Le dieu helvète (6, à suivre)

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 Je quittai ma femme, mes enfants et mon chez moi pour nulle part. Je ne pouvait pas faire autrement. Un poids est un poids. Mais un poids au coeur, c’est la pire des choses.
 
 Et par hygiène et pour ne pas rester seul le soir, je téléphonai à Paulette.

 - Il faut que je te vois, lui dis-je. Je peux passer te voir?

 - Pourquoi faire?

 - Pour te voir tout simplement.

 - Es-tu certain?

 - Non...

 Alors Paulette m’invita. Je lui dis tout. Elle m' offrit un verre de vin, des oeufs au plat puis, au bout d’une heure, son corps qui était aussi montagneux que la belle Helvétie.

 Paulette poussa son dernier gémissement de la soirée puis elle me dit d'une voix essoufflée:

 - Glarus, tu fais l'amour comme un dieu... un dieu helvète.

 Je lui souris.

 -Pourquoi as-tu souri? me demanda-t-elle.

 - Parce que, sans le savoir, tu viens de citer le titre de mon futur roman.

 - C’est vrai?

 - Oui, c'est vrai... Mon roman s’intitulera “Le dieu helvète”.

 - Pourquoi ce titre?

 - Par amour de mon pays. Non, par rage... “Le dieu helvète”, c'est l'histoire d'un homme sincère et honnête, un saint, un dieu qui décide un jour de dire à la face du monde les quatre vérités. Il s' attaquera donc aux dirigeants de son pays et à un autre dieu helvète, le dieu de l’argent, du pouvoir et des intrigues. Ça sera ça mon roman.

 - Tu es perdant d'avance.


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 La nuit n’appartient pas aux hommes, j’en suis persuadé.

 Un nuit, j’étais en  train de relire ce que j’avais écrit la journée, chez Paulette, dans son lit évidemment. Paulette n’était pas là, elle était de service jusqu’à vingt-trois heures. Ah, je crois que j’ai oublié de vous le dire: Paulette est infirmière, elle travaillait dans un hôpital helvète au service des bras et des jambes cassés. J'étais donc concentré sur mon texte, lorsque brusquement on sonna à la porte avec insistance.

 Je regardai ma montre. Il n’était que dix heures et demi du soir.

 Qui peut-il bien être? me demandai-je.

 Je me levai sur les pointes des pieds et comme un voleur j'allai guigner par le judas... On sonnait toujours.

 - C'est bon, c'est bon! criai-je et j'ouvris la porte.

 Paulette était là comme paralysée, le visage en larmes et ses habits déchirés.

 - Que s’est-il passé, bon Dieu? lui demandai-je avec stupeur.

 Paulette se jeta dans mes bras et se mit fortement à trembler.

 - Que s’est-il passé? lui demandai-je de nouveau.

 Elle ne me répondit pas. Je refermai la porte et conduisis Paulette dans la chambre à coucher.

 Je l’aidai à s'allonger sur son lit et je m'assis à côté d’elle.

 - Tu veux que j' appelle la police? lui dis-je, ayant imaginé le pire

 Elle me dit non avec la tête, cacha son visage dans ses mains et elle se mit à pleurer.
 
 J’étais très ennuyé et profondément déçu de toute l’humanité.

 Puis Paulette se blottit contre moi.

 - Ils était plusieurs? lui demandai-je en lui caressant le visage. Des jeunes? Ils étaient plusieurs ou un seul?

 - Deux, me répondit-elle après quelques secondes d’hésitation. Mais c’était comme s'ils étaient dix.

 Les salauds! me dis-je, en pensant à ces deux inconnus.

 Et  des images atroces surgirent du fond de ma mémoire et je revis des scènes de films documentaires, abominables. Des scènes d’exécution et des scènes où l’on voit  des squelettes vivants marcher au ralenti: des hommes, des femmes et des enfants. Des rescapés des camps de concentration nazis.

 Quelle honte pour l’humanité! me dis-je. Quelle honte pour ceux qui ont toléré cela! Quelle honte pour ceux qui n’ont pas réagi face à ces atrocités!... Et dire qu’il y a eu un Pape qui a béni des canons. Et des hommes d'église qui ont condamné au bûcher des femmes et des hommes savants... Où est Dieu après tout ça? Où est-il, bon Dieu?

 Paulette se doucha, se frotta fortement avec un savon, se redoucha, se frotta  de nouveau avec un autre savon, un savon plus désinfectant.

 Mais hélas! pensai-je. On n’efface pas ça comme ça, les cicatrises intérieures sont difficiles à faire disparaître voire impossibles.

 Paulette ne posa pas plainte de peur que l’on dise des méchancetés derrière son dos. Par exemple: elle les a peut-être ou sûrement provoqués. Pour moi, c'était clair et net: Paulette fut violée en allant acheter des cigarettes, aux environs de vingt-deux heures, dans une rue déserte près de l’hôpital, parce que la cantine était fermée à cette heure-ci... à suivre

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