Un fabricant d'histoires (13, fin) (12/06/2015)

 Le jour du rendez-vous. Je vais à l’endroit fixé. C’est-à-dire?  Même endroit. C’est-à-dire? Là où les tables sont rouges et noires. L’heure? Moi, je suis toujours à l’heure. Même en avance. Elle, c’est une femme. Et la femme adore se faire désirer. Tic, tac, tic, tac.  Une histoire entre un homme et une femme commence toujours par ça. Presque toujours. Ne soyons pas généralistes! Et elle se termine par un manque de temps et d’espace. Chacun revendique sa libre circulation. Ses libres passages. Sa liberté. Histoire de s’arracher les cheveux. Bref! Je regarde ma montre. Elle a déjà dix minutes de retard. Comment viendra-t-elle? Par où viendra-t-elle? Par ici. Non, par là. Elle sera toute de noir habillée. Ou toute de rouge. Pas de vert.  Pas de bleu. Pas de jaune. Elle sera toute souriante.  Ou en colère. En colère?  Pourquoi en colère?  Contre qui? Contre moi. Ou contre elle-même. À cause de quoi? Je suis déjà un poids pour elle. Je la préoccupe... Je regarde ma montre. Vingt minutes de retard. Elle ne viendra pas. Je ne l’intéresse pas.  Elle a quelqu’un dans sa vie. Quelqu’un dont elle est follement amoureuse. Quelqu’un de très riche. Qui lui fait passer tous ses caprices.  Avec qui elle voyage souvent. Ou assez souvent. Car c’est un homme marié. Sûrement. Elle est du genre à ça. À aimer un homme qui n’est libre. Qui mène une double vie. Qui dévoilé tout à l’une, sa maîtresse.  Et qui cache tout à l’autre, son épouse. Elle ne viendra pas. Je reste encore ou je pars? J’attends... Au bout d’une demi heure, une femme arrive toute affolée. C’est elle.

 - Excusez-moi, j’ai crevé à trois kilomètres d’ici, me dit-elle un peu essoufflée.

 Elle porte des jeans, un blouson vert olive et une casquette vert de gris, une sorte de pseudo-casque d’aviateur en tissu qui ne laisse paraître que son visage.

 - Vous ne m’en voulez pas trop? me demande-t-elle.

 - Plus maintenant puisque vous êtes là.

 - J’ai soif, j’ai chaud.

  Elle ouvre  son blouson et enlève sa casquette. Surprise!  Elle est blonde. Blonde comme une Suédoise.

 - Je croyez que vous étiez...

 - C’était une perruque, m’explique-elle en s’asseyant... Je change de style tous les mois. C’est un jeu. J’adore jouer à ça. J’aurais dû être comédienne. Mais je suis incapable de retenir un texte. Je m’embrouille vite. J’ai essayé. Mais ça ne marche pas. Ça me rend folle. Vous êtes déçu?

 Je ne sais pas quoi répondre. Je m’étais  habitué à l’autre. À cette autre qui était elle sous une autre apparence.

 - Pourquoi vous ne me répondez pas? me demande-elle. Je ne vous plais plus?  Vous semblez  triste.

 - Non, je ne suis pas triste, je suis tout confus. Je m’étais fabriqué tout un monde et ce monde est parti en fumée. En une fraction de seconde. C’était un monde bâti sur le rouge et le noir. Le rouge sang. Le rouge cuivre. Le noir ébène. Et le noir anthracite. Un monde engendré par des couleurs.

 - Vous êtes romantique.

 - Qui ne l’est pas en ces temps chargés d’interdits.

 Un long silence s'installe entre nous. Elle commande à boire. Puis elle me demande:

 - Vous êtes marié?

 - Je suis divorcé et je vis seul.

 Elle sourit.

 - Ce n’est pas une invitation au mariage, je lui dis.

 - Dommage.

 Je corrige, en quelque sorte:

 - C’est une invitation à l’amour.

 - Dommage tout de même.

 - Je ne vous comprends pas.

 Elle s’explique:

 - Quand l’amour est là, tout est là. Tout est possible. Sans la moindre projection. Passé, présent et futur ne font qu’un. Nous vivons l’instant présent. Nous sommes en plein dans la vie.

 - Mais le mariage, ce n’est pas l’instant présent.

 - Vous ne m’avez pas comprise.  Le mariage n’est pas important. Ce qui est important, c’est l'invitation au mariage. C’est ce grand coeur qui s’ouvre à l’autre, au monde, à tout.  Vous me comprenez maintenant?

 - Oui, je vous comprends.

 Un court silence. Puis je m’explique à mon tour:

 - Le mariage est pour moi synonyme de sécurité, d'acquisition, de privilège, de propriété privée. J’achète et je me vends Pour l’éternité. Une éternité illusoire. C’est une invitation à la mort. La mort d’une histoire sans fin, la vôtre, la mienne. Pour une renaissance à une vie circulaire?

 - Circulaire?

 - On tourne en rond dans le mariage. Le couple se cherche sans cesse. Oui, il se cherche, se recherche...

 - Le va-et-vient et l’asphalte...
 
 Subitement, elle semble totalement ailleurs. Très très loin d’où nous sommes. Comme envoûtée. Arrachée à la vie. Au moment présent.
 
 Alors, je lui demande:

 - Et votre bibliothèque?

 - Quelle bibliothèque? Mais de quoi parlez-vous? me lance-t-elle, revenant à elle, revenant sur terre.

 - Vous lisez  beaucoup, n’est-ce pas? Et ceux qui lisent beaucoup ont forcément une bibliothèque chez eux. Au salon ou dans la chambre à coucher.

 Elle éclate de rire. Je ne comprends pas. Je me sens hors-circuit. Hors de son histoire. De toute histoire. Je laisse passer la tempête puis j’ose, non sans peine, lui poser la question suivante:

 - Qu’ est-ce qui vous a fait rire?

 - Vous êtes vraiment un fabricant d’histoires! Je lis beaucoup, c’est vrai, mais je n’ai pas de bibliothèque. Car...

 - Car?

 - Car, une fois le livre lu, je le jette ou je le donne mais il ne reste jamais chez moi. Pas de cimetière aux fantasmes et aux idées chez moi. De l’espace, de l’espace, rien que de l’espace.

 Tout à coup, elle se lève et me dit:

 - Excusez-moi, il faut que j’aille chez mon garagiste. L’asphalte, toujours l’asphalte. C’est la cause de tout. Je vous téléphonerez prochainement...

 Le temps passe. Les nuages passent. Les images vont et viennent. Les histoires se construisent et se détruisent. Au gré des désirs. Au gré du vent. Je regarde par la fenêtre. L’asphalte. La femme aux cheveux rouges me vient alors à l’esprit. Puis une autre la remplace. Puis une autre... une autre... une autre... et tout cela à la vitesse de  la lumière. À la vitesse de la pensée. Attention! me dis-je. Cela va trop vite. Dans un désir de construction. La construction d’une histoire. Avec un début et une fin. Attention à ce désordre! Il veut m’emporter loin d’ici et de maintenant. Il veut que je devienne son esclave et que lui devienne mon maître. Non, pas ça! Je suis prudent. Je suis attentif à ce cirque qui souhaite s'installer dans mon jardin. Je suis attentif à tout. Donc: je suis sans nouvelles de cette femme aux cheveux rouges, un point c’est tout. Alors passons à autre chose. À une autre histoire, peut-être. Ou au silence, c’est encore mieux. La vie, l’amour est un visiteur inattendu.

07:00 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (4) |  Imprimer |  Facebook | | | |