On nous observe! (12, à suivre)

Imprimer

 On nous observe, Hank Vogel.jpgJe tourne le disque, je change de rengaine. L’égarement a droit au moins d’une double face, non?

 - Où as-tu foutu cette plaquette que je t’ai prêtée, l’as-tu bouffée, xylophage frustré? je hurle à répétition. 

 Et, au bout d’un certain temps très incertain, grâce à l’aide spontanée de mon ange gardien, las sans doute de m’entendre proférer de telles absurdités et craignant aussi de me voir  sombrer définitivement dans le désespoir, je découvre enfin l’ouvrage de mon aventurier préféré, planqué derrière un  gros et vieil atlas.

 Délicatement, je le retire de son coin poussiéreux, tel un objet sacro-saint, l’ouvre à la onzième page et je me presse de relire le premier chapitre, intitulé Pré-texte, que j’ai apprécié des lustres auparavant. Soit:

 Salut à toi, Grand Barbu! J’ai envie de rire. Malheureusement, mon âme est monotone. Ma psy me l’a dit. Sans doute parce que je le lui ai dit. Je lui ai donné cette image. D’homme monotone. D’homme qui voit tout en gris. Gris comme l'asphalte. Gris comme le béton. De cette ville où je vis... Où j’avance à petits pas. Ou un pas en avant et la moitié d’un autre pas en arrière. C’est possible, non? Mais j’avance. À ma manière. Avec mes moyens. Avec mes souffrances. Avec ma monotonie dans la tête. Et l’image que j’ai donnée à ma psy. Personne reconnue par l’autorité de ma ville. Ou plutôt de mon village. C’est plus juste. Car après une heure de marche, on est déjà à la campagne. Au contact de la nature. Mais cela est une autre question... Oui, je marche, mon ami. Mon père, mon frère, mon fils, mon meilleur complice. Je marche dans ma ville. L’air perdu. Le ventre vide. Les poches légères... Les souliers à peine cirés. Oui, je marche aussi dans ma ville. Et rien ne se passe. Que dois-je faire, Seigneur? Je veux juste rire. Rire un peu. Rire de moi, éventuellement. Ou ne rire que de moi. C’est plus correct via-à-vis des autres. Ces autres qui ne m’ont jamais fait rire. Ces autres si préoccupés par leurs problèmes. Leurs histoires sans queue ni tête. Ou leurs histoires avec trop de queues et peu de têtes. Que dois-je faire, camarade? Oublier l’asphalte et le béton? Oublier tout ça et regarder le ciel? Ton ciel. Mais il est gris aussi. Gris comme l’asphalte. Gris comme le béton. Gris comme la grisaille. Gris comme la poussière qui s’accumule sous mon lit. Gris  comme ce gris fait de noir et de blanc. Gris comme cette barbe que je pourrais laisser pousser. La tienne est blanche. Toute blanche. Pareille à la blancheur de ma page blanche. Vierge. Avide d’amour et d’éternité. Oui, c’est vrai, j’attends beaucoup de ma page blanche. Beaucoup de mots venant de toi. Et passant par moi. Par ma cervelle. Par cet instrument si fabuleux. Que tu m’as offert à ma naissance. Que tu m’as offert si modestement. Si naturellement. Que dois-je faire, Seigneur. J’aimerais rire un peu. Juste quelques rires. Même un seul rire me suffirait. Cela me permettrait d’oublier l’homme gris que je suis.  Et peut-être aussi l’asphalte, le béton, ton ciel gris et la poussière sous mon lit. Oui, j’aimerais oublier tout ça. Que dois-je faire, mon ami? Que dois-je faire, Bon Dieu?

 Et, après avoir longuement et profondément médité en vain,  mes yeux braqués sur la dernière phrase, et probablement cela y est pour quelque chose,  j’aperçois,  à la suite du point d’interrogation et débordant sur la marge,   l’empreinte d’une annotation effacée, impossible à déchiffrer à l’œil nu...

Lien permanent 0 commentaire

Les commentaires sont fermés.