• La Nubienne (16, à suivre)

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    La Nubienne, Hank Vogel.jpgJe déambule sur route déserte, à moitié asphaltée et poussiéreuse.

    Au loin: la jungle. Et encore plus loin: la brousse.

    Je dois être en Afrique, me dis-je... Mais qu’est-ce que fous-là? Ai-je décidé d’abandonner mes études? Quelles études? Je n’ai encore rien commencé.

    - Excuse-moi, Papa, je me tâtonne trop, je murmure. Je crois que vous m’avez trop gâté, maman et toi.

    Tout à coup, une jeep fonce sur moi, freine brusquement et, de justesse, j’évite de me faire écraser.

    Un homme robuste, équipé d’un fusil de chasse, dont le visage ressemble étrangement à celui de mon professeur d’histoire et d’instruction religieuse au collège, sort comme un fou de sa voiture et me crie dessus:

    - Pauvre imbécile! J’ai failli te prendre pour un zébu ou une antilope. Inscris-toi à l’uni et oublie vite cette Négresse, bon Dieu! Elle n’est faite pour toi, elle est du mauvais coté de l’échiquier.

    - L’échiquier, quel échiquier? je lui demande d’une voix tremblante, totalement désemparé.

    - Celui qui se trouve sous le lavabo ou sous le levier.

    - A la cuisine ou à la salle de bain?

    - Lève-toi et marche, flemmard!

    Et je réveille en sursaut. Ma bouche est sèche et je crève de soif...

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  • La Nubienne (15, à suivre)

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    La Nubienne, Hank Vogel.jpg- Si tu le désires, tu peux dormir cette nuit dans mon lit... moi je dormirai par terre comme au temps des esclaves.

    Il ne faut jamais contrarier une femme en pleine action de charité, me dis-je. Elle deviendrait facilement agressive voire terriblement méchante. J’ai remarqué cela chez ma mère. Ce qui est décidé finit au paradis ou en enfer, jamais sur une étagère!

    Je m’incline en signe d’acceptation.

    Harriet, telle une chatte évincée, se retire rapidement dans sa chambre.

    Et moi, forcément, comme un chien, la queue entre les jambes, je suis Néfertiti dans la sienne.

    La belle Nubienne se déshabille complètement devant moi, sans la moindre pudeur, et s’allonge aussitôt sur le tapis.

    Je n’en crois pas mes yeux.

    Pourquoi totalement nue, elle semble encore élégamment vêtue? je m’interroge.

    La nudité, pareille à la démocratie, n’est pas identique pour tout le monde, je conclus.

    - Couche-toi même tout habillé mais éteins la lumière! m’ordonne-t-elle. Au lieu de t’extasier sur mes fesses. Je crève de sommeil.

    Je me laisse tomber sur son lit.

    - Notre baiser n’était qu’une approche purement expérimentale, m’avertit-elle. Les zèbres et le gazelles ne baisent jamais ensemble... jamais avant le mariage. Sur ce bonne nuit!

    - Bonne nuit!

    Clic clac et c’est le noir complet...

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  • La Nubienne (14, à suivre)

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    La Nubienne, Hank Vogel.jpgStupéfaction, ahurissement, ébahissement, éblouissement, émerveillement, pétrification... tous ces mots sont à la fois impuissants et trompeurs, me dis-je en constatant l’inqualifiable réaction de la belle Nubienne.

    A-t-elle un cœur de pierre ou une âme de princesse? je surenchère.

    Après cet instant troublant, où les pensées les plus morbides s’échappent de la cave pour se réfugier au grenier et vice versa, ironiserait ma nounou soudanaise, Néfertiti me foudroie du regard puis me demande d’un air totalement décontracté:

    - Je n’ai pas fait le rapprochement, c’est ton père qui a dormi dans le sarcophage de Néfertari dans la vallée des Rois?

    - Non, mon grand-père, je lui réponds tout étonné. Ce n’était qu’une petit sieste... Mais d’où tu connais cette histoire?

    - J’ai dû lire ça dans un livre. De ton père peut-être.

    - Ça me laisse perplexe.

    - Pourquoi ça?

    - Parce que ses pavés sont chiants. Trop scientifiques pour moi.

    - Pas pour moi. Je les trouve au contraire très intéressants. Bourrés d’anecdotes. Pleins d’humour... Ton indifférence ne m’étonne guère.

    - Vraiment?

    - Les enfants ne se pressent jamais de connaître les œuvres de leurs parents. Bien que je sois mal placée pour prétendre cela...

    - Serais-tu fascinée par les fouilles de mon vieux?... Que veux-tu prouver à la face du monde, toi aussi?

    Un long mutisme mais la réponse espérée vire à la proposition:

    - Si tu le désires, tu peux dormir cette nuit dans mon lit... moi je dormirai par terre comme au temps des esclaves...

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  • La Nubienne (13, à suivre)

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    La Nubienne, Hank Vogel.jpg- Tu m’écoutes, la noiraude... ou quoi? s’énerve son amie.

    Elle ne lui répond pas mais m’explique:

    - C’est un cas bien d’ici. Elle souffre du syndrome de contradiction.

    - C’est-à-dire?

    - Altruiste puis jalouse ou contrarié à la seconde qui suit. Un caresse à gauche puis aussitôt un gifle à droite. Elle donne trois fois rien puis elle reprend deux fois plus. Elle ferait mieux de chercher à se comprendre une fois pour toutes au lieu d’analyser quotidiennement les comportements de nos semblables et les dérives de nos sociétés de plus en plus débiles.

    Harriet fonce sur Néfertiti et la roue de coups. De rapides et légères tapes, à vrai dire. Des gestes qui semblent cacher bien des secrets.

    Puis elle se ressaisit et corrige:

    - C’est faux! Je ne suis pas celle que tu prétends. Ou que tu aimerais que je sois. Si je travaille dans un bar à nanouzes, c’est pour ne pas me faire pincer les fesses à tout bout de champ...

    - Comme si...

    - Non, ma chère, il n’y a que les mecs qui visent vers le bas. Les nanas préfèrent viser vers le haut.

    - Au commencement seulement.

    - Je n’en sais rien.

    - Bordel de merde! jure Néfer... Et lui, ce chou-fleur à la crème, pourquoi il est là?

    S’agit-il bien de moi?

    - Que veux-tu que je fasse de lui. Tu veux vraiment je couches avec lui afin que tu mettes fin à tes fantasmes?

    Mais où suis-je, Seigneur?

    Harriet tourne son visage vers moi et me supplie:

    - Aide-moi pour l’amour du ciel! Dis à cette tête de mule que le hasard fait parfois bien les choses...

    - Il est né en Nubie comme moi et alors? coupe Néfertiti.

    - Et le double hasard? poursuit la présumée völva... Que fabrique ton père, Ramsès, auprès de la fille des Grands Lacs?

    - Il est archéologue...

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  • La Nubienne (12, à suivre)

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    La Nubienne, Hank Vogel.jpg- C’est sympa chez vous... très reposant, je marmonne, un peu songeur... C’est ici que vous vivez?

    Les filles, assises l’une à côté de l’autre sur le divan, se regardent étonnement. De légers sourires se dessinent sur leur visage. Quasi des grimaces.

    Instantanément, une pensée, peut-être stupide, me traverse l’esprit: les donzelles connaissent déjà cette vilaine chanson. Car la flatterie est souvent plus proche du mensonge que de la vérité.

    - Après ces belles et pompeuses paroles, il est préférable que l’on aille au but! déclare Néfertiti en se levant brusquement... Tu as soif, faim ou envie de fumer, Ramsès? Non, tu n’as rien envie de tout ça. Alors racontes-nous tout. De A à Z ou de Z à A, selon ton choix. Tu bluffes ou tu divague?

    - Mais... mais...

    Néfer est en face de moi, menaçante.

    - Connais-tu au moins toutes les nuances du noir? me demande-t-elle sèchement.

    - De... de la cou... couleur noire? je bafouille... Pourquoi cette bizarre question?

    - Tu connais ou pas?

    - Mieux que personne car dans mon enfance j’ai failli...

    - Prouve-le moi ! me coupe-t-elle la parole. Raciste patenté!

    Je bondis alors de mon fauteuil et, nez contre nez, malgré une envie pressante de lui foutre une baffe, je débite à grande vitesse et par ordre alphabétique:

    - Aile de corbeau, analine, animal, brou de noix, carbone, cassis, charbon, dorian, ébène, fumée, ivoire, jais, noiraud, obsidienne et réglisse.

    Et j’ajoute calmement, avec le sourire:

    - Mais je ne suis pas raciste pour autant.

    - Prouve-le moi aussi, m’ordonne-t-elle.

    Sans perdre une seconde, mes lèvres se collent aux siennes et nous nous embrassons.

    Pantoise, Harriet intervient:

    - Merde alors! A quoi vous jouez, les jeunes? Le théâtre absurde a déteint sur vous?... Nous vivons vraiment des temps en pleine compression!

    - Eh bien! Tu embrasses à merveille, me félicite Néfer, à peine nos bouches séparées...

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  • La Nubienne (11, à suivre)

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    La Nubienne, Hank Vogel.jpgChacune sa chambre. Quasi identiques. Rien ne traine par terre. Ni contre les murs, façon de dire. Les parois sont totalement blanches. Pas une tache, pas la moindre trace d’un clou. Immaculées. C’est la nudité et l’ordre parfait. On se croirait presque dans un hôtel nordique ou dans une auberge monastique.

    Pareille impression pour la cuisine, la salle de bain et les toilettes?

    Pourtant!

    Mais où sont-ils les livres et les cahiers? je m’inquiète. Suis-je tombé dans un piège? Sont-elles bien des étudiantes ces deux-là? Ou plutôt des femelles en quête d’un pigeon de mon espèce? Vont-elles chercher à me séduire puis crier au secours par les fenêtres en m’accusant de les avoir violées, les salopes?...

    La peur est là! Vulgaire, sans retenue, imaginative. Elle tourne en rond dans ma cervelle, semblable aux hélices d’un avion en perdition.

    Nous nous installons au salon. Dépourvu de toute décoration inutile et superflue, lui aussi. Un canapé, deux fauteuils, en velours gris tourterelle, et une petite table transparente au milieu. Le sol est recouvert d’une moquette gris souris.

    Tout est gris. Harmonieusement gris.

    Cela je me rassure aussitôt.

    Heureusement pas de tableaux légendaires, me dis-je. Ni de statuettes archéologiques. Par-ci, par là et partout. Comme chez mes parents où les visiteurs curieux et timides tels que moi finissent toujours par attraper un torticolis.

    - C’est sympa chez vous... très reposant, je marmonne, un peu songeur... C’est ici que vous vivez?...

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  • La Nubienne (10, à suivre)

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    La Nubienne, Hank Vogel.jpg- Les silencieuses devant, les bavards nulle part pour la sécurité routière, c’est ma devise, lance Néfer, avant de grimper dans sa daf ya 66 kaki. D’occasion bien entendu mais magistralement bien entretenue.

    Et nous voici tous les trois en voiture. Avertis, rassurés et coincés, en tout cas pour moi qui suis à l’arrière.

    Nèfe, autre abréviation de Néfertiti, est forcément au volant. Elle conduit avec beaucoup de décontraction et d’assurance. Telle une professionnelle de longue date.

    Harriet observe ses manœuvres, jalousement me semble-t-il. Surtout aux virages.

    - C’est ton mec qui t’a appris à conduire ainsi? lui demande-elle à un moment donné.

    - On dirait que c’est une première pour toi, répond l’Africaine à l’Européenne.

    - C’est ton mec?

    - A quoi tu joues, Harriet?

    - C’est ton mec ou ton father?

    - Ni l’un ni l’autre. Car... car...

    - Car?...

    - C’est pour Monsieur que tu fais tout ce cirque?

    J’interviens en m’adressant à la belle conductrice:

    - Pour votre gouverne, Monsieur s’appelle Ramsès Toucourt et, comme vous sans doute, est né en Afrique.

    - Je sais déjà tout ça, m’avoue-t-elle.

    - Pardon!

    - Non, il s’agit de vous... ou de toi si cela ne te dérange pas...

    - Nullement!

    - Où ça exactement?

    - Où ça quoi?

    - Où ta mère t’a mis au monde.

    - En plein désert, entre l’Égypte et le Soudan...

    Néfertiti freine sur-le-champ.

    - Sommes-nous déjà arrivés? s’interroge Harriet, toute secouée.

    La chauffeure se met à rire de toutes ses dents blanches...

    Capture d’écran 2019-05-10 à 12.47.38.png

    Concernant la daf: cliquer sur la photo!

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  • La Nubienne (9, à suivre)

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    La Nubienne, Hank Vogel.jpgTout à coup, Harriet s’approche de moi, s’accroche à mon blouson et me somme en serrant les dents:

    - Tu restes ici! Ce n’est pas le moment de foutre le camp... Tu ne vas tout même pas gâcher le restant de ta vie pour quelques minutes de retard.

    - Qu’... i... t’a dit... qu’..., je bégaye.

    - Ça se voit comme le nez au milieu de la figure.

    - Mais je n’ai nullement l’intention de partir.

    - Tu mens mal, camarade! Ton visage est un livre ouvert.

    - Mais de quel droit oses-tu m’observer ainsi et me commander?

    - Je sens venir les choses.

    - La météorologie te conviendrait mieux...

    - Ta gueule!

    Dans chaque femelle, il y a une mère compatissante, une soeur complice et une conservatrice de son espèce, me dis-je. La police ne devrait être dirigée que par des femmes.

    Je sourit béatement.

    - Dommage, marmonne-t-elle.

    - Pourquoi?...

    Mais à ce moment précis, le portable d’ Harriet se met à sonner...

    - Viens Ramsès, nous allons corriger l’histoire! me dit-elle en plaisantant. La surprise nous attend dehors.

    Et à peine un pas à l’extérieur du bar, sous les lumières artificielles de la ville, je découvre avec stupéfaction une jeune fille noire qu’une grande beauté.

    Sans tarder, avec une étrange fierté Harriet nous présente:

    - Ramsès, voici Néfertiti. Néfertiti, voici Ramsès.

    Sourires et étonnements sont à fête de toutes parts!

    Puis elle me précise:

    - Néfer, c’est ma colocataire et ma meilleure amie.

    Un long silence s’installe entre nous.

    Je la regarde, elle me regarde, nous regardons. Harriet semble malheureusement hors jeu. Voire de trop.

    - Eh bien, on y va ou on s’éternise en attendant que le jour se lève? ronchonne-t-elle.

    - Et ton boulot? lui demande instinctivement sa copine.

    - Rien à cirer! Le patron fermera...

    - Ça va?

    - Tu cherches déjà à m’éclipser?

    - Tu es sûre que ça va?

    - Je rigole! Elle est où ta caisse?

    - Pas loin.

    - Tu nous suis Ramsès ou tu préfères te transformer en statue?...

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  • La Nubienne (8, à suivre)

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    La Nubienne, Hank Vogel.jpgMais voilà! J’ai souvent la hâte qui me poursuit subitement aux fesses.

    - Quelle est donc cette mouche tsé-tsé qui t’a piqué? me demandait souvent notre bonne soudanaise. Tu es toujours pressé comme un vomissement. Un jour, tu finiras par te mordre sérieusement les doigts, Blanc à cuire!

    Vomissement au lieu de lavement!

    Ce vocable, elle l’avait certainement lu dans un cahier de pataphysique que mon père avait dû laisser trainer sur son bureau, ma belle et tendre négresse. Pardon, femme de ménage de couleur! D’après les civilisés et les honnêtes gens d’ici.

    Ils sont allés jusqu’à bannir de leur langage les mots nègre et tête-de-nègre, les hypocrites!

    Moi, j’ose encore prononcer ces termes de mon enfance sans vergogne. Bien entendu à l’abri de la foule déchaînée. Par crainte de me faire traiter à tort de raciste et lyncher par les anti-touts-azimuts, il y va de soi. Car, bébé, je préférais téter les seins de ma Soudanaise que ceux de ma mère. Au point de jouir déjà dans mon berceau, parfois. Et ce avant de m’endormir comme un ange.

    Probablement, très probablement, voire plus, grâce au velouté et au coloris de sa peau. Elle était si douce, si rassurante et si proche de l’obscurité.

    Bref! Ce n’était qu’une brève intrusion dans mon passé secret...

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