Une fumée en couleurs (extrait 9, à suivre)

Imprimer

 Une fumée en couleurs.jpgNous voici donc dans son tea-room de  prédilection, probablement, haut en couleur mais! C’est-à-dire: dans un lieu calme, climatisé et, après avoir lu scrupuleusement la carte des boisons, des pâtisseries et des lunches, strictement réservé aux touristes hypocondriaques, quelle que soit leur position sur l’échelle phobique et sociale, et aux thaïs friqués et embourgeoisés ou convertis à l’occidentalisme. A condition que ce terme vacillant couvre aussi une religion aléatoire basée essentiellement sur l’argent, l’imitation et le paraître, bien entendu.

 Par complicité inattendue ou par timidité, nous commandons deux limonades avec beaucoup de glaçons. 

 Et, à la minute qui suit, on, une fille ou un transgenre, nous apporte deux petites bouteilles d’eau gazeuse et deux grands verres remplis à ras bord, voire davantage, de glace pilée et garnis chacun d’une rondelle de citron.

 Méo et moi, nous nous regardons bizarrement, pesamment. Non pas en chiens de faïence mais en chiots égarés à l’état de défiance, selon moi.

 Alors pour casser cette atmosphère quelque peu lourde, me semble-t-il aussi, la belle Laotienne me fait un clin d’œil et me dit:

 - Ceci aurait été plus scandaleux si on nous avait servi deux pepsi à la place de deux coca, vous ne trouvez pas? 

 Je cligne des yeux en signe d’affirmation, à la place du si. Et nous nous désaltérons. 

 - C’est fou comme certaines personnes  accordent trop d’importance aux futilités, déplore-t-elle. 

 - Comme pour ce quiproquo? je lui demande,  me sentant en quelque sorte visé.

 - Oui, par exemple.

 - Et manger du chien serait aussi une futilité pour vous?

 - Ni plus ni moins que de manger du lapin, un animal que les enfants adorent caresser.

 - Vous raisonnez comme une Mong ou une Hmong.

 -  En plus de moi, combien d’autres personnes qui ont la même origine ethnique que moi et qui vivent dans les montages  avez-vous rencontrées?  Aucune, je suppose, n’est-ce pas? 

 - ...

 - Préjuger, c’est pire que de condamner par principe.

 - Est-ce un conseil ou une autocritique?

 - Je ne comprends pas.

 Je croise les doigts et je lui avoue, quasi avec fierté:

 - Moi et deux copains, André et Jean-Jacques, nous avons séjourné chez ces gens-là, il y a à peine trois semaines. Ils  étaient, cinq, dix, quinze... je ne les ai pas comptés. Nous avons bu et mangé avec eux...

 - Où ça? s’étonne-t-elle.

 - Au nord du Vietnam, dans un village...

 - Où exactement?

 - Exactement, je ne sais pas mais j’ai la preuve en images, j’ai filmé...

 - Et?

 - Et quoi?

 - Vous avez pu assurer votre cynophagie préméditée? 

 -  Moins bien que vous...

 - Impossible, je suis végétarienne...


Lien permanent 0 commentaire

Les commentaires sont fermés.