Un fabricant d'histoires (8, à suivre) (07/06/2015)

 Je me souviens. Elle était fragile et légère comme le vent. Elle avait des cheveux ébène et ses yeux anthracite. Elle portait toujours des habits noirs. Noir ébène ou noir anthracite. Jamais du rouge. Jamais du vert. Jamais du bleu. Que du noir. Du noir du matin au soir. Parfois, quand elle se disait capricieuse, elle s’achetait une petite culotte blanche qu'elle jetait par la fenêtre trois jours plus tard. Je me souviens et je reconstruis  cette histoire qui transforma ma vie. Comme toute histoire terrible qui engendre des bouleversements dramatiques. Je me souviens. Elle venait me voir dans mon atelier où je montais mes films. Uniquement là. Car elle avait peur d’être vue avec moi. Elle était  mariée  à un professeur de musique qui était devenu sourd d’une oreille. Suite à un accident de la route. À cause de l’asphalte. Un carré d’asphalte aussi glissant qu’une plaque de glace. À cause de la pluie aussi. Une pluie acide et grasse. Elle venait me voir après son cours  de dessin. Le lundi soir. Je suis tombé amoureux d’elle. Follement amoureux. Ses gestes. Sa voix. Ses sourires. Ses rires. Ses soupirs. Sa philosophie. Elle avait connu un grand sage que je rêvais de rencontrer. Elle me parlait souvent de lui. Comme on parle d’un frère que l’on a beaucoup aimé. Je me souviens. Un jour, elle me dit en me souriant:


 - Les sages se mettent aussi en colère. Quand la misère est insupportable. Quand la violence est inqualifiable. Quand l’amour est absent.

 Je me marche et je me souviens. Elle se promenait souvent à la campagne. Sans personne à ses côtés. Seule vraiment seule. Elle prenait plaisir à caresser l'écorce des arbres et à ramasser des feuilles mortes. Pour en faire des bouquets. Je me souviens. Elle se disait malade. Très malade. Elle l’était sûrement. Elle avait peur de devenir folle. Et qu’on l’enferme à jamais dans un asile. L’asile, elle avait déjà connu ça. On l’y avait emmenée de force. Suite à un comportement bizarre. Elle s’était mise à marcher à quatre pattes et à brouter de l’herbe. Je me souviens. Elle pleurait souvent dans mes bras. Quand elle me parlait de sa vie. De ses souffrances. De la séparation de ses parents. Des colères de son père. De l’indifférence de son mari. Elle pleurait souvent. Un rien l’attristait. Je me souviens. J’ai quitté ma femme et mes enfants pour elle. Pour lui donner goût au rêve. Pour vivre une longue histoire d’amour avec elle. Mais après quinze jours de vie commune, elle disparut de ma vie. Elle partit sans laisser d’adresse. Elle partit probablement pour l’Australie d’où elle était originaire. Elle partit seule ou avec son mari. Je me souviens. Le soir de sa disparition, je trouvai sur l’asphalte mouillé, à cent mètre de mon immeuble, une de ses petites culottes. Elle était encore toute blanche malgré la pluie. Une pluie acide et grasse. Je me souviens et je marche. Je marche et je me souviens. Défaisant et refaisant de vieille histoires. Histoire de mieux comprendre. De mieux me comprendre...

07:00 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (3) |  Imprimer |  Facebook | | | |