04/01/2016

Saïouda, la fille du portier (20, à suivre)

Hank Vogel, Saïouda, la fille du portier.jpgMadame Vahanian et sa fille Astrik confectionnent des tapis à partir de morceaux de tissus, de vieilles pelotes de laine, et de bas en soie synthétique, troués et trouvés de-ci delà, et les vendent à qui veut bien les acheter. Ce sont des gens simples, pauvres, qui ne possèdent que le désir de vivre et une extrême gentillesse, et qui, comme le docteur Nazarian, ont fui les massacres et les exécutions sommaires au nom de l’Empire Ottoman. Empire qui a certainement conquis, ensorcelé, de nombreuses années plus tard, la cervelle déjà ravagée de ce diabolique peintre moustachu qui a fait de l’Europe un tableau effroyable.

La vieille dame arménienne nous contemple derrière ses grosses lunettes à moitié rayées, Saïouda et moi, et nous dit:

- Vous me faites beaucoup de bien quand je vous vois ensemble. Un blondinet et une petite arabe, c’est si rare. Ça donne de l’espoir...

 - Cesse de te ridiculiser, Maman, lui dit sa fille. Un Européen n’épousera jamais une indigène. Jamais de la vie. Comme moi, je n’épouserai jamais un Turc... Après tout ce qu’ ils ont fait subir à Papa, comment peux-tu songer à un monde merveilleux...

- Ton père est mort de maladie.

- Non, il est mort suite à ses blessures. Parce qu’il a été longtemps torturé... par ces salauds de Turcs.

Puis, Astrik, toute irritée, nous lance sèchement:

- Qu’est-ce que vous êtes venus faire ici, petits voyous? Et comment êtes-vous entrés?

- Comme d’habitude par le mûrier, je réponds naïvement.

- Je sais! Je vais demander à ce qu’on l'abatte, ce sacré et dangereux arbre...

- Oh non, pas ça, pas lui! Intervient Saïouda. Il n’est pas du tout dangereux. Personne ne s’est encore cassé la figure.

- Peut-être pas pour vous... mais vous avez pensé aux voleurs?... Vous grimpez, vous vous lancez en l'air comme des singes, vous vous agrippez au parapet et comme de rien vous êtes sur le balcon...

- Ce sont des gosses, ce n’est qu’un simple jeu pour eux, dit madame Vahanian.

- Justement! Ce qui est facile pour un enfant, l’est davantage pour un adulte.

Puis, miraculeusement, Astrik nous sourit et nous demande tendrement:

- Que voulez-vous, les terribles de la rue Cassinis?

- J’aimerais que tu nous prédise notre avenir, lui explique Saïouda. Tu sais bien, avec la tasse...

- Je veux bien. Mais à condition que vous m’aidiez à préparer le café et surtout à le moudre... d’accord?

Et nous hochons la tête.

Après avoir moulu les graines d’ arabica et de cacahuète torréfiées par l’épicier grec d’à-côté en tournant, durant une éternité comme des forçat excités, la manivelle d’un broyeur en laiton, je dis à madame Vahanian.

- On peut aussi l’acheter en poudre...

- Et de meilleure qualité, me coupe Astrik... Malheureusement, il est trop cher pour nous...

- Mais d’après mon père, c’est le plus aromatisé des cafés turcs, ajoute Saïouda.

Et la demi-orpheline lui crie dessus:

- Grec, arabe ou soudanais mais jamais turc! Tu as compris?

Et, hors d’elle-même, elle quitte la pièce.

Puis on entend un énorme claquement de porte.

- Restez sages et n’ouvrez à personne, nous conseille sa mère... Je vais la chercher, entre temps, vous pouvez piquer quelques morceaux de halloumi qui se trouvent sur la table de la cuisine...

12:35 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (2) |  Imprimer |  Facebook | | | |

Commentaires

Bien le bonjour Cher Monsieur Vogel sans doute que cette dame Arménienne plus toute jeune offre un plus beau visage malgré ses nombreuses rides que cette Europe devenue pitoyable déjà qu'elle était effroyable comme mentionné dans votre billet!
Il suffit de voir ce qui se passe en Ardèche ou les arbres sont sacrifiés ceci pour le chauffage longue distance alors que la France croule sous les ordures ménagères
Finalement on est obligé d'en rire car on traite avec le même mépris la nature et de nombreux humains isolés qui une fois les fêtes passées ressentent avec encore plus d'acuité ce sentiment d'être de vieilles momies ce qui me fait dire, peut-être que des archéologues finalement seraient mieux placés pour s'occuper des personnes âgées car ils ont le respect même pour tout ce qui est ancien et souvent recouvert de poussière /rire
Très belle soirée pour Vous Cher Monsieur

Écrit par : lovejoie | 04/01/2016

Vous avez raison, les archéologues du futur pendrons davantage soin de nous que nos soi-disant bienfaiteurs cantonaux et fédéraux. Ils seront maudits en temps voulu, ces faux-culs de l'histoire. Si l'on croit au karma!

Très très belle soirée à vous, chère Lovejoie.

Écrit par : Hank Vogel | 04/01/2016

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