14/01/2018

Ils se sont tant aimés (46, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgLe lendemain matin, la vendeuse de pain à domicile du quartier demanda aux heureux parents, à voix basse, non pas par crainte d’effrayer leur enfant mais sans doute par peur de réveiller les vieux démons du passé:

- Vous allez la faire baptiser la petite?

- Mais parlez normalement, ma chère camarade! s’énerva Guennadi.

Et il continua avec sérénité et une inhabituelle éloquence:

- De nos jours, plus personne ne cherche à persécuter qui que ce soit, et tant mieux, pour ses convictions contraires aux siennes, aussi terriblement dérangeantes ou nuisibles soient-elles. La religion n’est plus un crime social depuis que Staline s’est amouraché d’une sainte.

- Vraiment? Cela ressemble à un canular, non?

- Pas du tout pour mes copains et vraisemblable pas pour moi... Enfin, c’est ce que j’ai entendu de la bouche d’un éminent professeur, un historien de renom dont je n’ai pas retenu son nom. C’était lors d’une conférence organisée par le parti...

- Proche de qui?

- Qui ça?

- L’historien, pardi!... Il est était proche des communistes ou proche des religieux?

- Ça, il s’est réservé de ne pas nous le dévoiler... Mais... mais maintenant que j’y songe, il se peut qu’il était... à cheval entre les deux. D’après ses inquiétudes et ses timides affirmations...

- En somme, comme tout bon intellectuel qui tétine encore la Princesse... Et vous?

- Moi quoi?

- Êtes-vous pour ou contre le baptême?

- Je suis communiste.

- Et alors? L’un n’empêche pas l’autre, d’après ce que je dois comprendre... De quoi ou de qui avez-vous la trouille?

Et Zoïa, qui était restée muette jusqu’à présent, dit à la dame:

- Mon Guenna n’a la trouille que du loup des steppes et de l’ours de la toundra. Et par ici, il n’y a ni l’un ni l’autre...

20:59 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (3) |  Imprimer |  Facebook | | | |

12/01/2018

Ils se sont tant aimés (45, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgUne année plus tard, dans une des maternités de Novokouznetsk, allias Stalinsk allias Kouznetsk, Zoïa donna naissance à une fille que le couple nomma Tatiana sans trop de discussion.

Bien sûr, comme la plupart des mâles de la planète, Guennadi aurait voulu avoir un garçon.

Vraisemblablement pour transmettre à son descendant le fabuleux flambeau que tout homme croit avoir reçu de son père. Une pure illusion ancestrale ancrée à jamais dans les entrailles de la bête humaine.

Mais, sans la moindre rancune, le jeune homme, devenu subitement chef de famille, remercia le ciel pour ce merveilleux cadeau.

Une si belle créature dans notre demeure, c’est certainement un ange courageux qui a osé s’échapper de là-haut, pensa-t-il, un fois l’enfant posé dans son propre berceau à la maison.

Et il ajouta en murmurant:

- Heureusement qu'on l'a terminée, cette sacrée baraque!

En vérité, pas aussi baraque que ça. C’était une jolie petite bâtisse en bois d’une soixante de mètres carrés, solidement construite, avec des toilettes dans le jardin. A une demi-heure de bus de la mine mais loin de la ville...

21:44 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (8) |  Imprimer |  Facebook | | | |

10/01/2018

Ils se sont tant aimés (44, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgGuennadi croisa ses mains, comme s’il avait l’intention de prier, et dit à son épouse:

- Si je t’ai choisie parmi les autres, c’est pour te chérir et te protéger au péril de ma vie. Malgré moi, je fais encore partie des vieilles tribus oubliées où le mâle partait chasser l’ours et où la femelle, sous sa hutte ou sa yourte, attendait sagement le retour de son nourricier. La taïga est toujours hostile aux femmes, si ce n’est pas plus. Ce territoire n’attirent que les aventuriers et les affamés qui n’ont plus rien à perdre. La plaine convient mieux... convient parfaitement à la gent féminine. Car elle lui permet de marcher avec plus d’élégance et en toute sécurité. La femme est un temple ambulant et sacré qui embellit nos villages et nos prairies. Ni le travail, ni rien d’autre, ni personne, ne doit jamais le profaner... La roulotte de ton Tsigane adoré est une maisonnette que je suis en train de construire. Est-ce que cela te convient? Et as-tu compris mon balbutiement philosophique?

Zoïa ne répondit pas mais, comme illuminée par une étrange lumière, elle s’approcha de son mari et posa tendrement un baiser sur son front...

20:02 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (9) |  Imprimer |  Facebook | | | |

09/01/2018

Ils se sont tant aimés (43, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgLa nuit de noces Guennadi dit à Zoïa:

- Tu portes désormais le nom de ma famille. Dommage qu’il ne soit aussi gratifiant que celui des Khorochev.

- Est-ce important pour toi? demanda la jeune mariée, en souriant.

- Pas pour moi.

- Alors ce qui n’est pas important pour toi ne le sera jamais pour moi.

- Es-tu certaine?

- Je tâcherai de l’être.

- Pourquoi une telle soumission?

- Peut-être parce que je t’aime d’un amour aveugle.

- Vraiment? Tu es sérieuse?

- Ça te dérange?

- Non. Cela m’étonne.

- Ne crains rien, je ne suis qu’une modeste tartineuse et mes ambitions sont très limitées.

- C’est-à-dire?

- Un mari fidèle, si possible à long terme, des enfants en bonne santé et un toit solide au-dessus de la tête, c’est tout ce que je réclame à la providence...

- Mais le mari, tu l’as déjà.

- J’ai dit fidèle!

- Les enfants arriveront quand ils arriveront et le toit est déjà en route.

- En route? Ce n’est pas une roulotte, j’espère?

- Pourquoi, ai-je l’air d’un Tzigane?

- Parfois.

- Merci!

- Ce n’est pas une insulte, au contraire...

 

15:37 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (8) |  Imprimer |  Facebook | | | |

08/01/2018

Ils se sont tant aimés (42, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgEt de banc en banc, de rendez-vous en rendez-vous, de sous-entendus en sous-entendus, les doutes se dissipèrent et les intentions se précisèrent.

Il faut dire que les nombreuses et voluptueuses embrassades y sont toujours pour quelque chose.

Le baiser ne libère-t-il pas souvent la pensée de ses infâmes scrupules?

Et, sans devoir demander l’approbation et la bénédiction à qui que ce soit, ils se marièrent en toute simplicité. A l’abri de tout discours superflu et de tout panache ridicule.

Après, avoir signé les papiers officiels, le couple invita ses proches et ses amis communs à participer à la fête en affrontant la vodka et le froid sibérien, pour commencer.

Guennadi ouvrit une bouteille et cria avant d’avaler une longue gorgée:

- Dieu! Face que ça ne soit pas la dernière! (дай бог не последнея!)...

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En avant la musique!

12:51 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (8) |  Imprimer |  Facebook | | | |

06/01/2018

Ils se sont tant aimés (41, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpg- Mais nous nous connaissons à peine.

- Et alors? Est-ce absolument nécessaire, chère Zoïa? Laissons agir nos cœurs, ils sont souvent plus spontanés et doués que nos esprits.

- Ils prennent plus de risques aussi.

- Forcément. Une vie sans risques n’est intéressante que pour les bien installés, les âmes endormies et les paresseux. Et je suis convaincu que tu n’adhères à aucune de ces nébuleuses-là.

- C’est ton cœur ou c’est ton esprit qui a parlé?

- Tu le sauras... si tu acceptes de me suivre.

- Où ça?

- A la recherche d’un banc. Car j’ai constaté que je m’avoue avec plus de sincérité assis que debout.

- Alors allons-y!...

13:00 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (6) |  Imprimer |  Facebook | | | |

04/01/2018

Ils se sont tant aimés (40, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgEntre hommes, on construit et on détruit des citadelles. Avec des idées et des conversations.

Mais entre un homme et une femme, on construit l’avenir. Avec des sourires et des caresses.

Vers seize heures de l’après-midi, Guennadi et Zoïa se retrouvèrent presque à la même place où la veille ils s’ étaient croisés.

Reconnaissance du lieu non sans inquiétude, retard acceptable et promesse tenue des deux côtés, forcément.

- Heureusement que nos mémoires fonctionnent à merveille, dit-il.

- Heureusement, répéta-t-elle... Cela prouve que nous sommes encore jeunes et en bonne santé. Mais tu aurais pu aussi venir me chercher à la cantine.

- Aussi.

- Cela aurait été plus poétique ou tout simplement plus pratique.

- Certainement. Mais aucun de nous deux ne s’est perdu, que je sache! La preuve, nous sommes là, l’un en face de l’autre...

- Tu n’aimes pas l’endroit où je travaille?

- Non. Et pour ne rien te cacher, je ne le fréquente que par obligation.

- Pourquoi?

- Parce qu’ à l’extérieur des murs tristes et crasseux, tu es vraiment toi-même.

- Comment le sais-tu puisque tu ne m’as jamais vue à l’intérieur?

- C’est faux! Au contraire, je t’ai observée à plusieurs reprises mais ton attention était toujours ailleurs.

- Ailleurs où?

- Ailleurs. Trop ailleurs.

- Comment ça?

- Tu travailles trop pour pas grand-chose et cela te rend injustement sombre. Tu pourrais être plus efficace autrement. A tous les points de vue. Pour toi-même, d’abord. Pour moi ensuite.

- En quel honneur?

- En l’honneur de nos deux familles.

- Mais nous nous connaissons à peine...

21:05 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (6) |  Imprimer |  Facebook | | | |

03/01/2018

Ils se sont tant aimés (39, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgMerde! Ce salaud est bel et bien de mèche avec l’oncle Vania, pensa Guennadi.

- Qui t’a informé que j’ai fait mon service militaire à Potsdam et que mon grand-père possédait des chevaux? réagit-il sur-le-champ, d’un ton agacé voire agressif.

- M’... t’... toi, répondit Youri en bégayant.

Quand, où et à quelle occasion? s’interrogea-t-il. Lors d’une soirée arrosée?

Et toute une armée d’autres interrogations, des plus naïves aux plus absurdes, arriva au grand galop et envahit sa cervelle. La confusion était totale, il était la confusion.

Instinctivement, il ferma les yeux et, comme par miracle, Maria, la jeune fille égarée dans la forêt, apparut dans son esprit et lui dit:

- Moins tu parleras, moins tu t’attireras des ennuis... Si, toutefois tu tiens à te donner en spectacle, danse mais ne chante pas. Les mots irritent souvent les gens, tandis que les gestes n’irritent que le vent.

Alors, Antonovitch Nekhorochev, tout souriant, se mit à se trémousser et à fredonner une chanson populaire.

Et Youri resta bouche bée. Pour un sacré bout de temps...

15:29 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (3) |  Imprimer |  Facebook | | | |

01/01/2018

Bonne année 2018!

Bonne année chers lecteurs, blogueurs, commentateurs...

11:00 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (17) |  Imprimer |  Facebook | | | |

30/12/2017

Ils se sont tant aimés (38, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgGuennadi hésita un long moment puis il s’expliqua solennellement:

- Entre parenthèses, je parle en mon nom seul, pour ne pas tout confondre ou me confondre aux autres. C’est vrai, enfant, j’avais facilement tendance à généraliser les êtres et les choses. Par exemple, à mettre dans le même sac les ouvriers maladroits et les paysans fainéants. Mais aujourd’hui, c’est plus problématique... Au nom du respect d’autrui ou de la méfiance, j’ai perdu le vrai sens du jugement. Ce fameux jugement qui surgit de l’innocence et non pas de la ferraille de la culpabilité. Heureusement, il me reste, encore intact je l’espère, le réflexe instinctif, ce mécanisme psychique qui permet de sentir l’âme de l’autre, son parfum. Malheureusement tout le monde dégage la même odeur actuellement, si je puis m’exprimer ainsi.

Youri sourit, hésita longuement à son tour puis il déclara:

- Sans vouloir te vexer, j’ai l’impression que tu viens de me réciter un texte que tu as appris par cœur. Est-ce que je me trompe?...

- Quel texte?

- Je ne sais pas, un extrait d’un livre que tu aurais lu en Allemagne...

Merde! Ce salaud est bel et bien de mèche avec l’oncle Vania, pensa Guennadi.

- Qui t’a informé que j’ai fait mon service militaire à Potsdam et que mon grand-père possédait des chevaux? réagit-il sur-le-champ, d’un ton agacé voire agressif.

- M’... t’... toi, répondit Youri en bégayant...

13:15 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (22) |  Imprimer |  Facebook | | | |

27/12/2017

Ils se sont tant aimés (37, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpg- Alors vas droit au but pour qu’on en finisse! Au lieu de tourner autour du pot comme une chatte méfiante.

Guennadi se frotta le nez et dit à Youri:

- Ivan Ivanovich Ivanov, ça ne t’évoque rien?

- Ab... v’ment rien, bafouilla le stagiaire.

- Ça ne t’évoque rien? répéta-t-il en haussant la voix... Et regarde-moi dans les yeux!

- Que veux-tu dire par évoquer?

- Tu me prends pour un moujik à moitié abruti ou quoi?

- Mais...

- Je préfère être une chatte méfiante qui tourne autour du pot qu’un renard qui a déjà posé une patte dans une trappe.

- Je ne comprends rien à tes salades.

- Quelles salades?

- A ta pseudo parabole!... Je croyais que seul les intellos étaient compliqués.

- Tu dénigres maintenant les tiens, cher camarade? Mais c’est de la pure trahison.

- Je constate.

- Tu constates?

- Oui, j’ai constaté.

- C’est très bien.

- C’est très bien pourquoi?

- Sans le savoir, tu viens de me révéler ce que nous tous devenus.

- Tous, ça représente qui?...

17:13 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (10) |  Imprimer |  Facebook | | | |

26/12/2017

Ils se sont tant aimés (36, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpg

Mais Guennadi mentit. A cet instant, il soupçonna Youri d’être un espion au service de l’oncle Vania.

- Quel est cet imbécile qui t’a raconté cette blague? poursuivit-il.

- Qui, quoi? fit son collègue, tout étonné.

- Je connais quelqu’un qui passe son temps à raconter de bizarroïdes histoires qui, selon ta sensibilité et tes angoisses du moment, te sembleront parfois insensées, ridicules mais qui souvent te donneront la chair de poule avant de t’endormir la nuit. De fausses vérités ou de vrais mensonges sur mal de personnes. Des personnes comme toi et moi. Sur n’importe qui en somme. Mais en particulier sur celles qu’il a ou qu’il va trahir. Au premier abord, c’est un type agréable, très sympathique, extrêmement attachant. En apparence, bien entendu. Mais!... Mais derrière ton dos, il est capable de te salir en beauté pour aucune raison. Voire pire, de te poignarder. Et tout ça sans le moindre scrupule... Toi, qui lis beaucoup la bible en cachette, ça ne te rappelle rien?... A moins que je me trompe ou que je me suis mal exprimé... Oui?

- ...

- Non?

- ...

- Les deux à la fois?

- Je ne vois pas du tout où tu veux en venir.

- Es-tu certain?

- Pour quelqu’un qui n’a pas fait d’études, je trouve que tu raisonnes très intelligemment.

- Parce que selon toi, seul l’universitaire ou l’érudit est compétant à distinguer le bien du mal, le vrai du faux et le beau du laid? L’intelligence est un don du ciel. Comme le talent du reste...

- Alors vas droit au but pour qu'on en finisse! Au lieu de tourner autour du pot comme une chatte méfiante...

08:01 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (12) |  Imprimer |  Facebook | | | |

24/12/2017

Joyeuses fêtes et bonne année 2018 à toutes et à tous!

Les personnages de mes récits...

 

07:00 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (12) |  Imprimer |  Facebook | | | |

21/12/2017

Ils se sont tant aimés (35, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpg- C’était quelqu’un de très religieux, le vieux bougre... Sais-tu que tes copains ont assassiné plus de cent mille prêtres?...

- Je sais. Triste destin.

- C’est tout ce que ça te fait?

- C’était la révolution, le désir de tout un peuple...

- Tu dois certainement lire La Praveda.

- Presque tous les jours. Pas toi?...

- Ce n’ était pas le désir de tout un peuple mais un coup d’état bien orchestré par une petite bande d’intellos enragés... les moutons ont suivi en bêlant des slogans...

- Ils avaient faim.

- Mais nous avons toujours faim!

- Alors bosse pour acheter ton pain!...

- Et ta famille, ou ta vieille famille, n’a pas subi des représailles avec ses chevaux à la campagne?

- Pas à ma connaissance. D’ailleurs... elle vivait dans les montagnes à cette époque. Loin des bruits de la ville et des villages.

Mais Guennadi mentit. A cet instant, il soupçonna Youri d’être un espion au service d’oncle Vania.

- Quel est cet imbécile qui t’a raconté cette blague? poursuivit-il.

- Qui, quoi? fit son collègue, tout étonné...

10:47 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (7) |  Imprimer |  Facebook | | | |

18/12/2017

Ils se sont tant aimés (34, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpg- Mesure tes paroles, camarade! Sinon tu finiras par te retrouver dans un lieu plus lugubre que celui-ci, avec des rats et de drôles d’oiseaux.

- Parole de sage: pensée de singe!

- Tu te trompes carrément, mon cher Youri.  Celui qui sait se taire a plus de chance de vivre longtemps que celui qui a de la peine à fermer sa grande gueule, surtout quand ses idées dérangent son entourage. C’est scientifiquement prouvé.

- Scientifiquement prouvé! Encore une invention de nos maîtres chanteurs!

- Nos maîtres chanteurs?

- Nos dirigeants. C’est comme ça que je les perçois...

- Je constate que tu n’aimes ton pays.

- Je déteste les communistes, ce n’est pas la même chose.

- C’est par pur caprice estudiantin ou pour une raison bien particulière?

- Ils ont torturé et égorgé mon grand-père.

- Vraiment?

- Oui, vraiment... Sous les yeux de mon père.

- Mais c’est... c’est...

- Il n’y a pas de mot pour ça.

- A cause de quoi?

- Être, ce n’est pas une cause.

- Je ne comprends pas.

- C’était quelqu’un de très religieux, le vieux bougre... Sais-tu que tes copains ont assassiné plus de cent mille prêtres?...

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15/12/2017

Ils se sont tant aimés (33, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgAprès avoir bu, mangé et fumé une cigarette, les deux hommes reprirent leur travail.

Au bout d’un quart d’heure de silence, Youri dit à Guennadi:

- Heureusement que je n’aurais pas à faire ça toute ma vie, c’est un boulot fatiguant et abrutissant. Je félicite vivement mes parents de m’avoir poussé à poursuivre mes études. Sans eux, je serrais maintenant en train de ramasser merde après merde...

- Quelle chance tu as! fit Guennadi.

- Oh oui! Je remercie tous les soirs le ciel pour ça.

- Tu es croyant?...

- Au fait, tu n'as toujours pas répondu à ma question.

- Concernant quoi?

- Tu as la mémoire courte! Concernant le libre arbitre.

- Toi d’abord à la mienne.

- Reformule-la plus explicitement.

- Comme tu es compliqué! Soit! Crois-tu en une puissance divine?

- Pourquoi puissance divine et non pas tout simplement Dieu?... De quoi ou plutôt de qui as-tu peur?

- Je n’ai peur de personne.

- Si tu as peur de tes amis communistes qui ne rêvent que de la queue de Marx et des couilles de Lénine...

- Mesure tes paroles, camarade! Sinon tu finiras par te retrouver dans un lieu plus lugubre que celui-ci, avec des rats et de drôles d’oiseaux...

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13/12/2017

Ils se sont tant aimés (32, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgA mon avis, parmi les hommes, il y a deux types d’individus très particuliers: les calculateurs et les spontanés. Ceux qui pèsent le pour et le contre avant d’agir et ceux qui agissent sur le champ comme s’ils venaient d’être piqués par un essaim d’abeilles en délire. Ceux qui critiquent tout et rien mais qui ne dévoilent jamais leurs profondes convictions et ceux qui s’en foutent de tout mais qui pourtant, au nom du respect des espèces, se refusent d’écraser la plus insignifiante des créatures, telle que la mouche à merde.

Guennadi faisait partie de la seconde catégorie.

A priori! En principe!

Car il arrive souvent que dans certaines circonstances tragiques, l’être humain, pour sauver sa peau ou son âme, ou les deux à la fois, n’hésite pas à passer au camp adverse.

La tête haute ou, comme un chien, la queue entre les jambes. Question d’orgueil ou de caractère!

Mais laissons pour l’instant de côté ce paragraphe houleux qui pourrait hanter notre si chère mémoire, tant avide d’espace et de liberté, et replongeons dans les entrailles de la terre...

15:05 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (7) |  Imprimer |  Facebook | | | |

11/12/2017

Ils se sont tant aimés (31, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgGuennadi enleva son casque, se gratta la tête et dit à Youri:

- Je refuse de philosopher dans un pareil endroit et le ventre creux. La lumière du soleil et la nature sont mes meilleures conseillères. Pas toi?

- Magistrale astuce pour s’esquiver face à une difficulté primordiale! fit le stagiaire. Mais la plus incommensurable des questions finit toujours par trébucher...

- Cesse de tout intellectualiser, camarade-intello! Trop d’études, c’est indigeste pour le moral... En vérité, j’ai tout simplement envie de pisser et d’avaler un bol d’air pur pour me rafraîchir peut-être les idées mais surtout pour permettre à mes poumons de mieux fonctionner...

- Dans la grotte comme dans le désert...

- Stop! La ferme! C’est l’heure de la pause. Remontons à la surface voir les copains!...

17:14 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (6) |  Imprimer |  Facebook | | | |

09/12/2017

Ils se sont tant aimés (30, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpg- C’est-à-dire?

- La famille de l’autre est une forêt vierge pleine d’animaux sauvages. A la moindre inattention, tu risques d’être piqué, mordu ou bouffé tout cru... et de te perdre à jamais.

Guennadi posa sa pelle dans un coin et dit à son collègue:

- Tes lectures sont aussi sombres que cette gallérie, tu ferais mieux d’en choisir d’autres.

- ...

- A moins que tu adores broyer du noir, c’est pourquoi tu es venu te distraire ici. N’est-ce pas, petit camarade?

L’étudiant jeta son outil de travail par terre et rétorqua avec une pointe de mépris:

- Non, camarade-ouvrier, je n’adore nullement broyer du noir. Par contre toi, tu confonds tout. Vu le timbre de ta voix, tu m’as quémandé mon avis et je te l’ai donné, offert sans vergogne sur un plateau d’argent. Il s’agissait humblement de mon propre point de vue. Cela ne concerne que moi. Éventuellement d’autres misérables ou incrédules comme moi. Mais je m’en balance éperdument... Je sais bien que les livres, comme les journaux, ont une grande influence sur les individus, surtout sur les prolétaires, mais que fais-tu du libre arbitre et de l’attention? As-tu une idée? Ne serait-ce qu'une vague pensée?...

21:14 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (7) |  Imprimer |  Facebook | | | |

08/12/2017

Ils se sont tant aimés (29, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgLe lendemain matin, à la mine, Guennadi qui était en train de remplir une berline, demanda à Youri, un étudiant stagiaire rattaché à son équipe:

- Toi que tu as beaucoup lu, surtout des livres de philosophie, que penses-tu du mariage?

Et le jeune homme, sans hésitation, lui répondit:

- Mathématiquement, il faut être deux. Pour l’instant. L’être humain est si multiple, si imprévisible... Il s’agit de la plus subtile des institutions créée par l’homme. Commode pour l’état, fouineur et calculateur. Rassurante pour le citoyen, naïf ou malin. Mais pour moi, c’est de front un contrat d’achat, de vente et de location pour une durée indéterminée... Une fois la bague au doigt, ou à l’orteil comme dans le sud de l’Inde, l’heureuse élue est considérée comme une propriété privée entourée d’un mur, d’une muraille ou et d’un fil barbelé. Idem pour le chanceux élu. Sous les regards de deux familles qui s’observent souvent en chiens de faïence. Et qui, à la moindre tentative d’escapade ou de non-subordination aux règles conjugales de la part de l’un des soi-disant éternels tourtereaux, trop visible à l’œil nu, par ordre des patriarches ou par pressions des commères... ces deux clans ne tarderont pas à se maudire mutuellement et c’est le début de la fin garantie... Moralité: ne te balade jamais seul dans la toundra sans arme ni boussole.

- C’est-à-dire?...

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