Un amour entre les gouttes (8, à suivre)

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 Un amour entre les gouttes, Hank Vogel.jpgCette nuit-là, comme chaque weekend  depuis le 17 juin 1960, jour de la création de la Radio Veronica, Ouly et moi, allongés chacun dans son lit, les  bras croisés derrière la tête et les yeux fixant le plafond, nous écoutons béatement les tubes en anglais diffusés sans relâche et sans blablas par cette chaine pirate.

 Secrètement, en sourdine, bien entendu. Pour ne pas agacer nos vieux et, surtout, pour ne pas importuner le voisinage, vu que nous habitons dans un HLM où les murs sont quasi en carton.

 Le transistor à piles est sous le contrôle de mon deuxième grand frère né quinze mois et un jour avant moi, il y va de soi. Le premier, Frédy, étant en Australie.   

  Malgré cette sacro-sainte obligation due au respect social, bien organisée et inculquée à l’occidentale, c’est quand même le rêve américain qui s’infiltre petit à petit dans nos veines par le truchement de la musique ou, moins vénalement, c’est la porte des phantasmes les plus audacieux qui s’ouvre grandiosement à nous.

 Après la chanson Oh Carol! ululée par Neil Sedaka, je demande à Ouly:

 - Tu es toujours amoureux de Muriel?

 - Qu’est-ce que ça peut te foutre? me répond-t-il sèchement... Pourquoi, tu es toubib?

 - Tu me déçois.

 - Tant mieux!

 - Tu es irrécupérable et influençable.

 - De quel droit, tu me juges?

 - Aucun... mais je suis ton frérot...

 - Raison de plus pour ne pas me mordre tel un chien enragé.

 - Contrairement aux O’Leary, tu ignores tout de la rage. 

  - Oublie nos anciens copains avec leur meute d’épagneuls! Ils sont sûrement maintenant en train de s’extasier  devant leur montagne de cadeaux, dans leur nouveau château en Irlande ou en Écosse...

 - Ce n’est pas si sûr! Ils ont fuit le régime de Nasser les valises vides. Les nôtres étaient pleines.

 - Pleines de rien!

 - Tu me déçois.

 - Encore! Et pourquoi cette fois-ci?

 - Parce que... soit tu boudes pendant des heures pour trois fois rien, soit tu critiques à tout-va en imitant le langage absurde et méchant des voyous du quartier. 

 - Qui ça, par exemple?

 - Les Clos, les Birchet ou le Dova entre autres... qui n’ont pas hésité à te traiter d’arabe et de sale rital. Jaloux sans doute de ta belle chevelure noir ébène légèrement bouclée... 

 - Bah! C’était pour rire...  Et il y a très longtemps...

 - Vraiment?

 - Absolument!

 - N’empêche, ils t’ont foutu un sacré complexe, ces gars-là.

 - Quel complexe? Je n’ai aucun complexe. Ni d’infériorité ni de supériorité...

 - Alors pourquoi tu te fais couper les tifs comme un bagnard depuis peu?

 En réponse à ma question, il monte à fond le niveau du son et le rabaisse aussitôt. 

 A moi donc d’interpréter les multiples sens de cet acte insensé! 

 Mais deux secondes après, malgré que c’est un jour de fête, nous entendons un voisin crier:

 - Vos gueules, les Vogel! On n’est pas chez les bougnoules ici...

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