Une fumée en couleurs (extrait 10, fin)

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Une fumée en couleurs.jpgLa belle Laotienne caresse sa montre-bracelet, bredouille une longue phrase, en lao ou en thaï, puis elle me déclare, les yeux presque en larmes:

 - Je rêve de l’Amérique, c’est plus fort que moi. Je dois m’y rendre absolument, coûte que coûte. C’est pourquoi, je me prostitue. Je me loue pour une bonne cause. Je suis bouddhiste; mon âme prédomine et mon corps n’est une vaine enveloppe qui me sert aujourd’hui de tirelire. Cinq cents bahts pour une nuit, mille pour une journée entière et cinq mille pour toute une semaine... 

 - Désolé, ce n'est pas pour moi, je chuchote, tout stupéfiait.

 - Essayez, essayons! insiste-t-elle.

 - Je ne peux pas.

 - Vous êtes marié?

 - Fraîchement divorcé.

 - C’est encore mieux.

 - Je ne peux pas, je répète. Mes enfants m’attendent à l’hôtel... et nous partons demain matin pour Koh Samet.

 - Vous mentez! m’accuse-t-elle, vivement.

 - A moitié, je confesse en haussant la voix.  

 Elle grimace méchamment.

 Alors, je me lève brusquement, je sors de la poche arrière de mon pantalon un billet de cent dollars, le lui tends et lui dis d’un air plutôt conciliant:

 - C’est pour ton voyage et les limonades.

 Elle me l’arrache de ma main et ricane:

 - Va vite voir tes gosses avant que cette cité maudite ne les pervertisse...

 - A bientôt, peut-être...

 - Oui, c’est ça, c’est... mais avant que ta fumée en couleurs n’ait pas détruit tout ton cerveau!

 - Dieu en décidera!

 Et je m’éclipse.

 Le lendemain dans l’après-midi, me voici donc à Koh Samet avec, non pas mes enfants mais mes copains de voyage, André et Jean-Jacques, ainsi que Tim, ou Kim selon les caprices de  mon ouïe, la petite amie de ce dernier, une fille de Bangkok louée pour une semaine. 

 Le soir, après avoir nagé dans une eau fraîche et limpide, bu et bien mangé, Jean-Jacques, largement et sauvagement cocufié par son épouse, ex actuellement, essaye de construire à nouveau une vie de couple, noblement, à sa façon. André se remémore des jours anciens passés avec une ancienne compagne sur cette île paradisiaque. Quant à moi, je me visionne les prises de vue de la journée et, en guise de récompense, j’allume ma pipe, après l’avoir bien bourrée bien entendu.

 Et je m’éclate dans mon vice solitaire.

 Mes images et mes textes, ce sont mes jumeaux, frères et sœurs, qui ne cessent pas de se renvoyer la balle, me dise-je à un moment donné, en observant le vagabondage de la fumée et en humant son odeur.

 Tout est prétexte en dehors du sexe, quand on est ivre d’amour, quel qu’il soit. Et toute thèse n’est que foutaise, lorsqu’on n’a plus rien à se mettre sous la dent.

 - Ô mon Père céleste! Qu’il est terrifiant de vivre sur cette planète parmi les humains, je crierais si j’étais un ange envoyé de Dieu, égaré par malchance.

 

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