La vieille femme et l'enfant (34, à suivre)

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 Inquiet de l'avenir du mouvement humaniste, ainsi que de l'avenir de mon pays, je demandai à ma grand-mère:

 - Que ferais-tu à ma place? Aurais-tu une idée valable qui mettrait le feu aux poudres?
 
 La vieille femme leva les yeux au plafond et me répondit:

 - Mettre le feu aux poudres ne ferait que de noircir notre existence. Ce serait aussi absurde que de cracher contre ce plafond. Les retombées seraient encore plus absurdes.

 Puis elle baissa les yeux et me dit:

 - Il faut donner de l'espoir aux désespérés. Du pain aux affamés. De l'eau aux assoiffés. Des vêtements correctes aux mal vêtus. Une maison aux sans-abri. Et un coin de terre à chaque famille. Tout est une question d'organisation. Les richesses sont nombreuses en ce bas monde. Malheureusement, elles sont mal réparties. Soyez le mouvement du partage et du progrès et non pas le mouvement de la vengeance et de l'acquisition du pouvoir par le pouvoir, par votre propre pouvoir. Entrons au pays une pièce d'or dans la main en criant: Un coin de terre pour chaque famille contre une pièce d'or!

- Mais c'est de la folie! criai-je. C'est une démarche utopique.

 - Oh, non! me dit ma grand-mère. Le monde est sensible aux idées originales. Et toute idée originale axée sur le bien ne peut engendrer que du bien et d'autres idées encore plus originales axées sur le bien. Parles-en à tes amis et tu verras que ceux qui ont du bon sens dans les veines soutiendrons cette idée.

 Je trouvai cette idée naïve. Mais, sans doute, étais-je devenu compliqué? Les études, les discussions avec les professeurs, les scientifiques et mes propres expériences avaient-elle  dressé une barrière entre les cellules éduquées et les cellules vierges de ma cervelle? Je m'étais senti prisonnier d'un savoir trop intellectuel. D'un savoir hostile à toute démarche du coeur.

 - Trop de sang a été versé inutilement sur notre terre, me dit ma grand-mère. Trop d'innocents, trop d'enfants, ont payé les frais des adultes insensés. Les révolutions traditionnelles ont fait leur temps. De nos jours, seule une révolution pacifique d'un type nouveau pourrait changer la face du monde.

 - Mais le monde restera toujours monde, dis-je à la vieille femme.

 - Oh, non! Oh, non! me dit ma grand-mère. Le monde deviendra le monde de nos attitudes. On récolte ce que l'on sème. Mais faut-il encore semer les bonnes graines. Nous avons tout ce qu'il faut pour bâtir un monde nouveau. Une société où tout être aurait sa place au soleil. Une société gérée par des hommes intelligents, justes et pleins de compréhension.

 - Mais qui marcherait dans ta combine?

 - Un coin de terre pour chaque famille n'est pas une combine mais un désir profond de chaque habitant de cette planète. Chaque famille souhaite avoir un coin à lui. Pour y construire sa propre maison. Selon ses goûts, ses inspirations. Selon ses habitudes. Si tu as bonne mémoire, cette idée n'est pas née de la dernière pluie.

 - Je sais.

 - Elle avait d'ailleurs créé quelques remue-ménage. Tu t'en souviens?

 - Oui, je m'en souviens. C'est ce qui me fait peur.

 - En ce temps-là, nous étions mal organisés et impuissants. Aujourd'hui, tu es un homme et entouré de personnes intelligentes. Ton mouvement peut tout faire s'il est bien organisé. Oui, il est vrai que la réussite réside dans l'organisation.

 Ma grand-mère avait un pouvoir divin de persuasion. Je proposai donc cette idée à mes camarades du mouvement. Honnêtement: plus pour faire plaisir à la vieille femme que par conviction. Le trouble était en moi. On vota. Et le oui l'emporta. Une fois de plus, la vieille femme m'avait donné une leçon sur la connaissance de l'homme. Je m'étais senti très petit, un gamin débordant de savoir mais un gamin incapable de prévoir l'imprévisible. Je compris que, pour être un homme, je devais me surmonter, aller au-delà de moi-même, au-delà de mes affections, au-delà de mes idées. Être homme, c'est tout un art. Un art proche de la magie et de la sagesse.

 Et le mouvement se mit sérieusement au travail. On imprima des tonnes de tracts sur lesquels il était écrit:

 Hommes et femmes, amis du progrès, participez à la marche pacifique, sans drapeaux, ni pancartes, organisée par le Mouvement humaniste pour la libération de.... le samedi... Nous marcherons de la douane de... jusqu'au palais du Président en réclamant: Une maison et un coin de terre pour chaque famille contre la plus petite pièce d'or de notre monnaie. Départ à  dix heures... Vos patriotes en en exile et vos alliés.
 
 Et ces tracts furent, comme prévu, jetés par avion en pleine nuit, à plusieurs reprises. Jacques avait piloté l’avion et, Pierre et moi, nous avions semé ces papiers roses, verts et jaunes.
 
 Et le grand jour arriva. Le temps était magnifique. Le Dieu des pauvres et de la justice sociale était présent. Il rayonnait à travers les visages de tous les manifestants. Ils étaient nombreux, très nombreux. Je crois que presque tout le pays était là. Toutes les forces progressistes étaient là. Les médecins étaient là. Les professeurs étaient là. Les enfants étaient là. Tous les pauvres étaient là. Presque tous les gens aisés étaient là. Tous les poètes étaient là. Les femmes au foyer étaient là. Des pasteurs, des curés et des prêtres de diverses religions étaient également là. Il y avait tellement de monde que ma grand-mère, Juliette, Pierre, Jacques, tous les compagnons et moi-même, nous traversâmes la frontière comme si de rien n'était. Les douaniers et les policiers, craignant le pire pour eux, avaient déposé leur arme et s'étaient rangés du côté des manifestants... à suivre

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