23/02/2017

L'avaleuse de livres (85, à suivre)

Hank Vogel, L'avaleuse de livres.jpgElle me fixe pendant une dizaine de minutes, avec une extrême concentration, puis, toute décontractée, elle me dit:

- Les analphabètes ont bien réussi leur coup. Ils t’ont moulu à leur image, à la perfection. Même plus que parfait. Au point de croire qu’ils t’ont presque transformé en mollusque.

Analphabète, moulu, mollusque? Pourquoi cherche-t-elle à m’insulter? A me rabaisser?

Mais l’arrivée de la serveuse, avec tout son bastringue, m’empêche de contre-attaquer. A la place, je propose donc, gaillardement:

- Mangeons et buvons en silence comme un vieux couple et crachons-nous au visage comme des malfrats à la fin de cet honorable dîner.

A la fin du repas, entre le cognac et le thé, après avoir déballé nos plus ridicules et risibles secrets, Lilit m’avoue avec beaucoup de sérieux:

- Je ne suis pas Denisa mais je suis bel et bien Lilit. Orpheline également. Ta petite copine est morte d’un cancer, il y a une année à peu près. Aux États-Unis. À New York exactement. J’ai lu ça sur un site américain... Elle rêvait de devenir un écrivain et de vivre de sa plume. Avant de mourir, elle a tout de même réussi à publier un petit bouquin, que j’ai télécharger sur Internet... un ouvrage poignant où elle raconte son enfance, sa maladie et ses nombreux combats... En particulier celui, chargé d’entraves, qui consistait à retrouver celui qu’elle avait surnommé Chocolat Blond, mon frère et mon poète...

Mes yeux se mettent à couler comme des fontaines.

- C’est moi, je murmure en sanglotant.

Lilit se met à pleurer également.

- Je te demande pardon, me dit-elle... Je n’aurais jamais dû m’identifier à elle.

- En plus de mentir, tu as volé ses rêves, je lui reproche.

- Je te demande pardon, répète-t-elle... C’était plus fort que moi. La lecture est envoûtante, terrifiante parfois. La lecture et le hasard aussi. Grâce aux livres, j’ai survécu au pire. A cause d’eux, vais-je perdre maintenant l’essentiel?... Je t’aime, Ivan.

- Je t’aime aussi, Lilit... Pourquoi ai-je atterri ici, à Guelendjik?

- Et moi donc?

- Est-ce par pure coïncidence? Ou sommes-nous pareilles à deux saumons, de retour de l’océan, coincés dans la même rivière?

- Les orphelins ne le saurons jamais mais peuvent toujours essayer de pondre des œufs.

Et, par nervosité ou pour échapper à un éventuelle explosion relationnelle, nous éclatons de rire.

Un mariage sans rires ni larmes n’est qu'un respectable et vulgaire contrat entre deux boutiquiers, me vient alors à l’esprit à cet instant...

13:28 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (1) |  Imprimer |  Facebook | | | |

Commentaires

Bien le bonsoir Cher Monsieur Vogel ne dit on pas qu'un mariage raté est vien plus joyeux qu'un enterrement réussi ?
Très belle soirée et très bonne nuit pour Vous Cher Monsieur

Écrit par : lovejoie | 23/02/2017

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