Un fabricant d'histoires (9, à suivre)

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 Où aller? Où être? Où espérer? J’entre dans une librairie. L’humanité se compose et se décompose. Les recettes de meurtre et de survie stagnent sur les rayons. Toutes les histoires se ressemblent. Elles ont un début et une fin. Une fin surtout. Une main prend un livre. Le livre se donne. La couverture s’exhibe. Les pages brassent de l’air. Quelques phrases s’échappent du livre. Vont vers le lecteur. Le titre rappelle à l’ordre. Autant qu’il peut. Tiens! Je reconnais le lecteur. Non, la lectrice. C’est la femme aux cheveux rouges et au manteau noir. Elle me reconnait aussi.

 - Vous êtes parti comme une fusée l’autre jour, me dit-elle... Vous n’avez pas loupé votre train à cause de moi?

 - Si.

 - Vraiment?

 Elle sourit. Elle ne me croit pas.

 - Vraiment? répète-t-elle.

 J’hésite... Puis, finalement, j’avoue:

 - J’ai eu peur.

 - Peur?

 - Oui, j’ai eu peur. Vos yeux noirs. Vos cheveux rouges...

 - Je suis si horrible que ça?

 - C’est tout le contraire.

 - Ah? Pourquoi la beauté vous fait-elle donc peur?

 - Ce n’est pas la beauté, c’est la ressemblance...

 - Je vois.

 - Non... En vérité, j’ai peur d’entrer dans une histoire.

- Oui, je me souviens, vous êtes un fabricant d’histoires. Mais dans quelle histoire avez-vous peur d’entrer?

 - La nôtre.

 Elle sourit de nouveau. Mais ce n’est pas le même sourire. Il cache quelque chose. Une vieille histoire certainement. Avec un très beau commencement et une horrible fin. Avec des hauts et des bas. Plus de bas que de hauts. Certainement, probablement ou peut-être!

 - Vous venez souvent ici? je lui demande.

 - Presque tous les jours. Je suis une grande consommatrice de livres. Je lis beaucoup. Mais je ne lis que chez moi. Au salon. Qu’au salon. Du soir au matin, souvent.

 Je m’imagine. Une femme qui passe ses nuits dans les livres, ça pourrait être le sujet d’un roman. Ou d’un film. Je la vois déjà penchée sur un vieux bouquin. Avec ses cheveux rouges sous une lampe à abat-jour. Avec ses yeux noirs derrière une paire de lunettes rose ou mauve chargée de faux brillants. Je la vois aussi en train de lire et de sucer des bonbons. Des bonbons à la menthe ou à la cannelle. En train de ruminer mille et une légendes, mille et une histoires avec ses gloires et ses défaites. En  train de se tordre sur sa chaise après quelques heures de lecture. Je la vois en train, en train, en train... Je la vois et je ne la vois pas.

 - J’aimerais vous connaître, lui dis-je. Vous connaître chez vous.

 - Déjà?

 - J’aimerais découvrir votre bibliothèque avec vos milliers de livres.

 Elle sourit. Tout autre sourire. Inexplicable.

 - Vous seriez fort étonné, me répond-t-elle.

 - Certainement... Qu’avez-vous dit: vous seriez ou vous serez?

 - Donnez-moi votre numéro de téléphone et je vous appellerez.

 Mon cœur se met à battre très fort. Suis-je déjà dans une histoire? Je lui donne ma carte de visite. Elle la glisse dans son sac. Il est noir. Noir ébène comme son manteau. Et nous nous quittons...

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Commentaires

  • Vos textes Cher monsieur Vogel sont une vraie cure de jouvence car il permette à l'éclair que je suis de faire renaitre de nombreux personnages dont une femme aux cheveux rouges fort appréciée par beaucoup de Messieurs
    La lecture est un passe temps formidable surtout pour les esprit désireux de grandir plus vite que le vent et lire Jean Bruce que certains religieux avaient à cœur de cacher m'a tout de suite éclairé sur un monde soit disant voué à l'enfer,comme quoi /rire
    Magnifique début de semaine pour Vous Cher Monsieur

  • Magnifique début de semaine à vous, très chère Lovejoie.

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