Étranger, rentre dans ton pays! (06/02/2014)

  J’ai eu la chance et la malchance de naître au pays des Pharaons. De père suisse et de mère italienne. Mes parents adoraient leur pays. C’est tout à fait normal ou naturel, me diriez-vous. Pour mon père, la Suisse était le pays de la neutralité et de la tranquillité où l’on peut dormir la porte toute grande ouverte. Et pour ma mère, l’Italie le pays de la musique et de la joie de vivre. Mon père parlait très mal l’arabe. Ma mère, au contraire, pratiquait cette langue à merveille, comme une vraie arabe. Il faut dire qu’elle était une incroyable polyglotte autodidacte... L’intégration? Jamais, ils n'entendirent parler de cela, tout simplement parce que, pour eux, ils étaient des Européens qui vivaient en Égypte.

 Tout allait pour le mieux! Jusqu’au jour où... On me lança une pierre au visage et on me traita de sale étranger. Et une bombe explosa dans l’entreprise familiale de l’un de nos amis. Les Européens commençaient petit à petit à devenir, aux yeux des indigènes, des êtres nuisibles. Les profiteurs, les enfants du diable.

 Puis, du jour au lendemain, un militaire, qui ne se gêna pas plus tard de s’enrichir à la barbe de son peuple et d’envoyer toute sa fortune à l’étranger et en Suisse en particulier, décida de nationaliser toutes les entreprises étrangères en déclarant tout haut: L' Égypte aux Égyptiens! C’est vrai, hélas, presque tous les grands commerces étaient aux mains des Européens. Et ils étaient nombreux, trop nombreux.  Anglais, Français, Grecques, Italiens... Et l’exode commença! Certains expulsés émigrèrent en Australie ou aux États-Unis, les autres au pays de leurs ancêtres.

 Je me souviens encore... Quand le bateau s’éloigna du port d’Alexandrie, quelques larmes coulèrent de mes yeux, car je venais de quitter à jamais ma petite copine d’enfance, Saïouda, la fille du portier, et notre femme de ménage, Fardossa, que j’aimais énormément. Et je venais de quitter aussi le pays de mon enfance où mon grand-père créa la première station de radio d’Égypte et où il découvrit et fit écouvrir au monde arabe la voix de l’amour, celle de l’inoubliable Oum Kalsoum.

  Pour preuve: lire à la page 3,  Empire State.pdf

 Alors, chaque fois que je vois flotter un drapeau sur le balcon d’un immeuble et que je passe devant un restaurant ou un magasin qui dégage un parfum d’ailleurs, je pense à ma mère qui n’a jamais cessé de rêver à sa belle Italie et à tous ces politiciens qui prêchent l’intégration... mais qui ignorent tout de la réalité.

 Alors, aussi, chaque fois j’entends qu’un homme d’état a flirté avec l’indigne, je ne peux pas m’empêcher de penser à ce fameux militaire égyptien qui a volé son peuple... et à cette terrible phrase dont je ne comprenais pas vraiment le sens: Sale étranger, rentre dans ton pays! Oui, je comprenais pas vraiment le sens de cette phrase car, mon pays, je le connaissais pas, pas encore. Et je me dis: je serai toujours un étranger. Un enfant de nulle part. Le pays de mes rêves est sûrement quelque part ailleurs.   

16:08 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (4) |  Imprimer |  Facebook | | | |