Extrême (32, à suivre) (16/11/2020)

Extrême, Hank Vogel*.jpgTrois jours plus tard, à l’heure précise, décidée et ébruitée avec conviction par mes deux messagères et complices, dont il n’est plus nécessaire d’évoquer leur nom, tous les habitants de l’île sont dans mon jardin. Debout, assis sur une chaise ou par terre, selon leur choix. Seule un quinzaine d’entre eux portent un masque de protection, imposé par Extrême vu le coriace virus chinetoque qui est en train de ronger la planète mais loin de chez nous.


Fier de ce rassemblements inespéré et ému tel un ancien élu à la retraite qui reconnaît enfin et sincèrement que ses réussites politiques dépendaient principalement des efforts de ses collaborateurs et de ses partisans, je prends la parole en disant:

- Mes chers amis, merci d’être tous là. Si mes deux chères calculatrices en chair et en os, ici présentes à mes côtés, ne se sont pas trompées dans leur tâche, je peux affirmer à la face du monde que cinquante-deux individus de races, d’ethnies ou d’origines diverses habitent sur cette archipel idyllique au confond de toute civilisation. Vingt-deux femmes, dix-neuf hommes, six filles et cinq garçons. Ont-elles calculé juste, ces braves dames?

Certains se mettent à compter et à recompter et les autres se forcent à faire semblant. Puis, au bout de trois minutes, pour que ça fasse sérieux et crédible, tous les conviés crient joyeusement et quasi simultanément:

- Oui, c’est juste, c’est juste!

On se croirait presque à l’école enfantine.

Et je poursuis:

- Bon! Cinquante-deux, retenez bien ce chiffre! Comme dans toutes les démocraties, les chiffres sont très importants. Au poil près et non pas à la virgule près. Ou inversement. Conformément aux caprices des parlementaires, êtres bavards qui ont une certaine facilité tordue à se contredire. Bref! Mettons cela de côté pour l’instant... La chose la plus importante dans la vie, c’est l’amour. Et quand l’amour va à merveille tout s’approche du meilleur et s’éloigne du pire. Cependant, ce dernier reste sur place, stagne pour alimenter l'imaginaire des défaitistes et des pessimistes. Et quand l’amour est là aussi, le sens du partage prend l’ascenseur. Donc, j’ai décidé de partager tous les bénéfices de ma fortune entre vous, entre nous tous. Et ils sont colossaux.

Des ouah! magistraux montent jusqu’au ciel.

Je précise:

- Tout insulaire, qu’il soit adulte ou mineur, recevra chaque mois, de ma part dans un premier temps, une certaine somme d’argent qui devra être considérée non pas comme un cadeau privé mais comme une pension étatique obligatoire attribuée dès l’enfance. En contrepartie, symboliquement ou pratiquement, tout bénéficiaire devra... d’où entre en jeu le chiffre 52, une semaine par année... prendre les fonctions de chef ou de représentant de...

- C’est moi le chef ici et personne d’autre! intervient violemment Extrême, me coupant ainsi la parole.

Un ouh! généralisé m’étourdit durant plusieurs secondes.

- As-tu l’intention de contester la décision sonore de ce comité que je viens d’entendre? je demande à mon faux frère glaronais, tout embarrassé. Qui t’a conféré un tel pouvoir?

- Les sept sages du village.

- Sont-ils parmi nous? Ou, pareil qu’en Suisse, toujours au moulin et jamais au four...

- Non, ils sont morts. Mais, contrairement à tes prestidigitateurs surpayés, leurs jugements et décisions méritent des prolongations.

- A vie? Aurais-tu une âme de roi ou de dictateur, mon cher Extrême?

- Ne m’appelle plus ainsi! Mon vrai prénom, c’est Napoléon.

Sifflements, sourires et rires sont à la fête.

Effondré, le pauvre bonhomme s’explique:

- Si mon paternel a eu l’idée de me baptiser ainsi, ce n’était pas pour honorer la mémoire de Bonaparte, cet esclavagiste de Corse, mais pour emmerder tout bonnement les Anglais. Car quand je suis né, Antigua appartenait totalement à la Couronne des bouffeurs de cakes.

Applaudissements.

Alors, Extrême, tout radieux, pour ne grimper au cocotier et passer pour un méchant, me fait signe de poursuivre.

Et je déclare haut et fort:

- Faites de votre corps et de votre esprit ce que bon vous semble mais pas de votre pays, de l’endroit où vous vivez. Cette île, c’est notre avenir, notre enfant à tous et, en ce moment, il est aussi vulnérable qu’un nouveau-né qui ne peut grandir aisément que dans le calme et la propreté. C’est aussi notre jardin sacré, notre source de vie. Ils nous donne tout ce dont nous avons besoin pour subsister, sainement. Des fruits et légumes en abondance. Des bananes, des patates douces, des papayes, des manges, des goyaves...

- Nous savons déjà tout ça! crie un jeune homme.

- C’est faux, archi-faux! je proteste. Ce matin même en me promenant au bord de la mer, j’ai ramassé au moins cinq bouteilles en plastique qui flottaient à moitié sur l’eau et une dizaine de masques de chirurgien qui trainaient sur le sable...

- Ce sont les touristes, accuse la même personne. Et puis quel rapport?...

08:06 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer |  Facebook | | | |