On nous observe (38, fin)

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 On nous observe, Hank Vogel.jpgC’est le grand soir! Non, ce n’est pas un copier-coller de celui issu de la fameuse mythologie libertaire où bien des rêves furent avortés mais l’original d’un départ pour un mode de vie tout nouveau.

 J’ai convié Zita, chez maman et papa. Au souper, pour les faux imitateurs de Tell; au dîner pour les vrais enfants de la révolution française. Une révolution chaotique et sanglante qui dura, à mon avis, jusqu’au 10 septembre 1977,  jour où l’on décida de jeter la guillotine, inventée avec l’aide du diable par Joseph-Ignace Guillotin, à la poubelle, crée proprement par Eugène René Poubelle, après avoir guillotiné Hamida Djandoubi, Tunisien, unijambiste, proxénète, tortionnaire et meurtrier. 

 Mes parents n’y comprennent plus rien! Ils sont comme paralysés. Forcément, une concierge à leur ma table, ça fait désordre, archi désordre, quasi anticonstitutionnel. 

 Après les nombreuses tentatives afin de dissiper la lourde atmosphère, de part et d’autre, et les longs silences qui n’ont rien à voir avec ceux que j’adore mais qui ont plutôt tout à voir avec des bombes à retardements non minutées, plus prêtes à échouer qu’à exploser, bourgeoise oblige, je décide de prendre le taureau par les cornes.

 Ainsi:

 Au moment du café arrosé, je frappe du poing sur la table et j’annonce à mes procréateurs:

 - Zita et moi, nous allons nous marier.  A la mairie seulement. Dans la stricte intimité. Pas de cravate ni de robe particulière.  Donc: point de buffet pour les pique-assiettes et les mauvaises langues qui courent les rues dans cette ville calviniste... Afin d’effacer à jamais vos inquiétudes quasi tatouées sur vos visages, concernant l’éducation et le sang qui coule dans les veines de ma bien aimée, en voici les remèdes miracles!

 Zita prend le relai:

 - Merci Faroukini, mon tendre amour... Je suis veuve. Feu mon mari est mort d’une balle perdue, en Afghanistan. Désormais, historiquement, il fait partie des 53 soldats italiens qui ont perdu la vie chez les Talibans, laissant derrières eux femmes et enfants. Et maîtresses, connaissant bien la mentalité de ma race. Et ce au nom d’une démocratie tant souhaitée par les marchands d’armes. Bref, passant du cauchemar au rêve idyllique! Mon arrière-grand-mère, séparée de moi de nombreuses générations hélas, était une mécène très instruite qui a servi de modèle au plus grand génie de histoire de l’humanité: Leonardo da Vinci.

 - Je croyais que c’était Albert, s’exclame ma mère.

 - Tu avais tort, réplique furieusement mon père... Mileva est passée inaperçue comme Anna au profit de Lech... combien de fois encore faut-il te le répéter?

 - Ça va, ça va!...

 - Eh bien! Tu me surprends, Papa, dis-je avec un sourire moqueur. Depuis quand prends-tu la défense des femmes oubliées et battues?...

 Zita me coupe la parole en poursuivant:

 - Ô Cecilia Gallerani!...  On a brodé sur sa vie sentimentale plein de petites saloperies mais heureusement pas autant que sur celle de la Grande Catherine. J’ai même entendu des choses étranges sur la Mère Theresa, que je préfère ne garder que pour moi. Ceci dit, en guise de prélude, je vous signale,  mes chers futurs beaux-parents, qu’à partir d’aujourd’hui, Farouk et moi, nous ne révélerons plus jamais à qui que ce soit le moindre indice de vérité trouvé au fond d’un tiroir, sur l'étagère d'une bibliothèque ou entre les  lignes d’une œuvre littéraire.

 - Ça signifie quoi tout ça? chuchote ma mère à mon père.

 - C’est une façon plus élégante de justifier leur désir de liberté, explique en sourdine le vieux à sa vieille.

 - Mais! j’interviens... Oui, mais! A la seule condition que l’héritage qui m’est destiné nous soit versé à la veille de notre mariage.

 - Quel héritage? s’étonne ma mère. Nous ne sommes pas riches, nous vivons sobrement.

 - En apparence, j’ajoute... Le coffre bancaire de Papa est bourré de liasses de billets de mille. Qui risquent de disparaître à jamais en cas d’un sérieux bouleversement politique...

 - C’est vrai ça? demande ma mère à mon père, à deux doigts de tomber en syncope.

 L’homme d’affaires bancaires, douteuses mais légales vu les lois helvétiques en vigueur, hoche la tête en signe d’affirmation puis il s’adresse à moi, d’un ton totalement inclassable:

 - OK! Je suis prêt de te céder aujourd’hui même, de vous céder pardon, pour votre avenir et pour celui de mes futurs petits-enfants, les deux tiers de mes économies... mais avant tout, cher fiston, réponds-moi franchement, honnêtement, dans la mesure du possible bien entendu, par qui ou par quel moyen as-tu pris connaissance de ma fortune et comment vas-tu gérer la part qui te sera remise:

 Je respire un bon coup et je me lance:

 - Si je divulgue ma source de renseignements, j’en perds le contrôle. Mais sache, mon cher Papa, quoi qu’il en soit, nous sommes tous espionnés du matin au soir et du soir au matin. On nous observe! Qui? Dieu, les anges, l’église, les amis, les voisins, les collègues, la police, l’état, les partis politiques, les fabricants de produits pharmaceutiques, cosmétiques et ménagers, les commerçants tous azimuts... de biais, de face, par derrière, via les caméras cachées, l’ordinateur et le portable. Et bientôt via une puce électronique injectée lors d’une vaccination. Le monde est devenu fou et afin qu’il ne le devienne pas davantage, j’ai décidé de ne plus jamais perdre mon temps  à chercher un boulot exceptionnel, ni de bosser pour quelqu’un à prix d’or, mais, pour ne pas rester toute la journée les bras croisés, je veux bien créer ma propre entreprise: une télé-école ou école à distance, par exemple, gratuite ou semi-gratuite. Pour deux raisons. La première, c’est pour ne plus devoir croiser, quotidiennement  sur mon chemin, les gueules de travers et ceux qui portent Soeur Tristesse sur leurs épaules. La deuxième, pour éviter de polluer davantage la planète. Car le travailleur avant le consommateur est un pollueur par excellence. Il pollue dès le matin en prenant sa moto, sa voiture ou l’autobus pour se rendre à son lieu de travail... Oui, les transports, publics et privés, à essence et à gaz, les centrales électriques, les usines et les vaches polluent énormément. C’est pourquoi, si la Suisse veut faire un remarquable geste et un véritable pas en avant du point de vue écologique, il faudrait qu’elle remplace la race bovine par celle des moutons. Passant ainsi de la bouse qui pollue l’air à la pétole qui enrichit le sol.  A prouver scientifiquement, bien entendu!

 Et je bêle. 

 On rit, on applaudit et on s’embrasse.

 ***

 La nuit, avant de nous endormir, Zita me demande, un peu gênée:

 - C’est quoi, c’est qui cette source qui te renseigne?

 - Ce n’est personne, c’était du bluff, comme dans une partie de poker, je lui réponds avec le sourire.  Ou peut-êtes...

 - Peut-être?

 - Mon père a dû se souvenir que j’avais joué avec ses premières liasses de mille, à la banque, quand j’avais deux ou trois ans. C’était notre unique secret. Mais il a dû penser aussi que j’avais effacé de ma mémoire cet épisode hors du commun de mon enfance. D’où sa question détournée. Non sans risque, j’en conviens. Pour me tester, probablement. Suis-je un être loyal ou un tartuffe?... Tu sais, les Fuck se comportent souvent de manière non conventionnelle entre eux. On dirait que notre nom de famille a une influence merdique sur notre mental.  Alors vivement que j'endosse le tien! Déjà pour ça et pour affronter, la tête haute, les Amerloques, les Anglouzes, les anglophones et les snobinards d’anglophiles...

 - On peut faire ça au pays des conservateurs?

 - Bien sûr! Le contraire serait une insulte à la femme... Le temps du patriarcat est mort et enterré, ma toute belle!

Mileva Maric-Einstein.jpg

Mileva Einstein (cliquez sur la photo)

Anna Walentynowicz.jpg

Anna Walentynowicz (cloquez sur la photo)

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Commentaires

  • Merci Monsieur Vogel, j'ai eu du plaisir à vous lire.

  • Merci à vous.

    Avec mes cordiales salutations.

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