'agressivité.

     - De quelle souffrance voulez-vous parler? fis-je. Physique ou morale?

     - L'une ne va pas sans l'autre, me répondit-elle. Ne croyez-vous pas ?

     Je ne répondis pas.

     Pierre et Martine étaient en dehors de notre conversation. Ils avaient laissé tomber le monde médical pour un monde plus personnel, celui des jeux de mains et des battements de coeur.

     - Pourquoi vous ne voulez pas me répondre? me demanda Juliette. La découverte d'un gisement de pétrole est plus importante pour vous que la découverte d'un médicament efficace?

     - Je ne sais pas, franchement je ne sais pas,
    dis-je vaguement.

     - Quel sorte d'homme êtes-vous donc? Qu'avez-vous dans vos veines, du sang ou de l'eau?

     - De l'eau froide et sale, répondis-je avec ironie.

     - On voit que vous êtes un enfant gâté, me dit-elle sèchement. Vos parents vous ont pourri jusqu'à l'os. Et votre mère doit encore vous torcher.

     Je fus fort étonné de son langage. Influencé, sans aucun doute, par le métier d'infirmière et par les nombreux vers de vin, un vin corsé, qu'elle avait avalé.

     Je restai calme et silencieux.

     Puis elle me traita d'âme insensible et d'impuissant. Pierre et Martine ne se préoccupaient guère de nous. Ils s'étaient intimement rapprochés l'un de l'autre; ils étaient au stade des caresses et des baisers sur la bouche.

     - Vous avez probablement raison, répondis-je à Juliette. Qu'est-ce que vous attendez pour me soigner? Ça fait des siècles que je ne demande que ça. Je suis le plus misérable des enfants gâtés. Mes parents, la société, les hommes, les femmes, la vie ont fait de moi le roi des imbéciles, le roi des blasés, le roi des médiocres. Et mes petites amies ne veulent plus de moi car, pour jouir, je dois griffer, mordre et battre ma partenaire. De toute façon, je m'en moque éperdument, j'estime que la femme n'est bonne que pour être maltraitée. D'ailleurs... qu'est-ce que je pourrais dire?...Ah, oui, j'ai plus d'estime pour un chien...
     

     Et, ni une ni deux, Juliette me balança une belle gifle en pleine figure.

     Pierre et Martine avaient sursauté. Moi, je crois que j'avais rougi.

     - Mais qu'est-ce qu'il t'a pris ? fit Pierre à Juliette.

     - Je n'aime pas les fils à papa, répondit Juliette.

     - Fils à papa? fit Pierre et il éclata de rire.

     Juliette et Martine se regardèrent d’un air interrogatif. 

     Quand Pierre cessa de rire, je me levai et lui dis:

     - Je vais prendre un bol d'air. Je reviens dans cinq minutes.

     Et je quittai l'établissement. Dehors, le ciel était avec moi. Les étoiles étincelaient comme des diamants dans un ciel de velours noir.
     
     Et une voix intérieure me dit:

     - Une gifle est parfois un cri d'alarme, un appel à la tendresse. Quand la neige fond, elle peut provoquer parfois des avalanches. L'être humain est une montagne de glace et de feu. Il est fait de contradictions et d'espérances. Souvent, il nage dans les airs et planes dans les eaux.

     Les cinq ou six minutes écoulées, je rentrai dans l'établissement. Pierre, Martine et Juliette m'accueillirent avec le sourire.

     Juliette s'approcha de moi et me dit à l'oreille:

     - Je vous demande pardon. Pierre m'a tout expliqué.

     - Ce n'est pas grave, dis-je, une gifle, ce n'est pas la fin du monde.

     Puis, toujours à l'oreille, elle me dit:

     - Vous ressemblez à un garçon dont j'étais follement amoureuse. Il était riche, moi d'un milieu modeste. Ses parents ont tout fait pour nous séparer. C'était lui que j'ai giflé, pas vous. Vous comprenez ? Vous me pardonnez, n'est-ce pas?

     - Je vous ai pardonné avant même de rentrer, dis-je.

     - Comment ça ?

     - Tout-à-l'heure, je ne suis pas sorti pour rien, le bol d'air était en réalité un bol de compréhension... Quand je regarde les étoiles, Dieu m'embrasse d'une tendresse infinie. Et une voix se met à me parler. La voix d'une conscience au-delà de toutes les consciences. L'impossible devient possible et toutes les imbécillités, même les plus incroyables, prennent la fuite. Et le plus insignifiant des jardins se métamorphose à mes yeux en un grandiose parc public rempli de magnifiques roses de toutes les couleurs.

     - J'aime bien votre façon de parler, me dit Juliette, un peu rêveuse et, sans doute, coupable de m'avoir giflé... à suivre

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  • La vieille femme et l'enfant (31, à suivre)

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     Le lendemain, très tôt dans la matinée, je déposai la rose des sables sur la tombe d'Isabelle. Un silence extraordinaire, proche du silence du désert, régnait dans le cimetière. C'était un petit cimetière de campagne entouré de cyprès. Loin du bruit et de la folie de la ville, les morts reposaient en paix pour l'éternité. Une éternité qui me paraissait pourtant absurde et injuste.

     Je croisai mes mains et je dis silencieusement à Isabelle, d'une voix intérieure:

     - Je t'ai apporté une rose des sables parce que les fleurs périssent vite au soleil et au froid. La pierre, elle, est éternelle. Elle  deviendra poussière après la disparition de l'humanité. Je t'ai aimé et je t'aime encore. On ne peut aimer qu'une seule fois dans sa vie. Tout le reste n'est que recherche et comédie. J'en suis persuadé. J'espère que je ne me trompe pas de ce que j'avance. Telle est ma conviction. Que cela plaise à certains et déplaise aux autres, cela n'a aucune importance. Le parfum de ton âme s'était mélangé au parfum du mien et je suis devenu un autre homme pour le reste de mes jours. Si je dois un jour, poussé par mes sens, m'unir à une autre femme, tu seras toujours avec moi, au fond de moi-même. La beauté, le merveilleux qui est né d'un premier amour est une force indestructible. Je sais que tu es là, que tu m'écoutes. Je te sens autour de moi. Je sens ton parfum. Aide-moi à vivre convenablement sur cette terre qui, depuis mon enfance, ne cesse de m'arracher à mes plus tendres affections. J'ai dû naître sous une mauvaise étoile. Noir comme le néant. Aide-moi à comprendre les hommes, à me comprendre. Ma grand-mère est une femme exceptionnelle mais, en vieillissant, je crois qu'elle a perdu tout pouvoir sur moi. En grandissant, je me suis détaché d'elle et cela me désole parfois. Je ne sais plus ce que je dis. Mon esprit est confus. Je navigue tel un navire en détresse sur une mer faussement agitée. Je m'agite sans m'agiter. Je pleure sans pleurer. Je me mets souvent à écrire pour oublier l'homme que je suis, l'enfant que j'étais, et pour imaginer un autre moi-même. L'imagination me permet aussi de voyager à travers des paysages de rêve et d'entrer en contact avec des êtres doués d'une intelligence et d'une bonté incroyables, des êtres presque divins. Mais une fois le stylo rangé, je replonge aussitôt dans la monotonie de la vie quotidienne. L'horizon de mes plus belles espérances a disparu. La flamme de la création s'est éteinte. Qui suis-je? Suis-je sur terre pour un but bien précis? Là où tu es, tu dois savoir tant de choses que les vivants ignorent. Sois mon ange-gardien. Aide-moi à me faire supporter l'insupportable, à me faire comprendre l'inconcevable. Je veux être utile. Aide-moi à trouver ma voie. Je veux savoir distinguer le vrai du faux, le beau du laid, le juste de l'injuste, le bien du mal. Aide-moi à vaincre les démons de mes appétits destructeurs. Aide-moi, guide-moi afin que je trouve le chemin de la raison. Êloigne-moi des sentiers du doute et de la méfiance. Écarte-moi du labyrinthe de la colère et des illusions possessives. Aide-moi à vivre convenablement, avec dignité, comme un véritable humain. Pour l'amour de Dieu, pour notre amour.

     Puis je m'éloignai du cimetière presque avec regret. Sur le chemin, qui me menait à mon travail, j'eus une étrange sensation. J'avais l'impression de ne pas toucher terre. J'étais léger comme l'air. Transparent comme l'eau. Je marchais et je ne sentais pas mes pieds sur le trottoir, ni le mouvement de mes jambes. J'étais libre comme le vent. L'univers tout entier était en moi, j'étais l'univers. Entre le monde et moi, toutes les barrières avaient cessé d'exister. L'impossible était possible. J'étais au coeur de l'existence. Malheureusement cette sensation ne dura que quelques secondes, une seconde peut-être, une fraction de seconde même. Et de nouveau, je ressentis la lourdeur de mes membres et ma mémoire se rechargea de vieilles images. Des images sombres et médiocres du passé.

     Au sein de la compagnie, on me respectait. On me respectait surtout grâce aux polémiques que ma grand-mère avait suscitées, malgré elle, dans mon pays et ailleurs. J'étais aux yeux de mes collaborateurs le petit fils d'une femme hors du commun. Le petit garçon d'une force de la nature. Et ceci depuis le jour où un collègue de travail trouva, par hasard dans un vieux journal, un article traçant la vie de la vieille femme et bien entendu annonça l'évènement à toute la compagnie. On n'échappe pas au passé. On ne peut que l'enterrer pour quelque temps.

     Cette année-là, pour son anniversaire, Pierre m'avait invité à dîner dans un restaurant de renom international dont je ne me souviens pas le nom, tellement il était long et compliqué. Le jeune médecin, plus soucieux de ses malades, et d'après lui j'en étais un, que de son futur cabinet, avait de la suite dans les idées. Nous étions quatre à table. Pierre, deux belles et jeunes infirmières et moi. L’une d’elles, une rousse bien en chair et aux lèvres pulpeuses, semblait s'intéresser tout particulièrement à Pierre. L'autre, une blonde au visage de madone et un peu trop mince, ne semblait s'intéresser à personne ou qu'à ses malades... à suivre

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  • La vieille femme et l'enfant (30, à suivre)

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     Mais bien vite un changement de programme, décidé par la direction, mis un terme à mon séjour dans ce coin de terre brûlant.

     Et je rentrai au pays, dans mon pays d'adoption, comme un collégien qui rentre de vacances. Ma grand-mère et mon ami Pierre m'accueillirent à l'aéroport. Leurs yeux brillaient de joie. Les miens étaient prêts à s'inonder de larmes. La vieille femme et le jeune médecin, encore en stage de perfectionnement ou de spécialisation à l'hôpital, m'avaient démontré, bien qu'involontairement, qu'ils avaient une âme en or et qu'ils étaient mes éternels alliés. C'était un grand jour de fête pour ces trois ou quatre pauvres brebis que Dieu avait déposées sur un pâturage dont l'herbe était la plupart du temps amère. Oui, trois ou quatre, parce qu'Isabelle revint fortement dans mon esprit, quand, du taxi, je reconnus la clinique où mon premier amour s'était éteint à jamais...

     - Alors, c'était bien ? Qu'est-ce que tu as à nous raconter? me demanda Pierre, une fois à table.
     
     Ma grand-mère avait préparé un somptueux repas pour mieux fêter l'évènement.

     - C'était enrichissant, répondis-je à Pierre. C'était paradisiaque...

     - Et la chaleur? Tu n'as pas eu trop de problèmes? me demanda le jeune médecin, déjà déformé par son métier.

     - Je suis insensible aux températures, lui répondis-je pour satisfaire sa curiosité professionnelle. Mon coeur et mes poumons sont en parfait état. Ce sont plutôt la méchanceté et l'ignorance qui mettent en péril ces organes si délicats. Pas la chaleur. Pas le désert.

     Pierre sourit. Ma grand-mère était préoccupée par la qualité de son dîner.

     - Vous ne trouvez pas qu'il manque un peu de sel dans la sauce? dit-elle.

     - C'est excellent Madame, fit Pierre.

     - Et trop de sel, c'est malsain. N'est-ce pas, toubib, dis-je avec ironie.

     Nous rîmes, nous mangeâmes et nous bûmes comme des seigneurs. Des seigneurs sans royaume, ni patrie. Nous étions unis par le coeur et par l'esprit. Nous étions si heureux d'être ensemble que tout le reste n'existait pas, tous les soucis n'existaient plus. Ma grand-mère et Pierre étaient si attentifs lorsque je leur parlais d'Omar ben Ali que j'avais l'impression d'avoir en face de moi deux enfants passionnés par les contes, les légendes et les histoires étranges.

     Après le dîner, très tard dans la soirée, je crois, je me levai subitement de mon fauteuil et je dis à ma grand-mère et à Pierre:

     - Zut! J'ai oublié l'essentiel, un essentiel mineur.

     Ma grand-mère et Pierre s'interrogèrent du regard. Qu'est-ce que cet essentiel mineur voulait bien dire? Pour eux.

     Je disparus de leur présence quelques secondes puis j’apparus avec deux paquets.

     - Tiens! Ça c'est pour toi, vieille branche, dis-je à Pierre en lui lançant l'un des deux paquets.

     - Et ça, c'est pour mon bel arbre, dis-je à ma grand-mère en lui posant l'autre paquet dans ses mains.

     Ma grand-mère et Pierre restèrent bouche bée.

     - Allez! Ouvrez vite, ils ont hâte de devenir utiles, dis-je.

     Et mes deux alliés se mirent à ouvrir leur paquet. Quand Pierre découvrit le magnifique couteau bédouin dont le manche était en argent, il fut tout émerveillé. Et toute une série de qualificatifs sortirent de sa bouche. Il s'approcha de moi et me serra fortement la main. Il était ému, très ému. Quand ma grand-mère découvrit la petite boîte à bijou en ivoire, incrustée de nacre, ses mains se mirent à trembler. Les qualificatifs étaient remplacés par le tremblement de ses mains.

     Je m'approchai de ma grand-mère et lui dis:

     - J'aurais voulu quelque chose de plus beau et de plus grand à t'offrir, malheureusement c'est tout ce que j'ai pu trouver de mieux.

     Ma grand-mère me tira vers elle et m'embrassa de toutes ses forces. Ses yeux étaient en larmes.

     Puis mes alliés se passèrent leur cadeau afin d'admirer ce que l'autre avait reçu. Et d'autres qualificatifs sortirent de leur bouche, des qualificatifs que je ne saurais vous répéter tellement ils étaient chargés d'admiration et d'émotion. J'étais satisfait d'avoir pu faire plaisir à mes meilleurs alliés. J'étais satisfait et insatisfait à la fois. Car, dans mes bagages, un troisième cadeau attendais d'être remis. C'était une rose des sables qui était destinée à Isabelle, à être déposée sur sa tombe. Les études, le désert, les années, n'avaient pas réussi à effacer de mon esprit l'image de mon premier amour. J'étais victime d'un amour inachevé. Inachevé par la faute du destin, par la faute d'une maladie incurable à cette époque... à suivre

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  • La vieille femme et l'enfant (29, à suivre)

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      Omar ben Ali me dit un jour:

     - Le Roi n'est qu'un gros tas de graisse. Un cochon est plus digne que lui. Je l'aurai ce monstrueux animal qui viole les petits garçons et les petites filles. Je l'aurai cette sale bête. Je l'aurai par le sabre. Sa tête au bout de mon sabre. Des individus comme lui ne devraient jamais exister.

     - Es-tu certain de ce que tu avances? lui demandai-je.

     - Et comment que je suis certain! s'exclama-t-il. J'ai des preuves. De véritables preuves. Des confessions.

     Il attendit quelques secondes puis il me dit:

     - Il faudrait mettre au point un enlèvement. On l'enlève, on demande une rançon, on obtient auprès des siens ce qu'on a réclamé puis on le saigne à mort.

     - Ce n'est pas très chevaleresque, lui dis-je.

     - A la guerre comme à la guerre! La pitié et
    le pardon, c'est bon pour les religieux et les
    faibles.

     - Je ne suis pas de ton avis.

     - As-tu quelque chose de mieux à me proposer?

     - Je trouve ton procédé absurde. Tout d'abord, un roi que l'on enlève et pour lequel on demande une rançon, cela ne s'est jamais vu...

     - Et après?

     - Après, tu risques de déclencher une avalanche d'événements inattendus.

     - Par exemple ?

     - Tu laisses du temps aux militaires pour s'organiser. Et ça, c'est une mauvaise solution.

     - Crois-tu?

     - J'en suis certain.

     - Eh bien, tu te trompes magistralement.

     - Explique-toi.

     - J'ai de nombreux amis parmi les militaires. Des gradés avec des étoiles sur leurs épaulettes. Il n'y a pas que le peuple qui en a assez de ce cochon, il y a aussi une partie des militaires...
     
     - Alors où est le problème?

     - Il se situe ailleurs. Une grande nation protège ce gros tas de lard. Elle le soutient dans toutes ses actions.

     - Dans ce cas, c'est perdu d'avance. Ton roi n'est qu'un pion. Le pion disparaît de l'échiquier, on en remet aussitôt un autre. Plus sanguinaire. Plus diabolique.

     - Je le sais.

     - Alors?

     - Alors, je continue à me questionner. A tourner en rond. Je pèse le pour et le contre de toute éventualité. Ma cervelle est une vraie calculatrice qui donne toujours comme résultat le chiffre zéro... Je trouverai bien une solution un jour. Le plus tôt serait le mieux.

     Ce jour-là, j'écrivis à ma grand-mère:
     
     L'injustice et le mécontentement général se trouvent dans les quatre coins du monde. La planète bleue, notre chère planète, est un grand cirque sanguinaire. Au rythme où vont les chose, elle finira par devenir rouge. Rouge sang. J'ai parfois honte d'être un terrien. Nous commettons tous des erreurs. Du plus grand au plus petit. De très nombreuses erreurs. Nous nous trouvons face au mal et nous ne réagissons pas. Nous attendons. Nous attendons que le miracle tombe du ciel. Ce ciel qui nous regarde avec un air d'enfant étonné. Pourquoi faut-il que les hommes passent leur temps à s'en vouloir, à se haïr ou à s'entre-tuer... J'ai rencontré un révolutionnaire qui réfléchit deux fois avant d'agir. Mais ne crains rien, il n'a aucune influence sur moi.Il n'a commis aucun acte de violence jusqu’à maintenant. Il est plus proche de la brebis que du loup...

     Et ma grand-mère me répondit :

     Nous sommes tous à la fois brebis et loup. Quand tout va bien ou à peu près bien, nous sommes des brebis. Et quand plus rien ne va, la brebis se métamorphose en loup. Les dents deviennent pointues et nous sommes prêts à mordre pour survivre. L'homme est pareil à la bête sauvage qui n'attaque que quand elle a faim. Une faim qui échappe à tout contrôle. Ceci est la règle générale. Mais il y a aussi l'exception qui confirme la règle. Il y a des gens qui, faute de dents, s'attaquent à tout et à tout le monde depuis leur naissance. Ce sont des caprices de la nature. Axés sur eux, ils se moquent éperdument des malheurs des autres. Ils dansent sur les cadavres et poussent les rêveurs à commettre des actes insensés. Mais le plus dur dans cette histoire, c'est de savoir qui fait partie de la règle et qui fait partie de l'exception.

     Bizarrement, cette lettre de ma grand-mère me mit sur mes gardes.

     Omar ben Ali était, en quelque sorte et pour moi seul, sur la sellette. J'analysais ses paroles, ses gestes, le mouvement de ses mains, le mouvement de ses yeux quand il me parlait de ses ennemis... J'étais devenu un parfait psychologue amateur travaillant en secret. Était-ce par méfiance? Avais-je raison? Avais-je tort? Et l'amitié dans tout ça, n'avait-elle pas pris un sacré coup? Sans doute. Oui et non. Le manque de confiance, le doute, la haine et les désirs d'amour plongent l'homme dans un état de non contrôle. L'être impliqué dans une telle affaire cérébrale n'est plus qu'un objet. Et je voulais palper l'impalpable. Mais est-ce possible? Je refuse d'y répondre. Et à ma propre question. Car toute affirmation concernant une démarche vers un ailleurs qui, à présent, nous paraît impossible ou invraisemblable, est digne d'une esprit sans ouverture. Aujourd'hui, je comprends mieux certaines choses. Je comprends mieux les paroles de ma grand-mère quand elle me disait: “Le simple est dans l'observation, le compliqué est dans l'analyse”... à suivre

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  • La vieille femme et l'enfant (28, à suivre)

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     Les études terminées, une compagnie pétrolière me proposa un poste d'une année dans un pays désertique. Je demandai alors à ma grand-mère :

     - Tu veux venir avec moi ou tu préfères rester ici?

     Ma grand-mère se frotta les yeux et me dit:

     - La société t'a aidé jusqu'à maintenant, à toi de l'aider à ton tour. Sans moi. Librement, sans un boulet à tes pieds. Je suis trop vieille à présent et la chaleur me serait fatale. Une année, ce n'est pas long. Je t'attendrai au coin du feu. Je prierai chaque soir les anges du bien pour que rien de mal ne t' arrive.

     Puis la vieille femme alla ouvrir un tiroir de sa commode et y retira une petite boîte en carton bleu.

     Elle s'approcha de moi et me tendit la boîte.

     - Prends ça, me dit-elle, ça te portera chance.

     A l'intérieur de la boîte, il y avait la fameuse pièce d'or qui était destinée à acheter un coin de terre, les quelques mètres de terre à la lisière de la forêt. Elle représentait beaucoup pour moi et tout pour ma grand-mère. C'était son unique fortune matérielle. Cette pièce était devenue pour moi le symbole du courage et de la persévérance.

     Ainsi encouragée par tous, bien que peu nombreux, je partis, tel un aventurier avide de découvrir le jamais vu, accomplir la tâche que l'on m'avait confiée. Je devais trouver des richesses, des richesses cachées là où tout paraissait inexistant depuis le début des temps. "L'impossible est possible" était ma devise et ma première prière de la journée. Nous étions trois que le sort avait choisi pour le même devoir. Mon chef, un érudit en la matière, connaissant le sol et le sous-sol de la planète comme personne, plus âgé que moi d'une vingtaine d'années, son assistant qui en savait beaucoup moins et moi qui ne connaissait rien, rien concernant le côté pratique. Mon chef avait pour prénom Jules et son assistant César. Ce qui me faisait souvent sourire, surtout lorsque je les regardais marcher l'un derrière l'autre. Parfois, je me demandais si la direction n'avait pas fait exprès de les unir pour le même travail afin de donner un brin d'humour au sein de la compagnie. Le désert nous avait permis de nous tutoyer au premier couché de soleil. On se comportait comme de bons vieux copains mais chacun tenait ses distances pour tout ce qui concernait notre vie privée, notre vie intime. Les indigènes avaient installé notre campement et nos quelques instruments de mesure... Nous étions non loin d'un oasis où régulièrement les sédentaires du coin étaient ravitaillés par un camion alimentaire qui venait d'un village voisin. Le jour, le thermomètre atteignait facilement les cinquante degrés Celsius et le soir la différence de température, par rapport à la journée, nous obligeait à nous vêtir d'une légère jaquette en laine ou d'un solide blouson en coton.

     Un soir, Jules, m'apercevant en train d'écrire, me dit avec un léger sourire au bout des lèvres:

     - Le désert a toujours inspiré les poètes. Étrangement d'ailleurs... je me demande ce que le sable a de si beau. Il est pâle, brûlant et se fout partout là où il ne faut pas.

     - Toute chose paraît ainsi lorsqu'on n'est pas poète, lui répondis-je. Les couleurs de la vie sont magnifiques lorsqu'elles vibrent dans une âme en délire, avide de connaissance ou tourmentée par l'inconnu. Le poète voyage à travers le sable, à travers les sables, au-delà de leur couleur, au-delà de leur chaleur.

     Jules ne me répondit pas. Sans doute mon explication lui parut trop légère, trop oisive. Mais plus tard, il me dit:

     - Sais-tu que le peuple ici est en ébullition? Il a peut-être besoin d'un poète comme toi pour le mener à sa perte.

     Cette phrase, de la part de Jules, me donna beaucoup à réfléchir.

     Est-ce vrai que les habitants de cette région ne sont pas satisfaits de leur mode de vie? me demandai-je. Et Jules, de quel côté est-il? Des opprimés ou de ceux qui oppriment? Qu'est-ce qui ne va pas exactement? Est-ce un problème politique ou un problème social?
     
     Et toute une montagne d'images biscornues me passèrent par la tête... Il fallait coûte que coûte que je rencontre le meneur ou les meneurs de cette révolution silencieuse ou naissante.

     Et de fil en aiguille, de soupçon en soupçon, de questions discrètes en questions un peu moins discrètes, je parvins à rencontrer l'homme dont les indigènes attendaient beaucoup...

     L'homme en question se prénommait Omar ben Ali. Il n'était ni grand, ni beau, ni riche, mais il avait un regard si perçant, si puissant, qu'on ne faisait plus cas de ces banalités lorsqu'on était en face de lui. Intelligent, cultivé, parlant plusieurs langues dont la mienne à la perfection, il avait étudié le droit et les sciences politiques et avait fait de nombreux stages dans de grandes universités de divers pays dits civilisés, avant de s'engager dans la clandestinité. Nous avions vite fraternisé. Sans doute mes aventures et mésaventures avec ma grand-mère l'avait profondément touché. Je rencontrais Omar en cachette de mes collaborateurs pour éviter toute discussion inutile pouvant un jour mettre en danger la vie de ce révolutionnaire très attentif, d'une douceur quasi prophétique, mais qui réagissait avec violence à toute décision venant du pouvoir établi... à suivre

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  • La vieille femme et l'enfant (27, à suivre)

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    Je pris tous les renseignements nécessaires pour me rendre le plus rapidement possible à cet endroit hostile à toutes mes espérances et me voilà parti...

     La chambre du malheur portait le numéro huit cent vingt-trois. Isabelle était allongée sur un lit entouré de nombreux instruments qui respiraient et choisissaient la nourriture pour elle. Les yeux d'Isabelle étaient fermés et son visage était pâle comme la neige. Ma bien-aimée avait perdu toute la beauté de sa chevelure et tout l'éclat de sa jeunesse. Une énorme pitié avait envahi mon âme.

     L'infirmière qui s'occupait d'Isabelle me dit tout doucement :
     
     - Elle dort d'un sommeil léger. Vous pouvez la réveiller, c'est sa volonté. Caressez-lui la main et parlez-lui gentiment à l'oreille.

     Je m'approchai d'Isabelle et, tout en caressant sa main, je lui dis:

     - Je t'aime, c'est moi. Je n'ai jamais cessé de t'aimer.

     A ces mots, les yeux d'Isabelle s'ouvrirent.

     Lorsqu'elle m'aperçut, un sourire de soulagement, de bien-être se dessina sur son visage.

     Puis elle serra ma main et me dit d'une voix fatiguée:

     - Moi aussi, Tsoulakia, je n'ai jamais cessé de t'aimer.

     J'avais envie de pleurer. Mais je n'osais pas ... je cherchais à me comprendre.

     - A quoi tu penses? me demanda Isabelle.

     - Je ne sais pas, répondis-je.

     - A notre séparation, à ma lettre peut-être ? me demanda tristement Isabelle.
     
     - Peut-être.

     - J'ai fait ça pour ton bien, tu sais. Car je vais bientôt mourir.

     - Tu dis des bêtises.

     - Non, Tsoulakia, ce ne sont pas des bêtises.

     - Dans quelques semaines tu sortiras d'ici et ce sera comme avant. Tu veux bien?

     Isabelle ne me répondit pas mais de petites larmes se mirent à couler de ses yeux déjà si lointains.

     J'étais aux portes de l'enfer. Un enfer glacial et meurtrier. Qui cherchait à brûler les ailes de toutes mes espérances.

     - Il faut que je parte, je peux venir te voir demain? demandai-je.

     Isabelle hocha la tête.

     Je posai mes lèvres sur les siennes puis je m'éloignai d'Isabelle en reculant.

     Dehors, ce fut l'effondrement. J'en voulais à tout le monde, à la vie, aux anges et à Dieu. Je crois qu'à un moment donné j'aurais pu tuer n'importe qui. Quelle étrange et affolante sensation!

     Mais Dieu prit la peine de faire cela à ma place et à sa façon. Et le lendemain, Isabelle ferma ses yeux pour toujours. Cet événement tragique me plongea un certain temps dans la mélancolie puis dans l'ivresse, un désir profond d’être un autre moi-même, indifférent aux malheurs des hommes et de mes propres malheurs. Je buvais en cachette de ma grand-mère et de mon ami Pierre. Je buvais surtout quand les images d'Isabelle se mettaient à vibrer dans ma petite cervelle. J'étudiais pour étudier,  sans but précis. J'emmagasinais le savoir des autres, leurs expériences, leurs théories, leurs vérités et leurs erreurs sans enthousiasme.

      - A quoi ça sert tout ça?  murmurais-je souvent.
     
     J'avais caché la mort d'Isabelle à ma grand-mère. Et Pierre, en gage d'amitié, m'avait promis de ne plus jamais me parler d'elle.

     Parfois, quand Isabelle était trop présente dans mon esprit, j'allais me recueillir sur sa tombe. Et la vie me paraissait encore plus vide.

     J'étudiais, je buvais et j'écrivais aussi, occasionnellement, comme au temps où j'étais follement amoureux d'Isabelle, avant notre premier baiser.

     A un moment donné, l'envie d'écrire devint pour moi une nécessité vitale. Alors mon stylo ne se sépara plus de moi. Il était devenu mon meilleur ami car lui seul était capable de me comprendre, de subir sans la moindre résistance mes accès de tristesse et de colère intérieure.

     Puis le besoin de création chassa à jamais mon envie de boire. Les couleurs de la vie reprirent leur éclat. Pas constamment, il faut le dire. La cicatrice s'était fermée mais elle était toujours là, en moi, au fond de ma mémoire...
     

     Étrangement, je m'inscrivis à la faculté de géologie. Sans doute pour oublier le monde que je voulais construire et pour découvrir celui que le temps avait transformé, détruit ou anéanti. Je voulais passer du nord au sud, du rêve à la réalité, de l'idéalisme au réalisme. Je voulais me convaincre une fois pour toutes que tout était destiné à mourir, à disparaître à jamais... et que rien ne pouvais renaître, ni sentiment, ni sensation, ni autre chose. Quant à Pierre, il avait choisi la médecine. L'homme l'intriguait. En réalité, il était plus idéaliste que moi. Il était même un peu trop altruiste. Souvent, la souffrance physique et morale des autres le mettait dans un tel état second qu'il était prêt à perdre sa vie pour eux. Moi, j'avais déjà perdu la mienne, du moins la moitié de celle-ci... car Isabelle avait fait partie de mon âme et de mon corps... à suivre

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  • La vieille femme et l'enfant (26, à suivre)

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     Une nuit sur deux, ou presque, je me perdais dans les bras d'Isabelle. Nous étions si proches l'un de l'autre que seul la mort pouvait nous séparer, nous éloigner du beau, du merveilleux, de l'unique. Nous étions anges et humains à la fois. Le ciel et les étoiles nous encourageaient à voyager dans le futur. Un futur sans barrières, ni pancartes. Nos paroles sentaient bon la poésie et nos yeux reflétaient la pureté et la sincérité de nos sentiments. Nous nous aimions en cachette, à l'abri des envieux, des jaloux et des ennemis de l'amour. Nous nous écrivions et nous nous téléphonions régulièrement. Les "bonjour" et les "au revoir", nous les avions remplacés par des "je t'aime". Et les orages du monde et les changements de saison nous échappaient totalement.  Nous étudions chacun de notre côté et les résultats de nos études étaient assez prometteurs malgré nos systématiques doutes dans certaines branches dûs à nos rêveries. Isabelle faisait tout pour devenir une bonne maîtresse d'école et moi un architecte génial. Nous voulions bâtir ensemble une nouvelle cité où régneraient justice et compréhension. Nous étions dans le merveilleux, le divin. Mais un jour Dieu jugea bon de nous faire redescendre sur terre, cette terre des hommes aux pensées infernales. Et Isabelle m'envoya la petit lettre suivante:

     Cher Tsoulakia, notre amour est un amour impossible. Je ne serai jamais ta femme. L'ange que j'étais hier a brûlé aujourd'hui ses ailes. Je t'ai aimé à la folie mais je préfère te quitter afin que tu gardes de moi un bon souvenir. Si tu m'aimes encore après ces mots, n'essaye pas de me contacter ou de me revoir et ne cherche pas à comprendre ou à savoir la raison de cette décision. Pour la dernière fois: je t'aime. Isabelle.

     Qu'ai-je fait à Dieu pour mériter ça? me demandai-je.

     Cette lettre m'avait amputé une part de moi-même, la meilleure part, l'essentiel... Je ne comprenais pas ce qu'il m'arrivait. Le choc était énorme. J'étais redevenu l'enfant rejeté que j'étais, un orphelin du coeur. Désespéré, je montrai cette missive à ma grand-mère.

     La vieille femme lut et relut le message d'Isabelle puis, tout en caressant le papier comme s'il y avait un mystère, un trésor caché à découvrir, me dit :

     - Je pourrais te dire mille choses. Je pourrais te dire par exemple: une de perdue dix de retrouvées. Et je pourrais aussi te dire que le temps arrangera tout. Je pourrais te dire les mêmes foutaises, excuse-moi du terme, que j'ai dites à ton père. Oui, je pourrais te dire tout ça. Mais tout cela ne servirait à rien. Car les vents qui dévastent les paysages paisibles de notre esprit sont incontrôlables. Ils arrachent tout sur leur passage. Et ni Dieu, ni le diable ne peuvent les arrêter. Seul l'homme menacé peut mettre fin à ce désordre intérieur. Oui, lui seul peut faire ça. A lui de déplacer les montagnes qui en réalités ne sont que des tas de sable. Car sur terre rien n'est éternel, ni important. Seul la compréhension de soi, et des êtres qui nous entourent, nous conduit sur les chemins de la liberté, la vraie liberté. Et c'est elle, elle seule qui peut nous faire découvrir d'autres horizons...
     

     Ma grand-mère s'arrêta de parler puis, apercevant mes larmes, me dit :

     - Isabelle est une brave fille. Elle t'aime et elle ne veut que ton bonheur. Cette lettre cache quelque chose. Une profonde souffrance...

     Que fallait-il que je fasse? Je tins ma promesse en partie car le désir de comprendre, telle une curiosité démoniaque, ne pouvait m'empêcher de me ronger l'âme. Une montagne de pensées malsaines traversaient régulièrement mon esprit. Je me voyait tantôt en victime, la victime d'un coup monté par des démons désireux de me faire périr par détresse, et tantôt en héros libertin qui entre au pays acclamé de tous sous le regard admirateur des jeunes filles.

     Pourquoi ce ciel si généreux décida brusquement de me faire plonger dans les flammes de l'enfer? Et d’autres cieux encore plus obscurs succédèrent à des cieux obscures...

     Puis un ciel plein de miséricorde prit le risque de m'envoyer un rayon de soleil. Une infirmière d'une clinique privée me téléphona pour me dire qu'Isabelle désirait me voir de toute urgence... à suivre

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