Mémoire inachevée (3, à suivre) (14/02/2013)

 L'amour. J'ignore tout de l'amour. Seul le verbe aimer m'est familier. A la forme interrogative. À la forme négative. Au conditionnel. Une clé magique qui ouvre une porte fabuleuse. Au pays de l'imagination. Puis subitement, c'est le brouillard. Le vide. Le néant. Merde! Quelle guigne! Je me beurre une tartine. J'y ajoute de la  confiture. De gingembre. Je mange. Je digère. Je sors la photographie de la petite fille de la commode. Examen approfondi. L'épreuve porte une signature. Visible. Nettement visible. Que je viens de découvrir? Pourquoi ne l'ai-je pas remarquée avant? Où étais-je en regardant? Voit-on avec notre mémoire? Paula. C'est son nom. Ou simplement une signature. Qui ne correspond pas au portrait. On signe aussi pour rire. Pour faire croire. Ou pour montrer qu'on ressemble à quelqu'un. Être presque identique. Pas trop. Le trop inquiète. Le pas du tout inquiète aussi. Isole. J'ai soif. Je me sers un lait froid. Pas d'alcool. De temps en temps. L'alcool tue les nerfs. Et la mémoire. Toujours elle! Toujours toujours! Pourquoi faut-il que nous soyons si persuadés? L'homme se donne tous les droits. Le droit de rêver. J'allume la télévision. Course de voitures. Vitesse. L'être humain est pressé. Pour arriver où? Quel bruit! Le bruit des moteurs. Des déclarations. Des hypothèses. On prévoit. On se trompe. Je change de chaîne. Un tram passe. Image d'une cité. Semblable à la mienne. L'image de l'étudiante subitement éclate dans ma cervelle. Oui, éclate. J'ai rendez-vous. Avec elle. Quand? Je me gratte la tête. J'ai dû le marquer quelque part. Dans mon agenda? Je plonge sur ma veste. Qui est posée sur mon lit. Je fouille. Je trouve. Je contrôle. Quel jour sommes-nous? Hier, c'était quand? Ma tête, ma tête! Je ne sais plus où j'en suis. Vite, vite, le téléphone! Je compose le numéro... Quel numéro? Quel jour sommes-nous? Il m'est impossible de répondre. Je renonce. Je pleure. Trois larmes. Ni plus ni moins. Tout s'évapore. Même les larmes. Surtout elles. J'ai sommeil. Je me couche. Le rêve m'attend.

 Seul l'horizon connaît notre destin. C'est pourquoi je m'efforce d'apercevoir la cime des montagnes. Quand le soleil se couche. Quand la nuit commence à bercer la terre. Quand les démons prennent peur du silence.

 Grossièretés. Insultes. Un ivrogne s'exprime. Essaye de s'exprimer. Assis à une table voisine de la mienne. Le pauvre! Non, le con! Car il peut agir... autrement. Contre-agir. Sa mémoire est intacte. Pas comme la mienne. Il plonge dans les ténèbres par désir. Et non pas par accident. Son esprit est faible. Par faiblesse. Par orgueil. Il mérite des coups de pieds au cul. Une bonne fois pour toutes. Et il cessera de faire l'imbécile. L'établissement brille de médiocrité. Deux jeunes filles entrent et s'asseyent proche du bar. Des blondes. Des Scandinaves? Elles commandent deux bières. Blondes bien entendu. Qui se ressemblent s'assemblent. Qu'est-ce que je pense? N'importe quoi. Dieu que ma logique est insensée! Le temps de quelques secondes. Heureusement. Peut-être pas. Répétition. Répétitions. Le visage de la plus blonde me rappelle le visage de Paula. Son expression. D'outre-tombe. Pâleur de la mort. Qu'est-ce qui m'a pris d'acheter cette photographie ? Il y a une raison. Dans notre façon de penser. Celle des autres. Ceux qui vivent dans la normalité. Normalité? Pas moi. Moi en comparaison avec les autres. On est toujours quelqu'un ou quelque chose par rapport à autre chose. Sans les autres on est rien. Rien. Rien du tout. C'est si beau parfois. Si vivifiant. Une douche céleste. L'âme est envahie par l'absence de tout. Une absence qui remplit l'âme. J'aime. Il faut que je change de lieu. Je me lève. Je fais trois pas. On m'arrête. Vous n'avez pas payé votre consommation. Excusez-moi, ça m'est sorti de la tête. On connaît la chanson. Non, c'est vrai, j'ai un problème de mémoire. Toutes les excuses sont bonnes. Je paye. Ça ne suffit pas. Je vous dois combien exactement? Dix fois le prix de la consommation. Je ne comprends pas. C'est dix fois ou la police. Mais... Il n'y a pas de mais qui fasse. Alors appelez la police. Il est gros et bête. Gras et stupide. Obèse et salaud. Il est tout ça. Peut-être pire. Est-il de droite? Est-il de gauche? L'adhésion ne justifie pas la moralité. Pour moi, c'est un salaud. Un homme qui ne fait pas confiance à l'homme. Faute de lucidité. Mémoire trop achevée? Chargée d'écrans et de murailles. Il appelle la police. J'attends. Elle viendra. Elle vient toujours quand ce n'est pas nécessaire, dit-on... à suivre

08:00 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer |  Facebook | | | |