Mariage blanc (16, à suivre) (31/05/2018)

Mariage blanc, Hank Vogel.jpgTout est bien qui finit bien! dit-on. Ce qui s’est déroulé avant, voire la pire des catastrophes, n’a plus d’importance, n’est plus qu’une banalité, un grain de poussière, une insignifiante parenthèse. A quoi bon donc en faire tout un fromage? Ainsi raisonne l’homme pressé qui veut tourner la page.

Et tant de pages ont été si vite tournées! Dans l’intérêt général, soi-disant.

- Combien? me demanderait ma concierge qui compte et qui ramasse à longueur de journée les mégots et les chewing-gums crachés dans les escaliers.

- Une infinité et j’oublie celles qui ont été arrachées et détruites, je lui répondrais.

Oui, une infinité. Ciel que l’ingratitude humaine rivalise avec l’éternité!

Le livre de notre existence passée est un roman impersonnel à moitié escamoté par nos précepteurs. Où, systématiquement, les points d’interrogations ont été remplacés par des points de suspension et les verbes aimer et adorer par des verbes moins corrosifs tels qu’estimer ou apprécier.

La faute à qui?

- De qui! corrigeraient à haute voix et avec fierté les puristes.

Mais ces gens-là n’ont que la critique facile. Le reste du temps, ils trébuchent à toute nouveauté.

Sur quel navire de guerre ai-je apponté? Suis-je moi aussi une parenthèse, une parenthèse historique?

- Nom, prénom, date et lieu de naissance, nationalité, profession, sexe actuel, état matrimonial légal et adresse de l’établissement qui vous héberge? me déballe l’inspecteur de police d’une voix monocorde pareille à celle d’un robot.

- On m’a déjà demandé tout ça la semaine dernière, je lui fais remarquer gentiment.

- Qui ça?

- Le monsieur chargé de l’immigration.

- Nom, prénom...

- Zumberstrum, je crois.

- Connais pas.

- Comment est-ce possible? Il était pourtant assis à votre place...

- Nom, prénom....

- Je m’appelle Hour Ben, je suis né le 10 mars 1982 à... à...

- À?

- Je suis vraiment navré, mais il m’est formellement déconseillé par mon psychiatre de prononcer la moindre syllabe de ma ville natale ni de l’endroit où elle se trouve ou plutôt où elle se trouvait.

- Est-ce une plaisanterie?

- C’est noté noir sur blanc et en lettres grasses dans mon dossier.

- Mais je n’ai pas votre dossier!

- Allumez alors votre ordinateur.

- Il est en panne comme tous ceux de la maison d’ailleurs. Mon... mon...

- Mon?

- Mon plus grand souci, ce n’est pas ça mais vous.

- Donc vous me connaissez...

- Avez-vous une idée pourquoi je vous ai convoqué?

- Vous ne m’avez pas convoqué, deux gendarmes sont venus me chercher de force. Autrement, j’aurais pris avec moi mon autorisation de séjour et les carottes seraient cuites depuis longtemps...

- Pas si sûr, pas si sûr!

- Et pour quelle raison?

- Hier, qu’est-ce qui vous a pris d’aller jouer à la fine bouche au lieu de déjeuner sagement à la cantine comme tout bon réfugié? Et pourquoi spécialement à la Belle époque où la tenancière dissimule son identité? Bien qu’ à juste titre selon elle...

- J’ignorais tout ça, cher monsieur.

- Que vous a-t-elle raconté à mon sujet?

- Qui ça?

- Ella.

Je tombe des nues...

13:45 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (7) |  Imprimer |  Facebook | | | |