30/01/2016

Soif et brûlures (4, à suivre)

Hank Vogel Soif et brûlures.jpgNicolaï éteignit la télévision. Le vieil homme ne bougea pas. Il semblait dormir d’un profond sommeil.

Il alla à la cuisine, ferma la porte derrière lui et prépara le dîner. Un maigre repas. Forcément sans tomates ni concombres.

Une fois que la table fut prête, il retourna au salon et secoua son père jusqu’à qu’il se réveille.

- Ce n’est pas moi, fit Fédor en ouvrant les yeux.

- Je sais que ce n’est pas toi, dit machinalement Nikolaï en souriant... C’est l’heure d’avaler un morceau.

L’ancien instituteur se redressa, se frotta le visage, regarda bizarrement son fils et lui demanda:

- Comment sais-tu que ce n’est pas moi?

- Mais de quoi veux-tu parler?

- De ce que je viens de te dire.

- Et qu’est-ce que tu as dit?

- Que ce n’était pas moi.

- Et alors?

- Alors, je trouve la réponse inquiétante.

- Quelle réponse?

- La tienne.

- La mienne?

- Oui, ta réponse.

Nikolaï, agacé, se gratta la tête. Puis il expliqua à son père avec une pointe de colère:

- Ce que j’ai prononcé ce n’était pas une réponse parce qu’il n’y a pas eu de question de ta part. C’était une façon plus... plus simple pour te souhaiter le bonsoir. Es-tu satisfait?

- Mais tu aurais pu...

- En effet, j’aurais pu être plus normal, plus conventionnel... mais rien n’aurait changé pour autant.

- Il se s’agit pas de ça...

- Encore une de tes élucubrations?

Le vieille homme ne répondit pas. Il foudroya son fils du regard, se leva brusquement et alla à la cuisine...

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29/01/2016

Le roi vert de la mandarine (19, à suivre)

Hank Vogel, Le roi vert de la mandarine.jpgLoin des yeux, loin du cœur. Et loin des oreilles, loin de l’esprit.

- Combien je te dois pour ce magnifique festin, vieille branche? je demande à Dampa.

- Rien, répond-t-il en secouant la tête.

- Rien serait une insulte à l’égard de ta douce Ui tango qui cuisine comme une fée.

- C’est un cadeau venant aussi de sa part.

- Je ne peux pas accepter un telle offrande. Je ne suis ni un saint ni un dieu.

- Tu es plus que ça, tu es un véritable ami... Nous avons fui notre pays assoiffés, affamés et la peur au ventre et tu nous as sauvés de l’enfer. Tu nous as accueillis avec beaucoup de douceur et tu nous as aussitôt donné à boire, à manger et un abri pour dormir...

- Oublie tout ça!

- Impossible d’effacer de ma tête tout ce tu as fait pour nous...

- J’ai fait ce que tout humain aurait fait à ma place dans de pareilles circonstances...

- Non, tous les hommes ne font pas ça. La plupart des gens sont insensibles aux malheurs des autres, quand ça ne les touche pas de près, ou, par crainte de perdre le moindre privilège, ils se barricadent dans les ténèbres de leur âme...

- ...

- C’est pour cela que l’on t’a nommé roi. Pour ta noble manière d’être.

- J’accepte tous tes compliments mais je refuse tout même ce cadeau...

- Soit! Alors une caisse de mandarines, c’est plus qu’assez.

- Non, cette fois-ci, nous allons procéder autrement.

- Comment?...

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28/01/2016

Soif et brûlures (3, à suivre)

Hank Vogel Soif et brûlures.jpgCe jour-là aussi, Nikolaï quitta son travail à vingt et une heures au lieu de dix-huit heures et demie comme d'habitude.

Neuf heures du soir, c’est trop tard pour acheter quoi que ce soit, se dit-il en pensant à vieille Kazakhe du coin qui quittait son lieu de vente aux alentours des huit heures.

Que faire alors? Il n’y avait rien à faire. Car Nikolaï s’était juré d’aider cette pauvre personne, qui ne touchait qu’une misérable retraite et était obligée de vendre des fruits et des légumes dans la rue pour survivre, en lui achetant quotidiennement des tomates et des concombres.

Nikolaï rentra donc à la maison les mains vides.

Son père dormait dans son fauteuil, au salon. Il s’était endormi en regardant la télévision. Sans doute en écoutant un discours ou un débat politique.

Fédor Tsouliakov n’aimait pas les élus du peuple. Il trouvait qu’ils paraissaient trop sérieux pour être sincères et que la plupart de leurs projets ne voyaient jamais le jour.

Mais il trouvait aussi qu’ils faisaient un métier difficile et dangereux et qu’il fallait les respecter pour cela.

Alors à chacune de leurs interventions télévisuelles ou radiophoniques, il s’endormait. C’était sa façon à lui de respecter ces hommes au comportement hors du commun sans trop les critiquer. C’est-à-dire: honorablement sans la moindre admiration...

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27/01/2016

Soif et brûlures (2, à suivre)

Hank Vogel Soif et brûlures.jpgC’était l’été. Il faisait très chaud. Plus chaud que les autres années. Caprice de la nature ou conséquence due à la folie des scientifiques? Les réponses étaient sur toutes les lèvres. Elles se multipliaient à l’infini et engendraient d’autres questions et bien entendu d’autres réponses encore plus invraisemblables les unes des autres.

Ce jour-là, Viktor arriva en retard à son kiosque.

- Excuse-moi, camarade, ma Lada est tombée en panne, dit-il à Nikolaï.

Nikolaï ne répliqua pas mais remarqua les mains de son ami toutes noires de graisse.

- Je suis vraiment désolé, continua Viktor. C’est probablement cette sacrée chaleur qui a foutu le moteur en l’air.

- Va te laver les mains et cesse de débiter des inepties, lui conseilla Nikolaï.

Et il alla se laver les mains aux toilettes publiques de la gare.

Au bout d’une demi-heure, il revint et dit:

- Excuse-moi, camarade, mais il y avait un monde fou. C’est certainement à cause de cette sacrée chaleur.

Nikolaï sourit.

- Pourquoi ris-tu? lui demanda Viktor, qui semblait un peu froissé.

- Je ne ris pas, j’ai souri.

- Alors pourquoi tu as souri?

- Parce que tu me fais rire. Mais j’ai préféré sourire pour ne pas te vexer. Tu es satisfait de ma réponse?

- Tu m’as vexé tout de même.

Nikolaï sourit de nouveau.

- Tu veux vraiment me foutre en colère, n’est-ce pas? dit Viktor en haussant la voix.

- Pour un sourire? fit calmement Nikolaï... La canicule a déjà tué pas mal de personnes, tu as vraiment envie qu’elle te tue aussi?

- Excuse-moi, je ne comprends pas ce qu’il m’arrive...

- Alors, afin te faire pardonner pour ton retard, vas acheter deux bonnes bières bien glacées et oublie ta panne, la chaleur et tout le reste.

- Tu crois ça?

- Vas te dis-je!

Et Viktor alla acheter les bières bien glacées.

Quand il revint au kiosque, une bouteille dans chaque main, Nikolaï lui lança d’un ton amusé:

- C’est comme ça que j’aime mon patron. Obéissant, généreux et convaincu d’avoir eu tort.

Viktor ne réagit pas. Il décapsula les bouteilles avec un gros clou tout rouillé, en tendit une à son ami et les deux hommes avalèrent leur boisson préférée, bien fraîche, sans prononcer le moindre mot...

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26/01/2016

Soif et brûlures (1, à suivre)

Hank Vogel Soif et brûlures.jpgNilolaï Tsouliakov était un homme libre. Il avait pourtant deux passions. Écrire et marcher. Écrire de petits poèmes. Et marcher à travers les steppes. Écrire, disait-il, c’est le seul remède efficace, susceptible de soulager momentanément mes brûlures, les brûlures de la vie. Et marcher, le seul moyen pour acquérir ce remède.

À part ces deux passions, Nikolaï Tsouliakov ne possédait rien. Il vivait avec son père, Fédor Alexandrovitch Tsouliakov, un maître d’école à la retraite. Et travaillait comme vendeur chez son ami d’enfance, Viktor Garipov, originaire du Tatarstan, qui, lui, possédait un kiosque à journaux dans le hall central de la gare de Barnaoul, ville située au sud-ouest de la Sibérie.

Le kiosque de Viktor mesurait un mètre sur deux. Il était ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Nikolaï y était présent de six heures du matin à six heures et demie du soir. Et Viktor de six heures du soir à six heures et demie du matin. Les deux hommes, depuis qu’ils travaillaient ensemble, ne se voyaient en somme plus qu’une heure par jour. Un heure pour régler ce qu’il y avait à régler et échanger quelques mots.

Le kiosque n’était jamais fermé. Ni les jours de fête ni les jours où Nikolaï marchait à travers les steppes.

Quand Nikolaï marchait à travers les steppes, c’était Véra, l’épouse de Viktor, qui le remplaçait. Et ça fonctionnait. Tout allait bien, très bien... Sans doute, trop bien jusqu’au jour où... 

Khaza2.jpg

Il y a des visages qui donnent... à imaginer, à écrire...

15:06 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (5) |  Imprimer |  Facebook | | | |

25/01/2016

Le roi vert de la mandarine (18, à suivre)

Hank Vogel, Le roi vert de la mandarine.jpgMais le doute s’installe!...

Alors? Alors!

Suspendue dans le brouillard de sa conscience. Prise au piège par sa propre éducation. Le cul entre deux chaises. Entre le trône de la gloire et le siège éjectable. Entre le désir de réaliser un scoop et la peur se faire ridiculiser par le public ou par la faune de ses collègues intellos et se faire ensuite gronder par ses chefs, ciel qu’ils sont nombreux dans les tours de Babel télévisuelles! la jeune journaliste ose à peine sortir de sa bouge:

- C’est très, très très intéressant mais il faut que je réfléchisse...

Suivie d’une phrase justificative nullement enrichissante et nécessaire:

- Malheureusement, une caméra sans batterie ne sert à rien.

Et ni une ni deux, ils montent dans leur jeep de location et retournent à leur l’hôtel. Au pays des Hunzas. Loin de mon royaume adoré...

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23/01/2016

Le roi vert de la mandarine (17, à suivre)

Hank Vogel, Le roi vert de la mandarine.jpg- Il ne faut pas oublier que nous sommes plus proches d’Internet via vos satellites que vous, dis-je... La connaissance sera bientôt à la potée de tous. En bien et en mal. Qu’on le veuille ou non. Et même les opérations chirurgicales se feront à distance, grâce à Skype. Si ce n’est pas déjà fait. Jusqu’au jour où...

- Où?

- Où la mort sera considérée la seule issue possible et agréable face à la plaie qui nous attend tous.

- Mais de quoi parlez-vous, monsieur Kahn?

- Il faut demander cela au Yeti.

- Le Yeti? Le légendaire Yeti?

- Que des conneries! marmonne le cameraman.

- Ce ne sont pas des conneries, cher monsieur! je corrige en haussant la voix. Cet individu aux pieds de géant, que certains se permettent de traiter, sans le connaître, d’abominable homme des neiges ou de créature anthropomorphe, rode non loin du sommet de la montagne sans nom...

- Et, bien évidemment, vous avez bu un coup et fumé une cigarette avec lui, me coupe-t-il narquoisement.

- Presque.

- Presque? répète la journaliste d’un ton très interrogatif.

- Oui, presque...

11:32 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (3) |  Imprimer |  Facebook | | | |

22/01/2016

Le roi vert de la mandarine (16, à suivre)

Hank Vogel, Le roi vert de la mandarine.jpg- Si c’est la batterie, c’est foutu pour la journée, s’inquiète le cameraman... Passe-moi la cam!...

- Elle mérite bien cette appellation, dis-je.

- Que voulez-vous insinuer? me demande-t-il, les yeux fixés sur son outil de travail.

- Que votre machin me fait penser à de... non, à une énorme seringue qui aspirent de-ci delà des images excitantes pour les injecter ensuite dans le cerveau du public. Après les avoir soigneusement et politiquement trafiquées, bien entendu...

- Quelle saloperie! s’énerve l’opérateur en secouant le caméscope... Et la liberté d’expression, vous connaissez ça chez vous?

- Au royaume de la mandarine, on ne confond pas liberté et diatribe comme c’est souvent le cas dans vos soi-disant régimes démocratiques. Pour un simple mot qui déplaît au plus susceptible et minable de vos chers ministres, supposés élus, les juges se font un plaisir de vous condamner pour incitation à la haine, à la violence ou encore pour apologie au terrorisme...

- Laisse tomber, c’est la batterie! réaffirme la jeune femme... Il n’y a qu’à rentrer à l’hôtel pour la charger.

- Donc le chargeur et les autres accus sont également là-bas, je précise... Faute professionnelle grave!

La journaliste me jette un drôle de regard, à la fois chargé d’étonnement et d’admiration.

- Il ne faut pas oublier que nous sommes plus proches d’Internet via vos satellites que vous, dis-je... La connaissance sera bientôt à la potée de tous. En bien et en mal. Qu’on le veuille ou non. Et même les opérations chirurgicales se feront à distance, grâce à Skype. Si ce n’est pas déjà fait. Jusqu’au jour où...

- Où?...

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20/01/2016

Le roi vert de la mandarine (15, à suivre)

Hank Vogel, Le roi vert de la mandarine.jpg

- Pour quelle raison cherchez-vous à me faire dire des choses désagréables, à vomir sur votre triste société ou, pour être plus précis, sur votre société de consommation à l’extrême et de la désolation? Vous savez, aussi bien que moi, qu’elle est basée sur le succès et l'appât du gain. La célébrité et la richesse. L'ego et la sécurité. Où tout est compétition et spectacle. Où l’hypocrisie et la corruption ne cessent de croître de jour en jour. Où les riches deviennent de plus riches et les pauvres, de plus en plus pauvres. Où les mêmes qui promettent ou implorent la paix, déclenchent des guerres. Où tout semble vrai en apparence mais est faux en vérité. Vous construisez et vous détruisez aussitôt après. Pour que les affaires tournent. Tournent comme des carrousels. Au moindre ralentissement, on éjecte les plus vulnérables. L’économie! L’argent! Rien que l’argent! L’amour n’est plus qu’une question de fric...

- Merde! crie la journaliste à cet instant.

- J’ai...

- Non, panne de batterie.

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19/01/2016

Le roi vert de la mandarine (14, à suivre)

Hank Vogel, Le roi vert de la mandarine.jpgEt la caméra se remet à ronronner très silencieuse. Mais, cette fois-ci, tel un chat dans les bras d’une sorcière qui craint pourtant l’inquisition des temps actuels, la censure.

- En somme, vous pouvez très bien vous passer de votre collègue, dis-je à la journaliste.

- En effet.

- Alors pourquoi deux personnes au lieu d’une?

- Question de sécurité.

- Comme dans votre police?

- Je vous répondrai hors caméra... Maintenant, pour l’amour du ciel, taisez-vous quelques secondes...

- Je sais, c’est pour le montage...
- S’il vous plaît!

- ...

- Monsieur Khan, que pensez-vous de notre civilisation?

- Rien. Car elle n’existe pas. Pas encore. Elle existera une fois qu’elle aura disparu et que les futurs historiens, comme de petits épiciers, se permettront de peser les poussières de ses contradictions. Mais pour... pour...

- Pour?...

Hank Vogel, aux confins du Tibet.jpg

                    Hank Vogel, aux confins du Tibet... où le Vide est une renaissance...

14:26 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (3) |  Imprimer |  Facebook | | | |

18/01/2016

Le roi vert de la mandarine (13, à suivre)

Hank Vogel, Le roi vert de la mandarine.jpgVers la fin du repas, entre le pan masala, mélange indien de graines digestives, et le tumayouji, cure-dent parfumé du Japon, je propose à mes invités, avec légèreté:

- Peut-être pour mieux conclure, un ristretto, un café turc, français, birman ou... américain avec du jus de vaisselle?

Le cameraman me regarde avec un bizarre air interrogatif.

- Eh oui! Avec tous les farfelus et les capricieuses qui passent par là, nous sommes obligés d’avoir tout ça, je lui explique. Le tourisme a transformé certains lieux en crèches pour adultes.

- Avez-vous un problème avec les étrangers et, en particulier, avec les femmes, monsieur Kahn? me demande la journaliste.

- Aucun.

- Pourtant...

- Pourtant quoi?

- Vous n'employez pas toujours des mots très gentils à leur égard...

- La personne qui atterrit ici, à plus de deux mille mètres d’altitude, avec des chaussures à talon aiguille, comment la définirez-vous? Et celles et ceux qui trouvent nos boissons trop salées ou trop riches en matières grasses?... On ne voyage pour se laisser aspirer à nouveau par la sphère infernale de ses habitudes, on voyage pour vivre autrement, au gré des régions et de ses habitants. Dans l’espoir d’une rencontre ou d’une découverte.

- Alors pourquoi tous ces cafés?

- Vous avez raison, c’est une erreur... de la part de nombreux de mes compatriotes. Mais que voulez-vous, la civilisation laisse des traces partout où elle passe...

- Attendez, attendrez! Vous permettez que je vous filme?

- Vous êtes là pour ça, que je sache!

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17/01/2016

Le roi vert de la mandarine (12, à suivre)

Hank Vogel, Le roi vert de la mandarine.jpgUne demi-heure plus tard, peut-être plus, Dampa et Ui tango nous apportent une bombance des jours de fête. Toute la cuisine tibétaine ou presque y est.

Alors, tel un guide de voyage bien informé, je divulgue toutes mes connaissances gastronomiques, concernant une région où je n’ai jamais mis les pieds, en pointant du doigt chaque assiette:

- Les momos: ceux-ci pour végétariens et ceux-là pour les omnivores. La stampa: farine d’orge grillée, en boulettes. Les kabsés: des beignets. Le stel: du ragoût de légumes. La thupka: potage à base d’épices, de viande et de pâtes, si possible fraîches. Et l’omdre: le fameux dessert que j’adore, composé de riz, de lait et de fromage frais de yak.

- Et les boissons? me demande la journaliste.

- Le djia tu: du thé noir au beurre salé, pour les femmes. Et le chang: la rafraîchissante bière, à base d'orge, destinée aux hommes.

- Vous plaisantez? réagit-elle.

- En ai-je l’air?

- Je ne sais pas. Vous êtes si imprévisible, si indéchiffrable...

- Pourtant sur la table, il y a trois tasses pleines et deux verres vides...

- Justement, c’est ce qui me dérange... Dites à votre ami qu’en Occident les femmes ont les mêmes droits que les hommes! Dites-lui ça, s’il vous plaît!

- Je ne lui dirai rien.

- Et pourquoi donc?

- Parce que mon ami Dampa et sa tendre et chère épouse savent que je déteste la bière.

La journaliste me sourit et me balance:

- Vous êtes unique dans votre style...

13:14 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (3) |  Imprimer |  Facebook | | | |

16/01/2016

Le roi vert de la mandarine (11, à suivre)

Hank Vogel, Le roi vert de la mandarine.jpgLa journaliste tombe des nues.

Je me sens alors tout désolé. Pourquoi un tel comportement, indigne de ma personne?

- Toutes mes excuses, je murmure.

- C’est probablement la fatigue, le fait d’avoir plongé au fond de vous-même, m’explique la jeune femme en posant sa main sur la mienne... Parler de soi-même, ce n’est donné à tout le monde. Surtout... surtout...

- Surtout?

- Quand on a des parents sévères.

- Tu sors d’où ces théories? lui demande le cameraman... Monsieur Kahn s’est excusé, donc pas besoin d’en faire tout un fromage. Capiche?...

A cet instant, Dampa s’approche de moi et me glisse à l’oreille, en tibétain:

- J’espère qu’ils ne vont pas exiger de moi l’impossible?

- Plus la montagne est haute, plus tu dois lever la tête... et non pas le contraire, je lui fais remarquer.

Et j’ajoute:

- Prépare-nous un repas à leur couper le souffle.

Le patron se retire.

- Combien de langues parlez-vous, monsieur Khan? me demande la journaliste, surprise par mon polyglottisme, bien que tardivement.

- Le français, l’anglais, le balti, le burushaski, le shina, le ladakhi et forcément celle que l’on pratique ici...

- Et avec votre ami le restaurateur?

- Et surtout qu’avez-vous commandé? ajoute le cameraman.

- Surprise! L’ignorance vaut de l’or dans certaines circonstances.

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14/01/2016

Le roi vert de la mandarine (10, à suivre)

Hank Vogel, Le roi vert de la mandarine.jpg- Pourquoi, voulez-vous renifler les odeurs de mon intimité? Elles sont intransmissibles à la télé. A moins qu’elles ne vous attirent personnellement. Non?

- Je ne comprends pas, répond-t-elle en rougissant.

- Si je suis de trop, dites-le moi franchement! lance le cameraman, légèrement énervé. Probablement un peu jaloux.

- Vous l’êtes en quelque sorte, je lui avoue sans la moindre hésitation... Votre coéquipière m’attire comme la flamme de la bougie attire le papillon...

- Et si on allait croquer un morceau? propose la journaliste, promptement pour mettre un terme à cette embarrassante conversation. Pour elle mais guère pour moi, il y va de soi.

*

Nous entrons au «Chime», un restaurant tenu par mon ami Dampa et son épouse Ui tango. Des Tibétains qui ont fui leur pays pour commercer plus librement. Sans règlements abusifs et bakchichs obligatoires. C’est leur explication.

Le couple nous accueille avec son éternel sourire et nous propose de nous installer dans un coin, à l’abri de tout courant d’air...

- C’est simple mais très propre, c’est l’essentiel, dit la journaliste en s’asseyant, après avoir rapidement panoté du regard le décor.

- J’ai une de ces envies folles de steak et de frites! dit le cameraman.

- Le steak, vous le voulez comment, bleu saignant ou bien cuit? je lui demande avec un léger sourire ironique. Mais il ne n’en aperçoit pas.

- C’est vrai, ils font ça?

- Oui, ils font ça quand le touriste de passage est vraiment allergique au momo.

- C’est quoi ça?

- Un ravioli tibétain.

- Avec ou sans viande?...

- Objectivement, je vous conseille de goûter les momos maison, préparés par la charmante cuisinière Ui tango, la femme du patron.

- Avec ou sans viande?

- Avec de la merde! dis-je à haute voix. Vous commencez sérieusement à me les gonfler avec vos questions de cannibale à la con!

La journaliste tombe des nues...

16:01 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (6) |  Imprimer |  Facebook | | | |

13/01/2016

Le roi vert de la mandarine (9, à suivre)

Hank Vogel, Le roi vert de la mandarine.jpg- C’est bon! crie la journaliste...

Et la caméra s’arrête, cesse d’avaler mes paroles et mes mimiques, destinées à être crachées par la suite, sur les écrans télévisuels après coupures et censures. La vérité n’est alors plus qu’un arrangement de possibilités collées bout à bout.

Je regarde le paysage, sa beauté me fascine toujours. Depuis mes plus tendres années. Comme si la quotidienneté n’a aucun pouvoir de destruction sur moi. Étrangement! Est-ce une bénédiction de l’au-delà ou l’enfance qui refuse de disparaître de mon esprit?

Pendant ce temps, mes hôtes se contentent de ranger le matériel audiovisuel avec grand soin et de taper quelques notes sur leur ardoise électronique. Comme aspirés par un univers de plus en plus déconnecté de la réalité.

- Peut-on visiter votre chez-vous? me demande la jeune femme, une fois débarrassée de ses obligations professionnelles.

- Mais nous y sommes, je lui réponds en souriant... Tout ce que voyez autour de vous, c’est mon chez-moi...

- Je voulais dire votre foyer, là où vous mangez, vous dormez...

- Mais je mange et je dors là où bon me semble... En plein air, à la belle étoile...

- L’hiver également?

- Pourquoi voulez-vous renifler les odeurs de mon intimité? Elles sont intransmissibles à la télé. A moins qu’elles ne vous attirent personnellement. Non?

- Je ne comprends pas, répond-t-elle en rougissant...

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12/01/2016

Le roi vert de la mandarine (8, à suivre)

Hank Vogel, Le roi vert de la mandarine.jpg- Chaque fois que je me sens obligé de prendre une décision, importante... que je me pose une question primordiale...

- Comme?

- Qui ou quoi dois-je choisir pour mon bien, mon avenir et celui de ceux qui m’entourent?...

- Alors?

- Je me mets à respirer avec profondeur et calme.

- C’est tout?

- J’inspire et j’expire plusieurs fois de suite. En gonflant et en dégonflant mes poumons jusqu’à ce que le miracle se produise.

- Avec ce système, on risque de mourir d’essoufflement.

- Oui, pour celui qui ne croit pas aux miracles de la vie... à la puissance des divinités...

- Quelles divinités?

- Je vous les ai déjà évoquées: l’air, la pluie, les rayons du soleil... Quand l'oxygène pur des montagnes himalayennes entre dans mon être avec une telle intensité, inhabituelle, il m’apporte toutes les réponse à toutes mes questions du moment. Par le souffle. Dans mon souffle. Car tout est dans le tout.

- Question d’hygiène cérébrale!

- Les matérialistes préfèrent les explications scientifiques aux légendes des poètes, certes. Mais seul celui qui a la foi en lui peut planer au-delà des sommets, flirter avec les fées et jouir de leurs grâces.

- Vous êtes un poète, monsieur Kahn.

- Sans la poésie, je serais peut-être devenu banquier, ou businessman, et je n’aurais jamais acquis le sens du partage et...

- Et?

- Pas connu la joie de l’offrande. Donner simplement. Voir l’autre recevoir. Capter sa joie et disparaître avant le moindre remerciement. Le bonheur de l’autre réconforte davantage mon âme que mon propre bonheur... À me demander parfois si je ne suis pas un peu masochiste...

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11/01/2016

Le roi vert de la mandarine (7, à suivre)

Hank Vogel, Le roi vert de la mandarine.jpg- Prétendez-vous être un révolutionnaire dans votre genre, monsieur Kakn?

- Un jour, j’ai lu dans un livre, écrit par un poète dont je ne me souviens plus son nom: qu’est-ce que la véritable révolution? La plus belle page vierge, prête à se plier en quatre et à l’infini afin de permettre à l’homme de s’exprimer pleinement.

- Mais vous êtes le roi de la mandarine.

- Le roi vert...

- Le roi tout de même!

- Que voulez-vous insinuer par là?

- Que celui qui détient tous les pouvoirs refusent de les partager.

- Malheureusement pour vous, je ne possède rien, si ce n’est que le sens du partage.

- Et vos plantations de mandarine, alors? A qui sont-elles? A la terre, au ciel?

- Vous ne croyiez pas si bien dire, chère jeunesse! En effet, elles appartiennent à Dieu qui a eu la gentillesse de me les prêter, jusqu’à ma mort si je ne trahis pas sa confiance, grâce ma volonté et surtout...

- Surtout?

- Grâce à mon souffle.

- Votre souffle? Quel souffle?

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10/01/2016

Le roi vert de la mandarine (6, à suivre)

Hank Vogel, Le roi vert de la mandarine.jpg- Selon moi, un véritable écolo, c’est quelqu’un qui participe réellement, pratiquement, à l’équilibre de cette planète et non pas théoriquement en proposant ou en imposant des lois et des taxes...

- C’est-à-dire?

- C’est-à-dire en travaillant un minimum, en consommant un minimum et en habitant dans un espace minimum.

- C’est quoi pour vous ce minimum?

- À quoi bon un château qu’il faut chauffer presque toute l’année pour une personne toute seule? Ou une villa? Ou un immense appartement? Et j’en connais des soi-disant défenseurs de l’environnement qui utilisent du mazout à gogo pour leurs multiples logements!... À quoi bon se goinfrer à longueur de journée pour grossir et tomber malade, pour ensuite devoir avaler des médicaments qui polluent l’air lors de leur fabrication? A quoi bon trop travailler pour permettre aux plus malins d’aller salir les plages, les mers et les montagnes?...

- Mais?

- Si le mot minimum vous dérange, alors remplacez-le par le juste milieu. Ou le raisonnable, le nécessaire...

- Et vous, comment vivez-vous?

- Modestement. Je crèche avec mon épouse dans une maisonnette d’une quarantaine de mètres carrés et je me nourris modérément... ce qui m'autorise à réduire mon temps de travail de trois jours et demi par semaine et à quelqu’un d’autre de poursuivre mes activités. Et on évite ainsi le chômage...

- Mais c’est un rêve de poète.

- Aller sur la lune l’était aussi!...

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09/01/2016

Le roi vert de la mandarine (5, à suivre)

Hank Vogel, Le roi vert de la mandarine.jpg- Bon! On y va ou merde? grogne le cameraman.

- Monsieur Kahn, souhaiteriez-vous vous asseoir sur quelque chose de plus confortable? me demande la journaliste.

- Non, ça va très bien comme ça, je lui réponds... Ma chaise en osier me suffit largement pour dire ce que j’ai à dire et un fauteuil de président n’améliorerait en rien mon discours, si on peut appeler cela de la sorte...

- Prêt? crie le cameraman.

- Moteur! lui ordonne la jeune femme, en haussant voix.

- Parlez avec calme et respect, je leur conseille... Les fées des montagnes himalayennes n’aiment pas qu’on les dérange pour des broutilles.

- Ça tourne, monsieur, m’explique sèchement le cameraman... Deux secondes de silence, s’il vous plaît!

Puis l’interview reprend:

- Pourquoi vous appelle-t-on le roi vert de la mandarine?

- Grâce à mes incalculables plantations de mandariniers.

- Ça, nous le savons. Mais pourquoi vert? Dans quel sens? Jeune, vigoureux ou violent?

- Un pastiche de tout ça... mais en plus...

- En plus?

- Un vrai écolo.

- Vous pouvez préciser?

12:11 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (3) |  Imprimer |  Facebook | | | |

08/01/2016

Le roi vert de la mandarine (4, à suivre)

Hank Vogel, Le roi vert de la mandarine.jpg- Excusez-moi, je me suis mal exprimé. Je songeais au travail en général en essayant de me mettre à votre place. Un exercice mental bien difficile, voire impossible... Personnellement, je pense que trop d'activité lucrative est néfaste pour l’environnement. Exemple, puisque vous aimez les exemples: plus je travaille, plus j’ai faim, plus je mange, plus je consomme, plus je pollue...

- Croyez-vous vraiment cela?

- Je ne crois rien, c’est un faite...

- Et que proposez-vous?

- Afin que quoi?

- On filme ou on continue à papoter? dit le cameraman.

- Dommage pour le public, les discussions hors caméra sont souvent plus intéressantes que celles que l’on enregistre, m’avoue la journaliste.

- Question de spontanéité, d'absence de mise en scène, j’ajoute.

- Sans doute. Malheureusement, les téléspectateurs ont tellement été habitués à regarder des conversation préfabriquées, préparées à l’avance, arrangées par la suite, qu’un événement filmé en direct, leur semblent maintenant souvent irréel. Trop lent et trop long. Surtout quand il s’agit d’un attentat...

- Bon! On y va ou merde? grogne le cameraman...

 

10:52 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (4) |  Imprimer |  Facebook | | | |