31/01/2018

Au pied de mon père (2, à suivre)

Hank Vogel, Au pied de mon père.jpg- Eh bien, le monde a bien changé! je m’exclame.

- Et alors, ça te dérange, petit coincé? me demande une blonde, sur un ton menaçant.

- Non mais...

- Mais quoi?

- C’est vous?

- Pourquoi forcément moi? Parce que j’ai osé te répondre la première? Tu ne sais pas que quand un geste est anonyme, c’est tout le monde ou personne?

- C’est bien nouveau tout ça.

- Nouveau? D’où tu sors, Einstein?

- Je ne m’appelle pas Einstein mais Legov.

- Le contraire n’aurait étonnée.

- Je ne comprends rien à vos salades.

- C’est toi qui ne comprend rien à rien. Certainement, tu as dû passer trop de temps au pied de ton père comme un chien qui a perdu la faculté d’aboyer...

- Quel rapport avec Einstein?

- Quel rapport?

- Oui, quel rapport?

- Tutoie-moi d’abord.

- Explique!

- Tu as tout à fait la tronche du fou des étoiles qui s’est baladé toute une année dans l’espace, avec sa petite fusée géniale qui fonce à la vitesse de la lumière.

- Et?

- Quand il retourne au bercail, il constate que sa femme n’est plus là mais que son fils est déjà grand-père. D’où Albert!

-  Je vois maintenant... On m'a déjà bassiné avec cette théorie. L’espace-temps et ses soi-disant risques...

- Où étais-tu tout ce temps? En prison ou sur une île déserte?

- On se connait?

- Tu aimerais bien le savoir, n’est-ce pas? Tu mettrais ainsi fin à ta problématique question.

- Quelle question?

- Qui est la salope qui a osé me caresser les fesses?

- Cessez de vous chamailler, les amoureux! crie sa voisine, une rousse... Vous avancez à grands pas là où on piétine. C’est injuste...

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30/01/2018

Au pied de mon père (1, à suivre)

Hank Vogel, Au pied de mon père.jpg- En vérité, je vous le dis, allez tous vous faire voir! Il n’y a plus de place au paradis. Mais comme vous avez fini par découvrir le numérique et que vous vous êtes soumis à lui sans la moindre contestation, je vous suggère de vous transformer en fichiers, vous aurez peut-être une chance ailleurs...

Qui est-il? Où est-il? je me demande.

Je suis en plein dans une foule et je n’arrive pas à apercevoir l’orateur de cet étrange discours.

- Pardon!... Excusez-moi!... Laissez-moi passer, s’il vous plaît!... Pardon!... Pardon, bon Dieu!

Impossible d’avancer. Nous sommes serrés comme des sardines.

Mais qu’est-ce qui m’a pris de venir ici?

Merde! On m’a foutu la main au cul. Quelle bizarre sensation!

Je me retourne forcément: que des femmes. Belles, souriantes et intelligentes. Blondes, brunes et rousses.

- Eh bien, le monde a bien changé! je m'exclame...

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29/01/2018

Ils se sont tant aimés (59, fin)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpg- Soit! Si ça t’amuse... La première fois que tu m’as flanqué une peur bleue, c’est quand tu as failli perdre Tania dans la taïga...

- J’étais trop acharné à trouver des champignons. L’acharnement est synonyme d’œillères.

- La deuxième... c’est après ce terrible coup de grisou où l’on t’a arraché des entailles de la terre, miraculeusement, avec une légère égratignure sur le front...

- C’est vrai, j’ai eu beaucoup de chance. Plusieurs collègues ne sortirent pas vivants.

- La troisième... c’est quand tu as puni notre chienne Strielka en l’abandonnant en pleine forêt attachée à un arbre...

- Elle n’arrêta pas de tuer les poules de la voisine, la vilaine! Pour rien. Pas par faim, par plaisir. Mais j’ai aussitôt fait marche arrière, n’est-ce pas?

- Oui, mais c’était trop tard!... Tu avais sans doute oublié que l’endroit de ton supplice était très fréquenté des ours et des bagnards.

- La colère rend à moitié aveugle.

- Ça tombe bien. La fois où tu m’as vraiment fichu la trouille, à deux doigts de m’enfuir, c’est quand Tania n’a pas pu s’inscrire à la faculté de droit, à cause de ses faibles notes. Tu as explosé comme une bombe...

- Non, pas à cause de ses notes insuffisantes mais à cause de ses soi-disant notes médiocres.

- Peut-être.

- Alors, comment se fait-il, qu’une de ses camarades de classe, moins bien classée qu’elle, a été admise?

- Par copinage, probablement.

- Parfaitement! Et cela m’a foutu les boules à un tel point, bref!... Tu sais bien, je ne supporte ni l’injuste, ni la corruption, ni le mensonge, ni le vol... Notre pays est devenu une oligarchie et non pas une véritable démocratie, comme nous l’avions tous souhaité, et cela me désole énormément... Vivement que la jeunesse réagisse! Prenne le taureau par les cornes et le fasse tomber à terre, cet animal à grosses cornes et à grosses merdes. Elle seule peut faire changer les choses. Oui, elle seule. Les autres, l’argent les tous rendus aveugles, sourds et muets. De parfaits objets de décoration. Inoffensifs. De jolies petits bibelots. C’est triste!



Zoïa Dmitrieva Nekhorocheva ferma ses yeux à jamais le 22 août 2016.

Et, comme elle l’avait curieusement prédit, Guennadi Antonovich Nekhorochev fit de même neuf jours plus tard.

La veille de sa de mort, l’ancien mineur et communiste convaincu, vit des ombres roder autour de lui et entendit des voix, de lointaines voix.

Était-ce son adorée chamane qui cherchait à alléger ses souffrances? Était-ce Maria, la jeune fille des bois, la fille du Tsar, qui lui répétait par joie qu’elle avait enfin réussi à retrouver son chemin? Était-ce l’oncle Vania qui essayait de se faire pardonner? Étaient-ce ces trois-là suivis par les copains qui n’ont pas survécu aux coups de grisou? Était-ce Lénine ou Staline encadré par des agents du KGB? Était-ce Dieu accompagné de son fils et de quelques anges?

Tout est possible dans l’univers de l’invisible. Un monde bien meilleur que celui que l’on convoite déjà, jour et nuit. En tout cas, plus agréable à vivre, j’espère!

Tombe Nekhorochev.jpg

Guennadi et Zoïa.

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28/01/2018

Ils se sont tant aimés (58, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgLa chamane, malgré elle, s’assit à côté de son mari, prit ses mains dans les siennes et lui dit:

- De quoi as-tu peur? De la mort ou de mourir avant moi et de m’abandonner ainsi à mon sort? Ce que t’a raconté le médecin n’est pas forcément la vérité. Alors à bon bon s’affoler avant l’heure. Bien que... au moment fatal, tu seras léger comme une plume, il y a de fortes chances. Et je serai là pour te porter.

- Comment ça? Tu partiras avant moi? lui demanda Guennadi, un peu surpris.

- Nous quitterons ce monde ensemble, répondit son éternelle compagne. Comme Roméo et Juliette. En moins exaltés, cela va de soi.

- Comment le sais-tu?

- Je le sais. Tout simplement et c’est largement assez... Et nos filles pourront crier sur tous les toits: ils se sont tant aimés nos vieux. Oui, tant aimés! A la perfection. Car ils se sont obéis. Ils ont obéi à leur nous. En dansant et en chantant souvent. Sans la moindre discussion mais avec des regards et des clins d’œil... Jamais, tu m’a déçue, désappointée, vexée, trompée ou quoi que ce soit d’autre dans ce style...

- Jamais?

- Jamais. Sauf peut-être trois ou quatre fois. Mais c’est dans tout autre registre. Laissons tomber!

- Quel registre? Tu commences à parler maintenant comme ton beau-fils...

- Quel beau-fils?

- Le Suisse, pardi!

- Entre nous soit dit, j’aimerais bien que Natacha rentre au pays, pas toi?

- Si.

- Elle serait plus en sécurité ici, tu ne crois pas?

- Pas du tout. C’est tout le contraire. La Suisse fait partie des pays les sûrs au monde. Pour l’instant. Jusqu’à quand? Ça, c’est un autre mystère... Mais n’essaie pas de t’esquiver! Ouvre ton fameux registre! Qu’est-ce que j’ai combiné de si fâcheux?

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27/01/2018

Ils se sont tant aimés (57, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgA l’âge de ses soixante-dix bougies, à peine visibles, après sa traditionnelle visite médicale de début d’année, Guennadi, les jambes toutes tremblantes, rentra comme un cinglé à la maison.

Il oublia ainsi de retirer le courrier de la boite aux lettres, n’osa pas frapper à la porte mais mit une temps fou avant de trouver sa clé au fond de l’une des ses poches, fonça tout droit au salon sans s’être déchaussé et s’écroula sur le canapé en criant:

- Je vais mourir bientôt.

Zoïa, qui était en train de fabriquer des pérajoks à la cuisine, accourut aussitôt et, toute décontracte et souriante, comme si de rien n’était, lui demanda:

- Alors! Qu’est-ce qu’il t’a encore baratiné de si dramatique le scientifique?

- Cette fois-ci, c’est sérieux. Le diagnostic est sévère. Je suis foutu. J’ai la silicose.

- Et c’est tout?

- Mais la silicose, c’est le cancer des poumons!

- En es-tu certain que c’est la même chose?

- Quelle importance? Tout ce que je sais c’est que je dois me faire opérer et que je n’aurai plus que quelques années à vivre.

Zoïa sourit.

- Merci, c’est sympa, murmura le mineur.

La chamane, malgré elle, s’assit à côté de son mari, prit ses mains dans les siennes et lui dit:...

Zoïa en train de fabriquer des pérajoks entre autres...

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26/01/2018

Ils se sont tant aimés (56, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgUne décennie passa...

En novembre 1989, le fameux mur de Berlin, ou de la honte pour certains et de protection antifasciste pour les autres, tomba définitivement et l’Union soviétique, tel un ringard épuisé d’interpréter constamment son propre rôle, ne tarda pas à improviser.

Entre temps, Tatiana, Natalia et Zoïa Guennadieva se marièrent, eurent des enfants, se séparèrent de leur conjoint et finalement divorcèrent.

Les Russes se rouvrirent au monde et bien vite les trois filles épousèrent en secondes noces des étrangers.

La première, un Kazakh. La deuxième, un Suisse. Et la troisième, un Arménien.

A bas le communisme! Vive le libéralisme! A bas Leningrad! Vive Saint-Pétersbourg. Fini salut camarade! Bonjour à peine! Et les gens coururent se faire baptiser. Comme s’ils allaient rencontrer Jésus en personne, tout juste sorti de prison.

Tout n’était plus comme avant. Les folies du passé avaient cédé leur place aux folies de l’avenir.

Ils se sont tant aimés, famille.jpg

La famille Nekhorochev et Cie avant la perestroïka.

 

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25/01/2018

Ils se sont tant aimés (55, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgLes enfants grandissent et prennent de plus en plus de place. Chacun veut son coin à lui, sa chambre à lui, tout juste pas ses propres toilettes. Filles comme garçons.

Le confort n’est pas un luxe mais un ajout pour vivre plus aisément. Seul l’ermite n’aspire pas à cela. Sa croyance l’a forcément gâté à jamais.

Alors Guennadi dit à sa femme:

- Zoïtchka, nos chères pipelettes ont besoin d’espace et méritent de pouvoir s’isoler. Nous allons vendre cette baraque et acheter ou construire une plus grande. Avec nos économies. Je te le jure!

Et ce qui est dit est fait et vite fait! Car Guennadi Antonovich Nekhorochev tenait toujours ses promesses. Et avait hâte à les réaliser.

Mais voilà!

Quelques années plus tard, la municipalité décida s’installer une nouvelle ligne de tramway. Donc adieu, adieux, par centaines, aux belles chaumières construites à la sueur du front!

La modernité est souvent un déluge pour les plus exposés au changement. Excepté pour les autorités et les va-t-en-guerre.

Affecté par cette décision irréversible, Guennadi se rendit au bureau du parti et dit au responsable du service du logement:

- Mon deuxième chez-moi est frappé d’alignement et que me propose-t-on pour me consoler? Des cacahuètes! Trois fois rien! Une misère!

- Les lois sont les lois et les tarifs sont les tarifs, expliqua le bureaucrate. Tel un robot au service d’une statue, si vous permettez cette expression.

- Tout de même!... Je pourrais bénéficier d’un appartement gratuit comme beaucoup de mes collègues, n’est-ce pas?

- Certes! Mais à chacun son tour.

- Comment ça à chacun son tour?

- La liste est longue. Il faudra attendre.

- Attendre combien de temps?

- Le temps qu’il faudra.

- Faudra, faudra! Combien approximativement?

- Six mois, une année, peut-être plus...

- Alors comment se fait-il que Machin-truc-chouette, un Moscovite non membre du parti, qui vient tout juste d’ être engagé à la mine, a déjà reçu un petit appart pour lui et sa famille. Question d’urgence ou de copinage?

Le bureaucrate, se sentant visé, se gonfla comme un crapaud et, tout agité, bégaya:

- Tu... tu... m’ac... cuses... à tort.

- Je n’accuse personne, rétorqua Guennadi.

- Je suis en bas de l’échelle et tous prennent plaisir à me piétiner, se lamenta le fonctionnaire, après s’être calmé. Tu trouves ça normal, toi?... J’obéis aux ordres, un point c’est tout. Sauf...

- Sauf?

- Sauf quoi?

- Sauf si...

- Sauf si quoi?

- Tu as besoin que je te fasse un dessin?

Alors, Antonovich, en tant que fidèle fils de son père, sans crainte ni regret, sortit de la poche de son veston sa carte de membre du parti, la déchira et la jeta par-dessus son épaule.

Pour lui, le communisme, le vrai communiste, le sien mourut à cet instant...

Ils se sont tant aimés, camarades.jpg

Guennadi, au centre, avec deux camarades mineurs.

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24/01/2018

Ils se sont tant aimés (54, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpg- Qu’est-ce que tu fabriques dans la vie? demanda-t-il à Pavel.

- Malheureusement rien? répondit l’ersatz d’Apollon.

- Comment rien? s’étonna-t-il. Rien du tout?

- Je voulais dire rien de très intéressant, d’amusant.

- Parce que tu crois que je m’amuse au fond de ma mine? Pardon, de notre mine, avant que l’on m’accuse de vouloir me l’approprier...

- Bien sûr que non. Je travaille à l’usine, au bureau.

- Alors pourquoi cet accoutrement?

- Quel accoutrement?

- Cette fausse salopette.

- Cette fausse salopette, comme tu dis si bien, je suis obligé de la porter quand j’inspecte les lieux de production...

- Compris, compris! Tu es ingénieur ou un inutile contrôleur des travaux finis, comme il y en a beaucoup?

- Ingénieur.

- Ingénieur?

- Oui, ingénieur.

- Et tu trouves ça pas très passionnant. Tu aurais préféré être à ma place?

- Peut-être.

- Et pourquoi?

- Parce que mon rêve, c’est la géologie. C’était la géologie. Malheureusement mes professeurs, mes parents et mes amis m’ont influencé... et j’ai choisi une autre voie.

- Moi, c’est tout le contraire, jamais personne n’a osé m’influencer dans ma tendre jeunesse. D’après ce que je pense. Mais, en fin de compte, je suis au même point que toi. Les bons conseilles n’arrivent que rarement. Et quand ils arrivent, l’on ne se rue pas dessus.

- Je comprends mieux le sens profond de tes critiques...

- Est-ce que tu es déjà allé à Moscou ou Léningrad?

- Oui, à Moscou.

- Alors dis-moi pourquoi là-bas les rues sont propres, bien asphaltées et les femmes élégamment habillées... et ici on se croirait au Moyen Âge?

- Je n’y ai jamais fait cas... L’asphalte et l’élégance, est-ce vraiment important pour toi?

- Non et oui.

- Oui ou non?

- Cela prouve que le gâteau est mal partagé...

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23/01/2018

Ils se sont tant aimés (53, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgIl regarda furtivement les mains de son prétendu admirateur. Elles avaient l’air trop bien soignées pour un manuel.

Les plus belles femmes n’ont pas forcément les plus âmes. Et c’est davantage déconcertant concernant les hommes.

Pavel Korotchenko était très beau et semblait très intelligent, très instruit. Il avait tout pour plaire. À la planète entière. Comme si les dieux de l’Olympe l’avaient façonné exprès pour cela.

Mais cette réussite divine était insuffisante voire insignifiante pour Nekhorochev.

Le diable a souvent la peau douce et le regard angélique, pensait-il fréquemment... La valeur d’un individu se mesure à ses actes présents et non pas à ses apparences, aussi sublimes soient-elle, et encore moins à ses magnifiques médailles ou à ses élogieux diplômes, certificats et lettres de recommandation. Celui qui prétend être quelqu’un n’est finalement personne. N’est qu’une épave d’orgueil abandonnée à son sort. Et tout le monde fabule sur tout le monde. Sur soi en premier. A qui la faute?

Le cerveau de Guennadi fonctionnait probablement comme le cœur d’un volcan que l’on suppose éteint.

Son magma n’était pas très loin de la surface, il attendait tranquillement le moment propice pour jaillir.

Un magma qui n’obéit qu’à son propre destin. Un magma surchargé de méfiance, d’incompréhension, de doutes, de révoltes et de souhaits.

- Qu’est-ce que tu fabriques dans la vie? demanda-t-il à Pavel...

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22/01/2018

Ils se sont tant aimés (52, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgEt comme toujours: quelques timides applaudissements et des ricanements. Quand la vérité blesse et ébranle l’ego de nombreux auditeurs.

Ont-ils compris au moins le sens de mes propos, de toutes mes phrases? s’interrogea Guennadi. Les gens ont souvent tendance à déformer tout. Ou à transformer les choses à leur convenance. Le bleu ciel devient vite bleu roi et le rose vite rouge sang. Ou l’inverse.

Quelqu’un, un ouvrier sans doute, vu qu’il portait encore sa salopette de la journée, s’approcha de lui et lui dit:

- Bravo, camarade. Je t‘admire pour ton courage. Mais méfie-toi quand même des jaloux. Certains sont comme cul et chemise avec Vania.

- Quel Vania? s’inquiéta le mineur en sursautant. Qu’est-ce qu’il vient foutre ici, cet emmerdeur? Vania comment?

- Vania, Vania... excuse-moi, j’ai un blanc.

- Vraiment un blanc ou c’est à cause de ma violente et stupide réaction?

- Non, oui, c’est...

- Il n’y a pas de Vania dans notre groupe et le seul qui porte ce maudit nom que je connais, ou plutôt que je connaissais, est certainement mort et enterré. Et que Dieu ou le diable le garde bien au chaud auprès de lui!

- Pourquoi? Il t’ aurait fait des misères...

- A qui ai-je l’honneur?

- Mille excuses! Je m’appelle Pavel Korotchenko.

- Moi, c’est...

- Pas la peine, je sais qui tu es.

Les deux hommes se serrèrent la main.

Serait-il un agent du KGB déguisé en manoeuvre? pensa Guennadi.

Il regarda furtivement les mains de son prétendu admirateur. Elles avaient l’air trop bien soignées pour un manuel...

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21/01/2018

Ils se sont tant aimés (51, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgMais un soir, épris fortement de justice, il interrompit le directeur d’une usine, qui était en train de louer pour la centième fois les exploits de Lénine, Staline et consorts, et dit à ses camarades:

- Lors d’une fête d’anniversaire, enfants comme adultes, membres de la famille comme amis, maigrelets comme obèses, ont tous droit à une part du gâteau. Les tranches sont toutes identiques, à quelques miettes près. Les gens biens ne viennent pas là pour s’empiffrer de sucreries et de kalbassa et de s’enivrer de vodka mais pour participer dans la joie et l’allégresse à un moment unique dans le temps...

- C’est vraiment nouveau tout ça, ironisa un partisan.

- Je n’ai pas fini, camarade. Ce n’était que l’introduction, un amuse-gueule avant le festin... Personnellement, bien que ce terme irrite terriblement les soviétiques et tous les esprits anti-bourgeois d’ici et d’ailleurs, j’estime que le fait seul de n’attribuer des récompenses et des privilèges qu’aux champions, aux plus forts, c’est-dire aux plus chanceux physiquement ou mentalement, prouve bien que nous n’avons pas encore atteint le sommet de la montage. Et peut-être que nous l’attendrons jamais. Pourquoi? Oui, pourquoi? Parce que l’élitisme n’a pas fini de nous pourrir l’âme. Sans la moindre hésitation, nous avons décimé la chatte de la voisine atteinte du typhus, en la battant et en la balançant plusieurs fois à travers le jardin mais nous n’avons pas osé abattre notre chien qui a attrapé la rage d’un unique coup de fusil. Nous sommes tous devenus de petits bourgeois de seconde zone. Car nous mentons, nous trichons, nous soudoyons... et dans la rue, nous nous comportons comme des malpropres Nous crachons et nous nous mouchons avec les doigts. Sans jamais nous préoccuper des saletés et aux autres merdes infectieuses que nous laissons derrière nous. Qu’importe la collectivité! La camaraderie, la solidarité et tout le bastringue! Je m’en fous des autres, n’est-ce pas?... Et, pour imiter presque quelqu’un que nombreux d’entre vous le détestent et pourtant qui arriva déjà à son époque à la cime des cimes, je termine en vous disant: que celui qui n’a jamais craché par terre, me crache à la figure...

22:02 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (12) |  Imprimer |  Facebook | | | |

20/01/2018

Ils se sont tant aimés (50, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgAux séances du parti, les cols blancs prenaient plus souvent la parole que les ouvriers.

Est-ce à cause du farniente des premiers et de la fatigue due à des tâches trop épuisantes des seconds ou à cause de l’intelligence des uns et de l’ignorance des autres?

Ce doute, cette suspicion surchargée d’indignation agaçait éperdument Guennadi. Mais, pour ne pas passer pour un semeur de zizanie, en réveillant ce vieux problème discriminatoire bien endormi, il préférait rester muet sur ce sujet.

Mais un soir, épris fortement de justice, il interrompit le directeur d’une usine, qui était en train de louer pour la centième fois les exploits de Lénine, Staline et consorts, et dit à ses camarades:

- Lors d’une fête d’anniversaire, enfants comme adultes, membres de la famille comme amis, maigrelets comme obèses, ont tous droit à une part du gâteau. Les tranches sont toutes identiques, à quelques miettes près. Les gens biens ne viennent pas là pour s’empiffrer de sucreries et de kalbassa et de s’enivrer de vodka mais pour participer dans la joie et l’allégresse à un moment unique dans le temps...

- C’est vraiment nouveau tout ça, ironisa un partisan...

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19/01/2018

Ils se sont tant aimés (49, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgCinq années passèrent. À une vitesse inimaginable pour certains, comme d’habitude. Certainement pour ceux qui étaient débordés par les évènements et les retardataires à toute promesse.

Rien n’avait pas changé. Absolument rien. Aucun progrès social ni mental voire psychiatrique. Le misérable pataugeait toujours dans sa misère et l’alcoolique dans son alcoolisme.

Dès l’âge de treize ans, les filles, comme les garçons, apprenaient et s’entraînaient à démonter et à remonter le plus rapidement possible une kalachnikov et à tirer avec cette arme de guerre, à l’école sous le regard fier de leurs maîtres.

Ces mêmes enseignants, formatés à la perfection ou dignes produits des institutions éducatives sous le contrôle omniprésent de Moscou, inculquaient aux enfants des imbécilités à dormir demain. Au même titre qu’au Moyen Âge l’Église faisait croire aux gens que la terre était plate et que le marin qui s’approchait trop près de la limite de l’océan risquait de tomber en enfer.

Donc: pas question de franchir le rideau de fer. Au-delà de l’Union soviétique, les démons de la décadences rodent et s’infiltrent partout!

Oui, cinq années passèrent... Zoïa accoucha de jumelles monozygotes d’environ un kilo et demi chacune. Natalia et Zoïa Guennadievna. A la surprise générale de toute la famille car l’échographie n’avait encore le pouvoir de clouer le bec à tous les devins d'occasion et à toutes les voyantes de pacotille.

Tant pis pour le garçon, ça sera dans une prochaine vie, se dit Guennadi. Quatre femmes en furie, ça vaut bien deux hommes en colère...

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17/01/2018

Ils se sont tant aimés (48, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgTous les jours ouvrables, Guennadi se levait à cinq heures du matin.

Systématiquement, il avalait un bol de soupe de légumes bien grasse et quasi brûlante, dévorait un gros morceau de pain noir, sec de préférence, quittait son chez-soi sur la pointe des pieds et, sans la moindre amertume, ni la moindre hésitation, se rendait directement à son boulot.

Guennadi Antonovich Nekhorochev était un mineur exemplaire. Quand il était en pleine forme, il se donnait à fond à sa tâche. Mais dès qu’il sentait que ses membres étaient à bout de force, illico presto, il s’arrêtait de travailler. Il n’y avait jamais de mais qui tienne!

La mine est un lieu trop hostile pour y jouer au héros. Ceux qui la creusent, qui s’attaquent à elle, doivent être solides comme un roc! De corps et d’esprit, forcément!

C’est pour cette raison essentielle, et pour bien d’autres moins précieuses, que son nom et sa photo figurèrent de nombreuses fois sur le panneau des meilleurs ouvriers de l’année, vers les bureaux du centre minier...

Un de ses diplômes d'excellent travailleur:

Diplôme, Nekhorochev.jpg

Diplôme*, Nekhorochev.jpg

Lénine pour ceux qui l'auraient oublié!

Diplôme**,Nekhorochev.jpg

 

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16/01/2018

Ils se sont tant aimés (47, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgLa jeune mère ne s’intéressait guère à la politique. Ou disons plutôt juste assez, superficiellement, afin de ne pas passer pour un être très naïf aux yeux des membres trop politisés de sa nouvelle famille et de ses nouveaux amis mais surtout pour ne pas décevoir son époux.

Zoïa se préoccupait essentiellement du bien-être de sa progéniture, de son potager et des réserves pour les hivers rigoureux, comme toute bonne Sibérienne.

Quant au jeune père, pour lui, la politique c’était à la fois la colonne vertébrale, le nerf central, le cœur et le cerveau de l’existence. Il assistait assidûment aux séances officielles et aux fêtes du parti et n’oubliait jamais de payer ses cotisations.

Mais Guennadi ignorait encore qu’il participait malgré lui à une sorte de jeu de société dont les cartes étaient toutes truquées.

Trop honnête et trop confiant envers ses copains, il ne voyait pas que c’était toujours les mêmes qui gagnaient...

Bref, ne précipitons pas les choses!...

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14/01/2018

Ils se sont tant aimés (46, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgLe lendemain matin, la vendeuse de pain à domicile du quartier demanda aux heureux parents, à voix basse, non pas par crainte d’effrayer leur enfant mais sans doute par peur de réveiller les vieux démons du passé:

- Vous allez la faire baptiser la petite?

- Mais parlez normalement, ma chère camarade! s’énerva Guennadi.

Et il continua avec sérénité et une inhabituelle éloquence:

- De nos jours, plus personne ne cherche à persécuter qui que ce soit, et tant mieux, pour ses convictions contraires aux siennes, aussi terriblement dérangeantes ou nuisibles soient-elles. La religion n’est plus un crime social depuis que Staline s’est amouraché d’une sainte.

- Vraiment? Cela ressemble à un canular, non?

- Pas du tout pour mes copains et vraisemblable pas pour moi... Enfin, c’est ce que j’ai entendu de la bouche d’un éminent professeur, un historien de renom dont je n’ai pas retenu son nom. C’était lors d’une conférence organisée par le parti...

- Proche de qui?

- Qui ça?

- L’historien, pardi!... Il est était proche des communistes ou proche des religieux?

- Ça, il s’est réservé de ne pas nous le dévoiler... Mais... mais maintenant que j’y songe, il se peut qu’il était... à cheval entre les deux. D’après ses inquiétudes et ses timides affirmations...

- En somme, comme tout bon intellectuel qui tétine encore la Princesse... Et vous?

- Moi quoi?

- Êtes-vous pour ou contre le baptême?

- Je suis communiste.

- Et alors? L’un n’empêche pas l’autre, d’après ce que je dois comprendre... De quoi ou de qui avez-vous la trouille?

Et Zoïa, qui était restée muette jusqu’à présent, dit à la dame:

- Mon Guenna n’a la trouille que du loup des steppes et de l’ours de la toundra. Et par ici, il n’y a ni l’un ni l’autre...

20:59 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (3) |  Imprimer |  Facebook | | | |

12/01/2018

Ils se sont tant aimés (45, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgUne année plus tard, dans une des maternités de Novokouznetsk, allias Stalinsk allias Kouznetsk, Zoïa donna naissance à une fille que le couple nomma Tatiana sans trop de discussion.

Bien sûr, comme la plupart des mâles de la planète, Guennadi aurait voulu avoir un garçon.

Vraisemblablement pour transmettre à son descendant le fabuleux flambeau que tout homme croit avoir reçu de son père. Une pure illusion ancestrale ancrée à jamais dans les entrailles de la bête humaine.

Mais, sans la moindre rancune, le jeune homme, devenu subitement chef de famille, remercia le ciel pour ce merveilleux cadeau.

Une si belle créature dans notre demeure, c’est certainement un ange courageux qui a osé s’échapper de là-haut, pensa-t-il, un fois l’enfant posé dans son propre berceau à la maison.

Et il ajouta en murmurant:

- Heureusement qu'on l'a terminée, cette sacrée baraque!

En vérité, pas aussi baraque que ça. C’était une jolie petite bâtisse en bois d’une soixante de mètres carrés, solidement construite, avec des toilettes dans le jardin. A une demi-heure de bus de la mine mais loin de la ville...

21:44 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (8) |  Imprimer |  Facebook | | | |

10/01/2018

Ils se sont tant aimés (44, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgGuennadi croisa ses mains, comme s’il avait l’intention de prier, et dit à son épouse:

- Si je t’ai choisie parmi les autres, c’est pour te chérir et te protéger au péril de ma vie. Malgré moi, je fais encore partie des vieilles tribus oubliées où le mâle partait chasser l’ours et où la femelle, sous sa hutte ou sa yourte, attendait sagement le retour de son nourricier. La taïga est toujours hostile aux femmes, si ce n’est pas plus. Ce territoire n’attirent que les aventuriers et les affamés qui n’ont plus rien à perdre. La plaine convient mieux... convient parfaitement à la gent féminine. Car elle lui permet de marcher avec plus d’élégance et en toute sécurité. La femme est un temple ambulant et sacré qui embellit nos villages et nos prairies. Ni le travail, ni rien d’autre, ni personne, ne doit jamais le profaner... La roulotte de ton Tsigane adoré est une maisonnette que je suis en train de construire. Est-ce que cela te convient? Et as-tu compris mon balbutiement philosophique?

Zoïa ne répondit pas mais, comme illuminée par une étrange lumière, elle s’approcha de son mari et posa tendrement un baiser sur son front...

20:02 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (9) |  Imprimer |  Facebook | | | |

09/01/2018

Ils se sont tant aimés (43, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgLa nuit de noces Guennadi dit à Zoïa:

- Tu portes désormais le nom de ma famille. Dommage qu’il ne soit aussi gratifiant que celui des Khorochev.

- Est-ce important pour toi? demanda la jeune mariée, en souriant.

- Pas pour moi.

- Alors ce qui n’est pas important pour toi ne le sera jamais pour moi.

- Es-tu certaine?

- Je tâcherai de l’être.

- Pourquoi une telle soumission?

- Peut-être parce que je t’aime d’un amour aveugle.

- Vraiment? Tu es sérieuse?

- Ça te dérange?

- Non. Cela m’étonne.

- Ne crains rien, je ne suis qu’une modeste tartineuse et mes ambitions sont très limitées.

- C’est-à-dire?

- Un mari fidèle, si possible à long terme, des enfants en bonne santé et un toit solide au-dessus de la tête, c’est tout ce que je réclame à la providence...

- Mais le mari, tu l’as déjà.

- J’ai dit fidèle!

- Les enfants arriveront quand ils arriveront et le toit est déjà en route.

- En route? Ce n’est pas une roulotte, j’espère?

- Pourquoi, ai-je l’air d’un Tzigane?

- Parfois.

- Merci!

- Ce n’est pas une insulte, au contraire...

 

15:37 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (8) |  Imprimer |  Facebook | | | |

08/01/2018

Ils se sont tant aimés (42, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgEt de banc en banc, de rendez-vous en rendez-vous, de sous-entendus en sous-entendus, les doutes se dissipèrent et les intentions se précisèrent.

Il faut dire que les nombreuses et voluptueuses embrassades y sont toujours pour quelque chose.

Le baiser ne libère-t-il pas souvent la pensée de ses infâmes scrupules?

Et, sans devoir demander l’approbation et la bénédiction à qui que ce soit, ils se marièrent en toute simplicité. A l’abri de tout discours superflu et de tout panache ridicule.

Après, avoir signé les papiers officiels, le couple invita ses proches et ses amis communs à participer à la fête en affrontant la vodka et le froid sibérien, pour commencer.

Guennadi ouvrit une bouteille et cria avant d’avaler une longue gorgée:

- Dieu! Face que ça ne soit pas la dernière! (дай бог не последнея!)...

IMG_20160918_0002 3.jpg

En avant la musique!

12:51 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (8) |  Imprimer |  Facebook | | | |