Mémoire inachevée (6, fin)

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 Qui est-elle? Nous commandons un thé de Chine et un café crème. Le thé de Chine pour elle. Bon sang! qui est-elle? Connaître. Reconnaître. Un perpétuel va-et-vient de comparaisons. Ça je le sais. Parce que ce mécanisme fait défaut. Chez moi. Dans ma cervelle. Ou ma psyché. Ou mon âme. On sait si peu de choses. Vous souffrez de quoi exactement? Elle a un petit accent. Pour ça ma mémoire est capable de fonctionner normalement. Ai-je été un spécialiste en phonétique ou en phonologie? J'ai des trous de mémoire. Amnésique? Non, ma mémoire est inachevée, dit-on. Étrange définition. Une étiquette de plus. C'est suite à un accident? Suite à un hasard. Tout est hasard. Ou conséquence. On sème et on récolte. Vivre c'est risquer. Mais risquer ce n'est pas vivre. Elle sourit. Vous êtes heureux? Il m'est impossible de répondre. Pourquoi? Parce que tout jugement, toute hypothèse empêche le bonheur de surgir. Je ne comprends pas. Le vide est le vrai bonheur. Le vide? Le silence de l'âme. En somme, d'après vous, être heureux c'est vivre sans passions. Oui, c'est le nuage qui se laisse emporter par le vent. Sans résister? Sans résister. Et le malheur qu'est-ce que c'est selon vous? L'affolement de la mémoire. Une mémoire trop achevée. Qui subit les directives de la logique. D'une logique chargée d'interdits. Et l'amour? Seul l'amour connaît la réponse. En d'autres termes? Il n'y a pas de termes pour définir l'amour. L'amour est indéfinissable. Je vous trouvais moins philosophe avant. Avant? Quand j'étais votre élève. Je ne m'en souviens pas. Qu'est-ce que j'enseignais? La littérature. La littérature comparée. Je devais vivre dans l'erreur... Je sors la photographie de Paula de la poche de ma veste. Je la montre à l'étudiante. Vous connaissez? Non. C'est qui? Sûrement quelqu'un que j'ai dû connaître. Dans une autre vie. Vous plaisantez? Je ne sais pas. Vous croyez à la réincarnation? Je ne crois qu'à ce que je ressens. Seconde après seconde. J'ai de la peine à vous suivre. Je vous comprends. Paula me sourit. Sensation. Je lui souris. Il faut que je vous quitte, me dit l'étudiante. Je ne suis plus intéressant, n'est-ce pas? Non, pas du tout, c'est à cause de mon ami. Il doit sûrement m'attendre. Nous allons bientôt nous marier. Le mariage! Deux imperfections unies pour créer la perfection. On se voit quand la prochaine fois? J'habite au 123 de la rue... Merde, merde et merde! Ça ne fait rien, je trouverai dans l'annuaire téléphonique. Voilà un utile point de repère. Faut y penser au bon moment. Au bon moment. Mais il y a des moments où tout s'efface. Plus rien. Le vide. Elle se lève. Je me lève aussi. Par politesse. Que de fois j'ai dû être impoli! À moins que les gestes inculqués depuis la plus tendre enfance restent inscrits à jamais dans la mémoire. À bientôt. À très bientôt. Elle disparaît de ma vue. Je reste seul. Seul avec Paula. Paula m'intrigue. Qui est-ce, qui est-ce, qui est-ce? Désolé, Paula, il faut que je te déchire. Pour mon bien. Pour le tien aussi. Qui sait! Il ne faut pas que je me fasse des idées. De fausses idées. S'accroche-t-on à une image quand on n'a rien? La pensée s'accroche toujours à... À un point dans l'espace. Pour devenir le centre de quelque chose. De quoi? Le foyer d'une multitude d'illusions. Je te déchire ou je ne te déchire pas? Non, je t'abandonne sur la table. Adieu fantôme. Je paye les consommations et je m'en vais...

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