On nous observe! (30, à suivre)

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On nous observe, Hank Vogel.jpg- Explicite! Implicite! Subjectif! Objectif! La vie a-t-elle un meilleur sens avec ces mots-là? 

 Pauvre psy perdue dans le labyrinthe de son savoir! 

 - Dans l’Himalaya, il n’y a rien de tout ça. Il n’y a que des montagnes. Avec leurs neiges éternelles. Qui cachent bien des secrets. Car Dieu n’écrit pas sur ce qui est blanc. Il préfère le bleu. Le bleu ciel. C’est dans le bleu du ciel qu’il écrit parfois. Quand ça lui prend. Et ça lui prend quand un illuminé regarde le ciel.

 - Soyez clair, corrige-t-elle. Comme si je n’avais pas compris.

 Tant mieux! On craint moins un ignorant. Paraît-il.

 - J’ai perdu ma plus belle perle en jouant aux billes, ça vous dit quelque chose? je demande à la psy.

 - Non, cela ne me dit rien, me répond-t-elle.

  Bien entendu! Dans cette société, on dit, on dit et rien m’a été dit. Car il ne faut pas seulement dire mais il faut aussi expliquer. Expliquer de A à Z. Tout expliquer. Même l’inexplicable.  On dirait que l’on a ça dans le sang. Que ça coule dans nos veines, jour et nuit. Constamment. Sans le moindre repos. La moindre pause. Ça coule comme l’Indus coule dans l’Himalaya. Séparant le Karakorum du toit du monde. 

 - J’ai perdu ma plus belle perle en jouant aux billes, je reviens à la charge. Si j’avais su j’aurais pu la garder. L’avoir entre mes mains. La regarder. L’admirer. La sentir... Mais voilà que je vous ai écouté et j’ai continué à jouer aux billes. Et à faire en sorte que tout parte en éclats. A cause de vous. Ou grâce à vous. Tout dépend où l’on se place... Oui, tout est parti en éclats et je suis parti. Loin de la folie. Loin de toute civilisation. Qui engendre bourreau sur bourreau.

 - Vous avez bien dit bourreau(x)? s’étonne la professionnelle de la psyché.

 Elle entend mal. Elle est devenu sourde. A l’époque, c’était moi qui entendais mal. Et qui croyais entendre des voix célestes. Mais ce n’était que des bruits venant de mon oreille interne. Un nuit, j’ai tout compris. En respirant profondément. En contemplant le plafond de ma chambre. Bêtement. Oui, j’ai tout compris parce que je me posais un tas de questions. Sur tout et sur rien. Comprendre! Mais c’était un autre comprendre. Comprendre n’est peut-être pas le mot. Mais cela n’a aucune importance. Les interrogations s’éteignent d’elles-mêmes. D’un seul coup. Subitement. Tel un flash. Un flash et tout est autre. On passe subitement de l’obscurité à la lumière. Brusquement. Le coeur se met à battre très fort.  Très très fort. Terriblement fort. Comme si... non...

 - Oui, bourreau(x). Ils sont nombreux sur cette terre. Sur cette planète qui tourne autour du soleil comme une folle pour maintenir un certain équilibre. Un équilibre enrichissant. Profitable à tout le monde. Mais les bourreaux, c’est tout le contraire. Ils stagnent. Dans l’obéissance la plus totale. La plus stérile. Au nom d’une vérité hypothétique, ils condamnent, ils empêchent, ils anéantissent...

 - Soyez plus concret, me conseille-t-elle.

 - Concret? Je ne comprends pas. Si... mais ce n’est pas évident...

 - Ou plus précis, me propose-t-elle.

 - Précis? C’est encore moins évident. Je viens d’un endroit qui échappe à toute règle. Proche du vide. Où l’éternité est à chaque seconde partie remise ou remise en question. Là-bas, j’ai appris à mourir. Mourir et renaître. Mourir sans cesse. Renaître sans cesse. Pas à tout. Presque à tout. Malheureusement. Si c’était à tout, je ne serais pas là maintenant. Avec une idée bien précise dans la tête. 

 - Laquelle?

 Je souris.

 Elle esquisse une grimace.

 - Non, rien au sujet de cette idée précise, pour l’instant. Ce serait trop facile. Absurde.  Tout tournerait autour d’elle.  Et votre victoire serait assurée.

 - Ah, victoire! s’exclame-t-elle et aussitôt, elle en prend note. Comme à l’époque où j’étais un petit fonctionnaire maltraité par de grands imbéciles chargés de décorations. Des fils à papa propulsés par la politique ou le copinage. 

 Elle prend des notes pour en faire quoi après? je m’interroge. Je croyais que les gens sains d’esprit avaient une bonne mémoire. Une mémoire d’éléphant. A moins que... elle a été conditionnée par la culture universitaire. Par cette  culture de la prise en notes. Où l’on ne note que ce l’on a compris. Et où l’on dessine bizarrement l’incompréhensible.  Ce qui est ennuyeux. Non? Oui? C’est ainsi que les choses se passent, d’après moi. L’homme singe l’homme pour s’approcher du singe. Pour vivre enfin heureux sur son arbre isolé. Mais cet enfin ne vient jamais. Car les singeries ne mènent pas au bonheur.  Comme la simplicité ne vient pas en simplifiant.

 - Le mot victoire ne vous a pas laissé de glace, je souligne à la psy... Il fait vibrer, n’est-ce pas? Ou trembler. Les êtres trop sensibles. Trop fragiles. Ceux qui préfèrent vivre loin des cités. Loin de ces hommes aux discours dominateurs. Qui ont le coeur bien dans leur poche. Bien sûr, vous me comprenez. Même fort bien. L’opposition serait un signe de méconnaissance de soi.

 Elles foncent le sourcils.

 - Je n’accuse personne, je temporise. Les gens se reconnaissent à travers les autres. Par leurs gestes. Par leurs mots. Et surtout grâce à une insulte. Ou à une accusation. Implicite ou explicite, comme vous dites si bien. Si souvent... Malheureusement, ils refusent d’admettre. Admettre! Et ils finissent par venir vous voir.  Pour vous cracher  tout ce qu’ils ont mal digéré. Ils vomissent, vomissent et vous trillez, trillez. Dans quel but? Pour leur suggérer d’avaler à nouveau une bonne partie de ce qu’ils ont craché. Telle une mère qui force son enfant à gober la purée d’épinards. A coup de cuillère. A coup de sourire. A coup de chanson. A coup de promesse. A coup de ceci ou de cela.  Car...

 Soudain, mon père entre dans ma chambre sans frapper et me gueule dessus:

 - Pourquoi ma bibliothèque est en état de choc?

 Illico presto, je baisse mon bouquin afin qu’il ne puisse pas le reconnaître.

 - État de choc? dis-je en ricanant.  Confondre les êtres et le choses, c’est le sommet du matérialisme...

 - Je voulais...

 - J’ai l’impression que les vacances ne te conviennent pas...

 - Désolé, vraiment désolé...

 - De quoi?

 - Nous avions l’intention... mais l’hôpital...

 - Laisse tomber! Zita a fait le travail à votre place.

 - Zita? C’est qui?

 - Mais c’est notre concierge, bon sang!

 - C’est vrai, c’est vrai... mais où donc ai-je la tête?

 Un silence...

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