J'ai aimé et tué ma soeur (36, à suivre) (22/04/2021)

 J'ai aimé et tué ma soeur, Hank Vogel.jpgQuel bonheur d’être loin, à l’abri des griffes des flics et des toubibs! me dis-je,  une fois dehors, à cent mètres du poste de police. Mon père avait tellement raison lorsqu’il cherchait à me le faire comprendre, avec des termes moins crus: quand ils ne nous ruinent pas, ils nous sucent tout notre sang. Jusqu’à ce que l’on devienne des couilles molles ou des agneaux pour les holocaustes à venir. J’ai honte de moi. Je suis un lâche, un faible, un froussard, un dégonflé, un jean-fesse, un jean-foutre, une lavette, une lopette, une gonzesse... J’ai trahi mes convictions profondes. Si proches de celles de Tell, pourtant. Si infaillibles.  Peut-être pas! J’ai eu un moment d’égarement, d’étourdissement, plus intellectuel que mental. J’ai dû confondre méfiance naturelle et sentiment mesquin, préjugé prémédité. A force de trop philosopher sur tout et sur rien... Le diable a souvent la peau douce et lisse afin qu’il puisse mieux glisser, plus rapidement, à travers les mailles de nos filets. Cette grâce spontanée, en quelque sorte, de la part de cet étrange  serviteur de l’ordre public, n’était-ce qu’un poisson d’avril? Un piège? Me redonner  goût à ma liberté dans l’espoir que je libère davantage ma parole? Car celui qui parle trop risque fort de marcher sur des plates bandes interdites... Eh bien, fils de pute, tu ne m’auras pas!

 Quelques minutes plus tard, je déambule    gai comme un pinçon dans une ruelle pleine à craquer quand un homme de couleur, un Africain certainement, m’interpelle en me disant:
 
 - Hé l’ami, je te reconnais toi! Tu as passé à la télé il n’y a pas si longtemps, n’est-ce pas?

 - Impossible, mon frère! je lui réponds tout décontracté, évidemment. Je ne fréquente pas ce milieu-là. Trop ringard, vieux jeu pour moi. Et heureusement! 

 - Pourquoi ça?

 - Parce qu’il a tendance à porter la guigne.

 - Comment ça?

 - Beaucoup d’invités, habitués des plateaux de télévision, des émissions à forte audience pour ne rien te cacher, qui pétaient plus haut que leur cul pètent maintenant de froid en prison. 

 - Vraiment?

 - Je suppose. 

 - Tu... vous n’êtes pas sérieux?

 - Ai-je l’air?

 Le Congolais, l’ Ivoirien ou le Suisse naturalisé s’essuie le front avec le dos de sa main gauche et, avec la paume de sa main droite, les doigts bien écarté, me caresse amicalement mais très brièvement l’épaule. Puis il s’exclame en souriant de toutes ses dents blanches:

 - Sacré Africain blanc! Vous alors!

 Et il poursuit, le regard digne d’un marabout: 
 
 - Désolé de vous avoir mal considéré, cher lointain cousin, c’est sur YouTube que je vous ai aperçu. Par hasard. Oui, c’est par hasard que je suis tombé sur une de vos vidéos... La nonne d’Ohatlava.

 - D’Ohalatva, je corrige. Il m’arrive aussi de m’y tromper.

 Et je profite pour critiquer: 

 - Que voulez-vous, certains mots finnois et noms finlandais sont parfois si durs à prononcer que j’ai de la peine à croire que les Finlandais sont les gens les plus heureux du monde. Et je ne compte pas leurs hivers trop longs et leurs nuits blanches en été qui pèsent sur leur moral. Bizarres ces experts des Nations Unies, non?     

 - En effet.

 Mais le providentiel bonhomme préfère continuer à parler de lui:

 - Et de fil en aiguille, de blogue en blogue, de récit en récit, j’ai fini par acheter votre roman La Nubienne. Je l’ai savouré tel un collégien accro aux récits historiques, page après page. Déjà, en admirant la couverture, j’ai jubilé et pleuré aussi. Merci de tout cœur pour avoir essayé de mettre les pendules à l’heure. Malheureusement, la réalité ne vous donne pas raison.

 - Quelle réalité?

 - Et si on allait boire un verre?

 - Excellente idée!

 - Je m’appelle Pierre-Jean Kashama.

 - Moi, c’est...

 - Pas la peine, je connais.

 Et nous voici partis pour une plus profonde conversation. Souhaitons-le!...

08:13 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer |  Facebook | | | |