30/06/2015

Nouvelles de Sibérie (1, à suivre)

Barnaoul, le 30 juin 2015.

De 2013 à 2015, les produits alimentaires n'ont pas plus augmenté ici qu'en Suisse (ma caméra en est le témoin).

A mon avis, les sanctions européennes ont plus fait du tort à l'Europe, et en particulier à l'Allemagne, qu'à la Russie... Et les produits locaux sont davantage appréciés, par solidarité nationale probablement.

Ici, les soins médicaux et dentaires sont gratuits et les médecins ne roulent pas les mécaniques comme en Suisse.

Malheureusement, ce rêve de santé publique ne se réalisera jamais au pays des Helvètes tant que les partis des fils à papa seront majoritaires.

Par contre, dans certains endroits, les routes sibériennes sont dans un état vraiment lamentable. On se croirait à Luna Parc.

En somme, la perfection n'est qu'un leurre pour empêcher les politiciens de disparaître. 

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21/06/2015

Bel été à tous!

 Bel été à tous, mes chers lecteurs. Ou à toutes et à tous, mes chères lectrices et mes chers lecteurs! Pour les féministes et les esprits (trop) égalitaires. Ou avant que les barbus ne viennent nous interdire à jamais le droit de choisir... 

 J'ai le regret de vous informer que mon blog fera une longue sieste de 5 semaines. Car je pars, avec ma tendre et inséparable épouse, pour la Sibérie. Dans un coin probablement sans Internet. Non loin de la Chine et de la Mongolie.  Pour voir si ma famille de Russie n'a pas trop vieillie et boire de la bonne vodka avec mes amis tatares, kazakhs et arméniens.

 Malgré le risque de me trouver face un ours sans pitié,  je pars sans fusil mais avec des cartouches d'encre, un stylo, un cahier vierge et mon canif suisse pour effrayer l'animal au cas où...  et apaiser mes craintes.

  Merci pour votre fidélité et à bientôt au mois d'août.

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La Russie: le pays des petites boîtes en papier mâché laquées, peintes et signées...

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La Sibérie: le pays des ours libres... et appréciés (surtout en gastronomie)

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Mon canif sibérien en griffe d'ours

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Saïouda, la fille du portier (9, à suivre)

 Les fruits et les légumes d'Égypte sont les plus parfumés et les plus succulents de la terre. Grâce au Nil, le fleuve le plus long  et le plus majestueux du monde. Grâce à son eau limoneuse. Au limon noir. Véritable richesse africaine offerte aux agriculteurs sans la moindre condition. La nature est souvent plus généreuse que la civilisation.

 A l'abri du dieu Râ et des regards des grands, Saïouda et moi, nous dévorons des figues fraîches achetées pour quelques misérables piastres à un marchand ambulant.

 - C’est délicieux... J’aime également les dattes, dis-je. Et toi?

 - Moi aussi mais je déteste les nettoyer quand elles sont fraîches, me répond-t-elle.

 - C’est vrai, elles collent... et elles nous glissent entre les doigts, une fois sur deux, quand nous essayons de leur enlever la peau...
 
 - C’est pourquoi, il ne faut pas essayer...

 - Comment ça?

 -  Il faut les manger comme elles sont, avec la peau...

 - Mais c’est dangereux!

 - Pourquoi?

 - À cause des microbes.

 - C’est quoi pour une combine? C’est certainement une invention des Anglais pour que les Arabes mangent moins. Toujours moins. Et eux davantage.

 - Non, c’est la vérité, on peut mourir à cause de ces saletés. Ce sont de cruelles petites bêtes invisibles...  Tu n’es jamais tombée malade à cause de ça?

 - Jamais.

 - Alors tu as eu beaucoup de chance jusqu’à présent... Tu me fait peur. Très peur... 
 
 - Tu as tort de t’inquiéter pour rien.
 
 - Pourquoi tu dis ça?

 - Parce qu' en général, je les mange sans la peau...

 - Mais tu as dit qu’il fallait les manger avec...

 - Si le fait d’essayer de les éplucher  était  un problème pour toi... C’en est un?
 
 - Oui. Et pour toi?

 - Aussi. Mais moi, j’accepte les choses comme elles sont, même quand le diable est en moi. Car ce qui est difficile aujourd’hui ne le sera plus demain. Avec l’aide d’Allah...

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Mon frère, ma mère et moi au jardin de la Socony-Vacuum

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20/06/2015

Saïouda, la fille du portier (8, à suivre)

 - Mais tu t’égares, Hankouchinka! dirait Karina.

 Non, ce n’est pas de l’égarement... c’était une parenthèse. Les souvenirs se nourrissent souvent de vérités et de mensonges pour survivre. Je tenais ainsi à ce que le lecteur sache véritablement de quel arbre, divin ou diabolique, je suis tombé en tant fruit humain. Ou en tant que singe, pour ceux qui adorent ironiser avec le passé des autres.

 Dans le monde, il n’y a que deux types de races: les salauds et les gentilles. Car la couleur de la peau ne reflète jamais ni la beauté ni la laideur de l’âme. Ni la bonté ni la méchanceté. Dans un premier temps, nous adhérons tous à l’un de ces deux catégories en tombant de l’arbre. Ensuite, c’est la vie, avec ses circonstances, l’école, les rencontres, qui décidera à notre place. Avec ou sans notre accord. Façon de dire.

 Mais si l’arbre est sacré, le fruit a énormément de chance de l’être aussi. Et de le rester si Dieu le veut. Pas que lui!

  Je suis donc tombé d’un pommier, vu mes origines. Et Saïouda d’un dattier, vu les siennes.

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Pour mieux visualiser la suite (peut-être):

Peinture GP.jpg

Portrait (huile sur bois) peint par Karl Vogel

Natalina Syriani.jpg

Natalina Syriani née Banfi (ma tante et marraine)

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Natalina et Georges Syriani (qui avait fui la Syrie pour échapper à l'armée ottomane)

Georges et Natalina Syriani.jpg

En balade à Gizeh

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19/06/2015

Saïouda, la fille du portier (7, à suivre)

 Il y a donc deux chemins possibles qui mènent à la fortune. Le chemin de l’intelligence, de l’honnêteté et du hasard. Et le chemin de la malice, de la fourberie et de l’avidité. Mes grands-parents ont préféré choisir la voie la plus honorable, par éducation chrétienne ou maçonnique peut-être, celle de mes ancêtres qui ont participé activement et avec beaucoup de fierté à la création du canton de Glaris.

 Mon arrière-grand-père, qui se prénommait Jean, après s’être séparé de sa première épouse, ou plutôt de la femme qui le cocufiait à longueur de journée, se remaria avec la sœur de celle-ci, travailla temporairement un peu partout au pays des Helvètes et au-delà et finit, par hasard, par trouver un poste, stable et fait sur mesure, de professeur de langues à Naples. Pour ceux qui pensent que le hasard n’existe pas, je dirais alors: grâce à son polyglottisme héréditaire...

 Mon grand-père Charles, Carl ou Karl selon les régions, plus polyglotte que son père, rêvait de faire une carrière diplomatique. Mais le hasard, toujours lui, en décida autrement...
 
 Un jour, en se promenant avec un ami à travers la cité napolitaine, il remarqua une  trentaine de bonshommes, endimanchés, cravatées et coiffés du traditionnel chapeau de paille de l’époque, faire la queue devant une pancarte clouée contre une porte, sur laquelle il était écrit:

 “La Gramophone Company, pour sa succursale en Italie, cherche un secrétaire sachant écrire parfaitement l’italien et correctement l’anglais.  Examen écrit à passer.”

 Il dit alors à son son copain:

 - Et si on essayait aussi, pour rire...

 Quand le grand directeur arriva tout le monde se découvrit. Sauf le sacré Charles qui refusait systématiquement de faire des courbettes envers ceux qui ignoraient totalement le sens de l’égalité.

 Surpris et touché dans son orgueil, le patron s’approcha de lui et lui dit:

 - Puisque vous vous croyez plus intelligent que les autres, vous passerez le premier.

 Dans le but de le ridiculiser.

 Mais comme mon grand-père parlait et écrivait quasi à la  perfection l’italien, le français, l’allemand et l’anglais, on l’embaucha et, de fil en aiguille, quelques années plus tard, on le nomma directeur à Berlin, à Vienne puis à Alexandrie où il eut l’idée d’éterniser, d'enregistrer la voix la divine Oom Kalsoum. Ce qu’il fit à Constantinople, malgré l’appréhension des Anglais, et les disques sous le label His Master’s Voice, La voix de son  maître, commencèrent à se vendre comme des petits pains dans tout le Moyen-Orient. Puis, fatigué du comportement arrogant de ses collaborateurs de Londres, il décida de se mettre à son compte et devint, avec l’accord du Khédive, le concessionnaire de cette marque pour l'Égypte, le Soudan, la Palestine, la Turquie... et les guinées, gagnées grâce à ses efforts, glissèrent davantage dans ses poches que dans celles de la couronne d’ Angleterre.

 Oui, c’était le hasard...   Ce fameux hasard  qui flirte sans cesse avec l’intelligence et l’honnêteté sur le plus intègre des chemins qui mènent à la fortune.

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Informations trouvées sur Internet, malheureusement en Anglais:

http://www.bolingo.org/audio/texts/fr167empire.html

 In the meantime, activity elsewhere was also being reported. Karl Freidrich Vogel, a German based in the Egyptian city of Alexandria, was the Gramophone Company's main representative for Egypt, Turkey, Greece, Syria, Palestine and Cyprus. He was also the man responsible for discovering and first recording Omme Kolsoum and Mohammed Abdel-Wahab. While recording was taking place in Constantinople, Vogel was undertaking a motoring tour of Palestine to assess the potential for business. With the advent of the electric recording process in early 1926 the whole record industry felt confident about the future. Records were louder and clearer now than they had ever been, and customers didn't need new equipment to play them on. It was the recording process, not the plaback system, that was electric.

 Vogel visited Haifa, Jerusalem, Jaffa and the fast expanding Tel-Aviv, which he described as "a splendid town, its special character is in its being essentially Hebrew in all its details." He concluded that the Arab population was already well-served with Egyptian and Syrian recordings, that Omme Kolsoum records were selling in huge quantities and that little else need be done. No specifically Palestinian recordings were felt to be necessary. For the emerging Jewish trade he offered no adviceand, significantly, EMI made no Jewish recordings for the Middle East until after the state of Israel had been set up in 1948...

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Préceptes maçonniques (pdf)

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18/06/2015

Saïouda, la fille du portier (6, à suivre)

 Actuellement, c’est-à-dire en ces temps quasi surréalistes  où il est très difficile d’échapper aux griffes d’Internet, à la fois justicier et annonceur de fausses nouvelles, le visage de la Suisse a terriblement terni face aux regards du monde. Et ceci surtout par la faute de nombreux de nos chers politiciens. Les laxistes et les corrompus.  Certainement, les mêmes qui se sont permis, un jour d’orage, de traiter de négriers les Suisses de l’étranger et surtout ceux qui avaient fait fortune en Afrique.

 Faire fortune! Faire fortune? Moi, qui ai connu la richesse et la pauvreté, je devrais pouvoir vous l’expliquer. Heureusement pas la misère ni la misère mentale. Car, dans cette situation, je serais aujourd'hui un djihadiste ou plutôt une sorte de mercenaire luttant pour une cause au-delà de toute conception, incapable de reconnaître le bien du mal, le vrai du faux, le rationnel de l’irrationnel... et de vouloir et pouvoir me mettre nu philosophiquement. Non, pas ça, que Dieu me garde! Que la misère aille au diable pour l’éternité, soit à jamais anéantie de la terre!

 Il y a donc deux chemins possibles qui mènent à la fortune...

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Quelques documents pour mieux comprendre (peut-être) la suite

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Quand mon arrière-grand-mère Jean travaillait comme secrétaire à Bâle pour le compte du Comité international...

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Médaille reçue pour Dieu seul le sait...

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Période de grande richesse, également culturelle...

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Période riche, sauf les deux dernières années...

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Période incertaine voire très incertaine...

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Période pauvre...

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17/06/2015

Saïouda, la fille du portier (5, à suivre)

 J’habite avec ma famille, forcément,  au rez-de-chaussée du numéro 4 de la rue Cassinis. Où loge  au troisième étage, mon ami de nationalité trouble ou en voix de fabrication, Andy Hochstein... Bien entendu avec ses parents, son frère Peter et sa grand-mère, madame Rosenberg. Mon ami grec, Niki Michailidis, séjourne au numéro 2. Et Saïouda, l’indigène sans nom de famille, vit comme elle peut au 6. Nous sommes, tous les quatre, les enfants terribles du début de cette très longue ruelle dont il nous est interdit de connaître le bout. Car là-bas, tout au fond, on attrape les gosses pour les vendre ensuite aux cruels princes d’Arabie. La rue Cassinis! Je me souviendrai toujours.

  En principe, nous nous réunissons dans ma cachette, havre de paix où les anges assistent régulièrement à nos larmes et à nos lamentations, après la sieste. C’est-à-dire: après trois heures de l’après-midi. L’équipe est rarement au complet. La plupart du temps, je m’amuse, soit avec mon frère Ouly, qui est plus âgé que moi de quinze mois mais qui ne fait pas partie de la bande, soit avec ma petite copine. C’est bizarre mais c’est ainsi.

 Andy et Niki sont en train de jouer aux billes. Et Saïouda et moi,  en train de dessiner ensemble,  avec mes crayons de couleur Caran d’Ache, la maison de nos rêves.

 - Pourquoi autant de chambres? me demande-t-elle à un moment donné.

 - Tu as raison, il y en a trop. Ma maman a dit à mon papa que plus la maison est grande, moins on a de chance de trouver une bonne.

 - Pourquoi elle a dit ça?

 - Peut-être, parce que depuis que Fardossa est partie au village, personne ne veut venir travailler à sa place.

 - Elle est partie pour toujours?

 - Non, pour dix jours, rendre visite à une vieille tante, en Nubie. Mais comme elle ne sait pas compter, la semaine devient vite  un mois...
 
 - Tu aimes beaucoup Fardossa, n’est-ce pas?

 - Énormément.

 - Plus que moi?

 - Non, car toi tu es ma perle et elle, c’est ma forteresse.

 - Je ne comprends rien...

 - Quand nous seront vieux, tu deviendra ma femme tandis qu’elle... elle continuera à faire le manger, à nettoyer la maison et à  caresser de ses mains noires et douces  mes blessures...
 
 - Combien d’épouses auras-tu? Trois comme mon oncle ou deux comme mon père?

 - Une seule, toi.

 - Je croyais que tu étais riche.

 - Les Européens ne peuvent pas se marier plusieurs fois.
 
 - Si, ils peuvent.

 - Comment ça?

 - Ils divorcent et ils se marient de nouveau... Chez les Arabes, on est plus généreux. On n’est pas obligé de divorcer pour se marier une seconde, une troisième ou une quatrième fois ...

 - Tu en sais des choses.

 - C’est normal, la famille ne cesse de parler de ça. Surtout depuis que mon père est tombé amoureux d’une lointaine cousine.

 Andy compte les billes qu’il vient de gagner, Niki s’approche de moi et me dit en regardant avec beaucoup d’admiration notre dessin, certainement un chef-d’œuvre à ses yeux:

 - Tu dessines très bien... C’est vrai que tu veux devenir peintre?

 - Explorateur ou peintre? crie aussitôt Saïouda, toute irritée, par jalousie probablement.

 - Explorateur, je réponds, sûr de moi... C’est mon oncle Franco, le cousin de ma mère, qui dit à tout le monde que je vais devenir peintre.

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Avec mon frère Ouly (Ulrich) au bord de la mer... date inconnue

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École Suisse d'Alexandrie... mai 1954

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Le tombeau de famille, au cimetière protestant... le 8 décembre 1946

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16/06/2015

Saïouda, la fille du portier (4, à suivre)

 Chose promise, chose due...  Et, après lui avoir enseigné en dessinant comment lire l’heure dans notre cachette, un coin du cortile (cour) à l’abri du soleil, sous un balcon, la petite Égyptienne me demande:

 - Pourquoi le Nonno pète sans cesse?
 
 - Comment tu sais ça?

 - Je le vois souvent par la fenêtre faire des grimaces et de drôles de gestes...

 -  Es-tu certaine?

 - Je ne suis pas sourde.

 Embarrassé, je me gratte la tête puis je lui explique:

 - Le Nonno a beaucoup souffert. Il a fait la guerre.

 - Contre ou avec les Anglais?

 - Contre.

 - Comme soldat ou comme capitaine?

 - Comme prisonnier. Dans un camp de concentration britannique au milieu du désert. Alors...

 - Alors?

 - Là-bas, on le forçait à manger tous les jours des haricots blancs...

 - Tous les jours?

 - Sauf le dimanche, où il pouvait choisir entre un plat de fouls (fèves) et un cornet de falafels (boulettes frites à base de pois chiches et de fèves)... Ma mère pense que c’est cette nourriture qui l’a rendu malade du ventre.

 - Pourtant, chez moi, nous ne mangeons que ça toute la semaine et je n’ai jamais entendu péter mon père.

 - Jamais?

 - Jamais, je le jure!

 - Peut être que les soldats anglais mettaient du poison dans les assiettes des prisonniers italiens?

 - C’est bien possible... Mon père dit souvent que la reine d’Angleterre a épousé le diable et qu’il faut se méfier de ceux qui la suivent.

 - Et toi?

 - Moi quoi?

 - Tu aimes ou tu n’aimes pas les Anglais.

 - Je les déteste tous sauf ton copain Andy.

 - Mais Andy n’est pas anglais. Il parle comme eux mais il est...

 - Il est quoi?

 - Je ne sais pas. Tout ce que je sais c’est qu’il deviendra bientôt américain. C’est ce qu’il m’a dit.

 - Et toi?

 - Explorateur...

 - Excuse-moi, il faut que je parte avant que mon père ne se mette à me chercher partout...

 

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Quand j'étais chevalier à Nouzha... le 9 mai 1948

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Mon père (au centre) à Kashozi au Tanganyika... le 2 juin 1949

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15/06/2015

Saïouda, la fille du portier (3, à suivre)

 Un matin, je découvre le Nonno, mon grand-père maternel, qui a de la peine à marcher, en train de raser les murs dans l’interminable couloir qui mène de ma chambre à celle de mes grands-parents et qui traverse quasi tout l’appartement. Un appartement d’une dizaine de pièces.

 - Qu’est-ce que tu fais là? je lui demande tout surpris.

 - Je fuis mes ennemis.

 - Tes ennemis?

 - Ceux qui ne m’aiment pas.

 - Qui ça?

 - Les Anglais qui m’ont interné dans un camp en plein désert et ta grand-mère qui m’a cloué au lit.

 - Et où veux-tu aller comme ça?
 
 - Au salon pour savoir l’heure. Car hier soir en me disputant, j’ai cassé ma montre...

 - La montre suisse?

 - Non, celle-là je l’ai faite cadeau à un ami fauché de la palestra (gymnase). La Laurel. La montre-bracelet la plus belle au monde, fabriquée par Kintaro Hattori.

 - Tu es triste?

 - Non, déboussolé, perdu dans le temps.

 - Je peux d’aider?

 - Tu peux.

 - Comment?

 - En allant au salon à ma place et de me rapporter l’heure.
 
 - Mais je ne sais pas lire l’heure, Nonno.
 
 - Tu sais au moins lire les chiffres?
 
 -  Oui, lire et compter jusqu'à douze et un peu plus.

 - Et tu as déjà remarqué que l’horloge a deux aiguilles?

 - Bien sûr! Une grande et une petite.

 - Bon! Alors tu vas et tu regardes attentivement quel chiffre indique d’abord la petite aiguille et ensuite la grande...

 - J’ai compris...

 Je cours au salon, j’enregistre dans ma petite tête, blonde paille vue de l'extérieur, avec précision la position des aiguilles, je retourne auprès du Nonno et avec fierté, je lui déclare quasi  militairement:

  - La petite sur le dix et la grande presque sur le trois.

 - Dix heures quatorze, c’est fabuleux! s’exclame-t-il... J’ai encore quarante-six minutes de tranquillité avant que la vieille ne vienne m’emmerder.
 
 Et, satisfait d’avoir pu rendre service à mon grand-père, je galope jusqu’à ma chambre, j’ouvre la fenêtre, j’appelle Saïouda qui accoure aussitôt et je lui annonce avec une joie immense:

 - Grâce au Nonno, je sais lire l’heure maintenant.

 - Je suis contente pour toi, me dit-elle avec le sourire... Tu vas m’apprendre aussi?

 - Après le manger (le déjeuner), dans notre cachette...

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Mes grands-parents paternels (Carl et Hermine Hélène Vogel)

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Mes grands-parents maternels (Elena et Arturo Banfi)

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14/06/2015

Saïouda, la fille du portier (2, à suivre)

 Au début du siècle dernier, mon grand-père était millionnaire. A sa mort, sa fortune fut partagée en sept parts. La plus grande d’entre elles pour ma grand-mère et les six autres pour ses enfants. Mon père, Edgardon,  reçu donc la septième tranche du gâteau financier en guinées qui lui permit plus tard de faire construire par un architecte autrichien une maison de trois étages, d’épouser ma mère et de pouvoir vivre de nombreuses années sans devoir travailler. Ce qui me permit à mon tour, à moi ainsi qu’à mes frères, de profiter de la présence paternelle davantage que mes camarades d’école et d’ailleurs. Jusqu’au jour où...

 À l’anniversaire de mes neuf ans, Edgardon annonça à toute la famille:

 - La guerre, les Américains et les crises nous ont ruinés. Demain, j’irai travailler.

 Et mon père travailla comme directeur, secrétaire, comptable, vendeur et chef de rayon jusqu’à sa retraite. En Égypte d’abord et en Suisse ensuite. Comme un vrai pape.  C’est-à-dire: en refusant systématiquement toute aide non légale proposée par les hypocrites des services religieux et sociaux helvétiques.

 Et il mourut en toute lucidité, comme un être digne, après avoir lavé ses chaussettes, à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans.

 - Hankouchinka, tu vas trop vite! Parle-nous de Saïouda, l’héroïne de ton enfance, dirait ma nièce sibérienne, à moitié arménienne, Karina Arutunian de Novokouznetsk. Avaleuse de récits romanesques.

 - Tu as raison, chère étudiante douée et médaillée du ministère de l’éducation, je lui répondrais. Mais cette hâte n’est que le fruit de la confusion. Comme si de nombreux personnages du passé se bousculaient au portillon pour entrer dans le présent... C’est difficile à expliquer... Bref,  je remonterai le temps et je m’exprimerai dorénavant au présent de l'indicatif. Et certainement, je tricherai comme la plupart des romanciers de mon espèce. J’y vais...

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13/06/2015

Saïouda, la fille du portier (1, à suivre)

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Je suis né le 10 mars 1946. À Alexandrie en Égypte. Certains écriraient: en Alexandrie. Personnellement, je n’ai rien contre mais je préfère le à... Peut-être parce j’ai conservé en moi tous les premiers sons et parfums de mon enfance que je refuse de modifier ou de faire disparaître pour donner satisfaction aux dieux de la perfection de la langue et des traditions, éternellement conditionnés  malgré eux par des règles purement aléatoires. Car ce qui est faux ou injuste aujourd’hui, peut être vrai ou juste demain. Et inversement... C’était un dimanche. Le jour du Seigneur, mon ami préféré quand tout va bien, forcément.

 Je vais  donc essayer de vous raconter une histoire ou vous narrer des événements, parfois étranges, que j’ai intimement vécus dans cette cité magique. Fondée par Alexandre le Grand. Plus de trois cents ans avant la naissance de l’enfant adoré des chrétiens. Où les fantômes de la belle Cléopâtre et de ses soupirants égyptiens, nubiens, romains, grecs, nabatéens et de nulle part rodent sans vergogne et sans interruption depuis l’antiquité dans les ruelles et les maisons sombres la nuit.

 Quand j’étais le roi du monde ou plus exactement quand je n’allais pas encore à l’école, mon langage était une musicale salade russe de mots italiens, français et arabes, qui vibre encore dans mes veines. C’est pourquoi, pour rester fidèle aux images du passé, j'utiliserai certains termes tels que je les découverts et ressentis avec toute leur intensité pour la première fois,  accompagnés d’une traduction si nécessaire, bien entendu. Des termes dont, sémantiquement parlant, je n’ai toujours pas trouvé leur véritable équivalant en français.

 C’est à cette époque que j’ai fait la connaissance de l'héroïne de cette histoire, Saïouda, la fille du portier. Portier? C’est-à-dire: quelqu’un qui a pour tâche essentielle de surveiller l’entrée principale d’un immeuble, assis sur un tabouret. Et c’est probablement grâce à elle que j’ai découvert la huitième merveille du monde...

 Mais si je commençais par le commencement?...

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12/06/2015

Un fabricant d'histoires (13, fin)

 Le jour du rendez-vous. Je vais à l’endroit fixé. C’est-à-dire?  Même endroit. C’est-à-dire? Là où les tables sont rouges et noires. L’heure? Moi, je suis toujours à l’heure. Même en avance. Elle, c’est une femme. Et la femme adore se faire désirer. Tic, tac, tic, tac.  Une histoire entre un homme et une femme commence toujours par ça. Presque toujours. Ne soyons pas généralistes! Et elle se termine par un manque de temps et d’espace. Chacun revendique sa libre circulation. Ses libres passages. Sa liberté. Histoire de s’arracher les cheveux. Bref! Je regarde ma montre. Elle a déjà dix minutes de retard. Comment viendra-t-elle? Par où viendra-t-elle? Par ici. Non, par là. Elle sera toute de noir habillée. Ou toute de rouge. Pas de vert.  Pas de bleu. Pas de jaune. Elle sera toute souriante.  Ou en colère. En colère?  Pourquoi en colère?  Contre qui? Contre moi. Ou contre elle-même. À cause de quoi? Je suis déjà un poids pour elle. Je la préoccupe... Je regarde ma montre. Vingt minutes de retard. Elle ne viendra pas. Je ne l’intéresse pas.  Elle a quelqu’un dans sa vie. Quelqu’un dont elle est follement amoureuse. Quelqu’un de très riche. Qui lui fait passer tous ses caprices.  Avec qui elle voyage souvent. Ou assez souvent. Car c’est un homme marié. Sûrement. Elle est du genre à ça. À aimer un homme qui n’est libre. Qui mène une double vie. Qui dévoilé tout à l’une, sa maîtresse.  Et qui cache tout à l’autre, son épouse. Elle ne viendra pas. Je reste encore ou je pars? J’attends... Au bout d’une demi heure, une femme arrive toute affolée. C’est elle.

 - Excusez-moi, j’ai crevé à trois kilomètres d’ici, me dit-elle un peu essoufflée.

 Elle porte des jeans, un blouson vert olive et une casquette vert de gris, une sorte de pseudo-casque d’aviateur en tissu qui ne laisse paraître que son visage.

 - Vous ne m’en voulez pas trop? me demande-t-elle.

 - Plus maintenant puisque vous êtes là.

 - J’ai soif, j’ai chaud.

  Elle ouvre  son blouson et enlève sa casquette. Surprise!  Elle est blonde. Blonde comme une Suédoise.

 - Je croyez que vous étiez...

 - C’était une perruque, m’explique-elle en s’asseyant... Je change de style tous les mois. C’est un jeu. J’adore jouer à ça. J’aurais dû être comédienne. Mais je suis incapable de retenir un texte. Je m’embrouille vite. J’ai essayé. Mais ça ne marche pas. Ça me rend folle. Vous êtes déçu?

 Je ne sais pas quoi répondre. Je m’étais  habitué à l’autre. À cette autre qui était elle sous une autre apparence.

 - Pourquoi vous ne me répondez pas? me demande-elle. Je ne vous plais plus?  Vous semblez  triste.

 - Non, je ne suis pas triste, je suis tout confus. Je m’étais fabriqué tout un monde et ce monde est parti en fumée. En une fraction de seconde. C’était un monde bâti sur le rouge et le noir. Le rouge sang. Le rouge cuivre. Le noir ébène. Et le noir anthracite. Un monde engendré par des couleurs.

 - Vous êtes romantique.

 - Qui ne l’est pas en ces temps chargés d’interdits.

 Un long silence s'installe entre nous. Elle commande à boire. Puis elle me demande:

 - Vous êtes marié?

 - Je suis divorcé et je vis seul.

 Elle sourit.

 - Ce n’est pas une invitation au mariage, je lui dis.

 - Dommage.

 Je corrige, en quelque sorte:

 - C’est une invitation à l’amour.

 - Dommage tout de même.

 - Je ne vous comprends pas.

 Elle s’explique:

 - Quand l’amour est là, tout est là. Tout est possible. Sans la moindre projection. Passé, présent et futur ne font qu’un. Nous vivons l’instant présent. Nous sommes en plein dans la vie.

 - Mais le mariage, ce n’est pas l’instant présent.

 - Vous ne m’avez pas comprise.  Le mariage n’est pas important. Ce qui est important, c’est l'invitation au mariage. C’est ce grand coeur qui s’ouvre à l’autre, au monde, à tout.  Vous me comprenez maintenant?

 - Oui, je vous comprends.

 Un court silence. Puis je m’explique à mon tour:

 - Le mariage est pour moi synonyme de sécurité, d'acquisition, de privilège, de propriété privée. J’achète et je me vends Pour l’éternité. Une éternité illusoire. C’est une invitation à la mort. La mort d’une histoire sans fin, la vôtre, la mienne. Pour une renaissance à une vie circulaire?

 - Circulaire?

 - On tourne en rond dans le mariage. Le couple se cherche sans cesse. Oui, il se cherche, se recherche...

 - Le va-et-vient et l’asphalte...
 
 Subitement, elle semble totalement ailleurs. Très très loin d’où nous sommes. Comme envoûtée. Arrachée à la vie. Au moment présent.
 
 Alors, je lui demande:

 - Et votre bibliothèque?

 - Quelle bibliothèque? Mais de quoi parlez-vous? me lance-t-elle, revenant à elle, revenant sur terre.

 - Vous lisez  beaucoup, n’est-ce pas? Et ceux qui lisent beaucoup ont forcément une bibliothèque chez eux. Au salon ou dans la chambre à coucher.

 Elle éclate de rire. Je ne comprends pas. Je me sens hors-circuit. Hors de son histoire. De toute histoire. Je laisse passer la tempête puis j’ose, non sans peine, lui poser la question suivante:

 - Qu’ est-ce qui vous a fait rire?

 - Vous êtes vraiment un fabricant d’histoires! Je lis beaucoup, c’est vrai, mais je n’ai pas de bibliothèque. Car...

 - Car?

 - Car, une fois le livre lu, je le jette ou je le donne mais il ne reste jamais chez moi. Pas de cimetière aux fantasmes et aux idées chez moi. De l’espace, de l’espace, rien que de l’espace.

 Tout à coup, elle se lève et me dit:

 - Excusez-moi, il faut que j’aille chez mon garagiste. L’asphalte, toujours l’asphalte. C’est la cause de tout. Je vous téléphonerez prochainement...

 Le temps passe. Les nuages passent. Les images vont et viennent. Les histoires se construisent et se détruisent. Au gré des désirs. Au gré du vent. Je regarde par la fenêtre. L’asphalte. La femme aux cheveux rouges me vient alors à l’esprit. Puis une autre la remplace. Puis une autre... une autre... une autre... et tout cela à la vitesse de  la lumière. À la vitesse de la pensée. Attention! me dis-je. Cela va trop vite. Dans un désir de construction. La construction d’une histoire. Avec un début et une fin. Attention à ce désordre! Il veut m’emporter loin d’ici et de maintenant. Il veut que je devienne son esclave et que lui devienne mon maître. Non, pas ça! Je suis prudent. Je suis attentif à ce cirque qui souhaite s'installer dans mon jardin. Je suis attentif à tout. Donc: je suis sans nouvelles de cette femme aux cheveux rouges, un point c’est tout. Alors passons à autre chose. À une autre histoire, peut-être. Ou au silence, c’est encore mieux. La vie, l’amour est un visiteur inattendu.

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11/06/2015

Un fabricant d'histoires (12, à suivre)

 Trois jours plus tard. Je tourne en rond comme une bourrique. Je regarde mon appareil téléphonique et je me dis: quand... quand... quand m’appellera-t-elle? J’ai hâte de lui parler. J’ai hâte de lui prendre la main.  Sa main gauche. Sa main entre mes mains. J’ai hâte de lui chuchoter légendes et promesses. Quelques ébauches d’histoire. Des histoires à construire. Sans lois ni interdits. Des histoires qui viennent de l’âme. De très loin. Ou de nulle part. Ou d’un monde qui n’a pas encore vu le jour. J’ai hâte de tout lui avouer. Tous mes crimes. Toutes mes défaites.  Ils sont nombreux. Elles sont nombreuses. J’ai hâte de la prendre dans mes bras et d’oublier l’homme que je suis, l’homme que j’étais. J’ai hâte de ne plus avoir hâte de quoi que ce soit. Dieu fasse, fasse qu’elle m’appelle!

 À un moment donné. Donné peut-être par le ciel.  Ou à moment inattendu, le téléphone sonne.  Je décroche. La femme est au bout du fil. Émotion. Très forte émotion.

 - Comment ça? me demande-t-elle.

 - Ça va, ça va mais ça pourrait aller mieux.

 Comme toujours. Les mêmes banalités. Les mots pour se réchauffer avant d’entrer dans la danse de la conversation. À un moment donné, prémédité celui-ci, je lance:

 - Je suis curieux  de voir votre bibliothèque.

 Pas de réponse verbale. Mais un petit rire. Quasi enfantin. Étouffé. Alors je lui dis:

 - Si vous estimez que votre bibliothèque n’est réservée qu’à une élite d’hommes dignes de confiance, faites en sorte que je devienne à vos yeux l’être le plus honorable de la terre afin que je puisse avoir accès à ce trésor.

 Et elle me répond:

 - En somme mes livres ont plus d’importance que moi.

 - Je n’ai jamais dit ça.

 - Mais vous le laissez supposer.

 - Alors je suis maladroit.

 - Peut-être... Soyez  plus direct. Je suis une femme libre et libérée. J’aime les discours clairs et précis. Et je fuis l'ambiguïté. Pour la simple raison que j’ai horreur de m’empoisonner l’existence. Je suis une personne simple et mon histoire est toute simple.

 Alors suite à ces mots, je lui déclare:

 - Eh bien, j’aimerais vous revoir pour mieux vous connaître tout simplement. Pas pour vous séduire. Ni pour vous raconter mes misères.

 - Voilà qui est bien dit!

 Et  elle me fixe un rendez-vous pour après les fêtes. Après Noël, après nouvel an, après cette période chargée d’émotion où les histoires se mêlent les unes aux autres créant ainsi désordre et mélancolie. 

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10/06/2015

Un fabricant d'histoires (11, à suivre)

... Un homme rencontre une femme. Il en tombe follement amoureux. Peut-être parce qu’elle a de magnifiques cheveux roux. L’homme a toujours rêvé d’avoir des enfants roux. Alors le roux devient sa couleur préférée. Puis toutes les couleurs proches de cette couleur. Puis... il se mets à adorer le cuivre, le laiton et l’or. Il construit une maison en brique. En brique rouge. Il achète des meubles en acajou. Et des tapis persans. Roses, pourpres et rouge sang. Il s'inscrit à un mouvement rouge. Mais finit par adhérer à un parti à tendance rose. Et brusquement, il s’achète une magnifique voiture vert pomme. Et tout son entourage est choqué. Scandalisé. Ne comprend plus. On va même jusqu’à le traiter de traître. Pour avoir choisi une voiture dont la forme et la couleur rappellent les ambitions libérales. L’esprit bourgeois. L’homme se gratte, se gratte, se gratte la tête et perd tous ses cheveux. À l’aube d’un jour nouveau ou plus exactement à l’aurore de ce jour, car c’est à ce moment-là que le ciel peut rougir à l’extrême, il fait la connaissance d’un moine bouddhiste qui philosophe sur l’oubli de soi. Séduit par les belles paroles et la modeste robe de celui-ci, safran, il part en Inde où... Où?...

 Je pose ma plume. Je range mon cahier. Je regarde par la fenêtre. L’asphalte. Toujours lui. Si seulement j’avais la vue sur un jardin... avec des fleurs et des arbustes. Des rosiers avec de belles roses roses. Ou rouges. D’une rouge flamboyant. Oui, si seulement j’avais la vue sur un jardin, je pourrais écrire des histoires sans asphalte ni feux rouges. Je pourrais... La femme est là. Dans ma tête. Dans mes veines. Dans mon sang. Coiffée d’un chapeau de cow-boy. D’Amérique ou d’Australie. Noir. Un fouet dans sa main gauche. J’aime les gauchères. Elle est nue. Presque nue. C’est-à-dire? Ce presque signifie qu’elle porte un soutien-gorge et une culotte transparents. Rouges. Des bas et un porte-jarretelles. Noirs. Et des chaussures à talon haut. Des talons pointus comme des aiguilles. Elle fait claquer son fouet. Des hommes accourent. Se jettent à ses pieds. Elle les fouette. Elle leur marche dessus. Ils prennent plaisir à la souffrance. Pas moi. Alors pourquoi ces images?  Parce que c’est ce que je crains le pire d’une femme. Sa domination, sa perversité, sa cruauté. J’efface tout. Façon de dire. Je passe à autre chose. Je suis dans le romantisme. La femme est habillée d’une longue robe en satin. Noire forcément. Le noir va bien avec le rouge. Avec ses cheveux rouges. Elle a une bible dans ses mains. Elle lit la bible.  Elle est croyante. Très croyante. Parfois trop. Cela me fait peur. M’étouffe. Ma future compagne sera... Sera? Elle sera ce qu’elle sera. Elle aura le sourire et les larmes de l’amour. Et ses projets seront ceux de l’amour. Ils naîtront à l’aube et mourront au crépuscule. La nuit sera pour la fête du corps et le repos de l’âme. Ma future compagne aura les cheveux rouges. Elle aimera le noir et détestera l’asphalte et les feux rouges. Ma compagne... mais... mais... je crois la connaître. Je ne la connais pas mais je la désire déjà. Avec elle, je fabriquerai des histoires et ces histoires seront notre vie. Une vie sans commencements ni fins.

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09/06/2015

Un fabricant d'histoires (10, à suivre)

 Chez moi. Je déjeune. Du simple. Du vite fait. C’est-à-dire? Un steak de cheval. Bleu. Et des carottes bouillies. Le carotène, c’est bon pour les yeux. M’a-t-on dit un jour. Une histoire de fou. Ou de fous. Lancée sur le marché pendant la guerre. Le monde a soif croyances et de certitudes. Les pièges sont nombreux. Tout disparaît au moindre vent. Je pense à la femme... À ses cheveux rouges. Grâce ou à cause  des carottes. Peut-être. Je me fais du café. Et je pense à son sac. Noir comme mon café. Tout rappelle ce qui fait appel. Est-ce un problème de désir? C’est le désir. Le désir d’un homme envers une femme. Qui se construit comme une histoire. Ou comme une lettre destinée à Dieu ou à la vie. Introduction, déroulement, conclusion. Je pense à la femme. L’aventure commence. Tout est possible. Vous vous faites du cinéma, me dirait ma concierge. Bien entendu, j’adore ça, ne suis-je pas un fabricant d’histoires? je lui répondrais. Mais la vie n’est pas un film, me dirait-elle. Qu’en savez-vous? je lui répondrais. Nous sommes tous des acteurs. Je suis tantôt le bon, tantôt le méchant. On me confie tantôt le rôle principal, tantôt un rôle secondaire. Tantôt parlant, tantôt muet. Tantôt expressif, tantôt effacé. Tantôt ceci, tantôt cela. Cela dépend du contrat que je signe. Du contrat, du contexte ou des évènements. Que je signe. Je m’engage ou... Ou? Ou rien. C’est le silence, le vide, une ballade dans un univers chargé de béatitude. Mais. Mais? Je suis un fabricant d’histoires. Un homme qui a probablement peur de la prolongation du vide. Du vide qui se prolonge, se prolonge, se prolonge... Alors je sors mon cahier de ma commode et je me mets à écrire...

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08/06/2015

Un fabricant d'histoires (9, à suivre)

 Où aller? Où être? Où espérer? J’entre dans une librairie. L’humanité se compose et se décompose. Les recettes de meurtre et de survie stagnent sur les rayons. Toutes les histoires se ressemblent. Elles ont un début et une fin. Une fin surtout. Une main prend un livre. Le livre se donne. La couverture s’exhibe. Les pages brassent de l’air. Quelques phrases s’échappent du livre. Vont vers le lecteur. Le titre rappelle à l’ordre. Autant qu’il peut. Tiens! Je reconnais le lecteur. Non, la lectrice. C’est la femme aux cheveux rouges et au manteau noir. Elle me reconnait aussi.

 - Vous êtes parti comme une fusée l’autre jour, me dit-elle... Vous n’avez pas loupé votre train à cause de moi?

 - Si.

 - Vraiment?

 Elle sourit. Elle ne me croit pas.

 - Vraiment? répète-t-elle.

 J’hésite... Puis, finalement, j’avoue:

 - J’ai eu peur.

 - Peur?

 - Oui, j’ai eu peur. Vos yeux noirs. Vos cheveux rouges...

 - Je suis si horrible que ça?

 - C’est tout le contraire.

 - Ah? Pourquoi la beauté vous fait-elle donc peur?

 - Ce n’est pas la beauté, c’est la ressemblance...

 - Je vois.

 - Non... En vérité, j’ai peur d’entrer dans une histoire.

- Oui, je me souviens, vous êtes un fabricant d’histoires. Mais dans quelle histoire avez-vous peur d’entrer?

 - La nôtre.

 Elle sourit de nouveau. Mais ce n’est pas le même sourire. Il cache quelque chose. Une vieille histoire certainement. Avec un très beau commencement et une horrible fin. Avec des hauts et des bas. Plus de bas que de hauts. Certainement, probablement ou peut-être!

 - Vous venez souvent ici? je lui demande.

 - Presque tous les jours. Je suis une grande consommatrice de livres. Je lis beaucoup. Mais je ne lis que chez moi. Au salon. Qu’au salon. Du soir au matin, souvent.

 Je m’imagine. Une femme qui passe ses nuits dans les livres, ça pourrait être le sujet d’un roman. Ou d’un film. Je la vois déjà penchée sur un vieux bouquin. Avec ses cheveux rouges sous une lampe à abat-jour. Avec ses yeux noirs derrière une paire de lunettes rose ou mauve chargée de faux brillants. Je la vois aussi en train de lire et de sucer des bonbons. Des bonbons à la menthe ou à la cannelle. En train de ruminer mille et une légendes, mille et une histoires avec ses gloires et ses défaites. En  train de se tordre sur sa chaise après quelques heures de lecture. Je la vois en train, en train, en train... Je la vois et je ne la vois pas.

 - J’aimerais vous connaître, lui dis-je. Vous connaître chez vous.

 - Déjà?

 - J’aimerais découvrir votre bibliothèque avec vos milliers de livres.

 Elle sourit. Tout autre sourire. Inexplicable.

 - Vous seriez fort étonné, me répond-t-elle.

 - Certainement... Qu’avez-vous dit: vous seriez ou vous serez?

 - Donnez-moi votre numéro de téléphone et je vous appellerez.

 Mon cœur se met à battre très fort. Suis-je déjà dans une histoire? Je lui donne ma carte de visite. Elle la glisse dans son sac. Il est noir. Noir ébène comme son manteau. Et nous nous quittons...

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07/06/2015

Un fabricant d'histoires (8, à suivre)

 Je me souviens. Elle était fragile et légère comme le vent. Elle avait des cheveux ébène et ses yeux anthracite. Elle portait toujours des habits noirs. Noir ébène ou noir anthracite. Jamais du rouge. Jamais du vert. Jamais du bleu. Que du noir. Du noir du matin au soir. Parfois, quand elle se disait capricieuse, elle s’achetait une petite culotte blanche qu'elle jetait par la fenêtre trois jours plus tard. Je me souviens et je reconstruis  cette histoire qui transforma ma vie. Comme toute histoire terrible qui engendre des bouleversements dramatiques. Je me souviens. Elle venait me voir dans mon atelier où je montais mes films. Uniquement là. Car elle avait peur d’être vue avec moi. Elle était  mariée  à un professeur de musique qui était devenu sourd d’une oreille. Suite à un accident de la route. À cause de l’asphalte. Un carré d’asphalte aussi glissant qu’une plaque de glace. À cause de la pluie aussi. Une pluie acide et grasse. Elle venait me voir après son cours  de dessin. Le lundi soir. Je suis tombé amoureux d’elle. Follement amoureux. Ses gestes. Sa voix. Ses sourires. Ses rires. Ses soupirs. Sa philosophie. Elle avait connu un grand sage que je rêvais de rencontrer. Elle me parlait souvent de lui. Comme on parle d’un frère que l’on a beaucoup aimé. Je me souviens. Un jour, elle me dit en me souriant:


 - Les sages se mettent aussi en colère. Quand la misère est insupportable. Quand la violence est inqualifiable. Quand l’amour est absent.

 Je me marche et je me souviens. Elle se promenait souvent à la campagne. Sans personne à ses côtés. Seule vraiment seule. Elle prenait plaisir à caresser l'écorce des arbres et à ramasser des feuilles mortes. Pour en faire des bouquets. Je me souviens. Elle se disait malade. Très malade. Elle l’était sûrement. Elle avait peur de devenir folle. Et qu’on l’enferme à jamais dans un asile. L’asile, elle avait déjà connu ça. On l’y avait emmenée de force. Suite à un comportement bizarre. Elle s’était mise à marcher à quatre pattes et à brouter de l’herbe. Je me souviens. Elle pleurait souvent dans mes bras. Quand elle me parlait de sa vie. De ses souffrances. De la séparation de ses parents. Des colères de son père. De l’indifférence de son mari. Elle pleurait souvent. Un rien l’attristait. Je me souviens. J’ai quitté ma femme et mes enfants pour elle. Pour lui donner goût au rêve. Pour vivre une longue histoire d’amour avec elle. Mais après quinze jours de vie commune, elle disparut de ma vie. Elle partit sans laisser d’adresse. Elle partit probablement pour l’Australie d’où elle était originaire. Elle partit seule ou avec son mari. Je me souviens. Le soir de sa disparition, je trouvai sur l’asphalte mouillé, à cent mètre de mon immeuble, une de ses petites culottes. Elle était encore toute blanche malgré la pluie. Une pluie acide et grasse. Je me souviens et je marche. Je marche et je me souviens. Défaisant et refaisant de vieille histoires. Histoire de mieux comprendre. De mieux me comprendre...

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06/06/2015

Un fabricant d'histoires (7, à suivre)

 La rue. Forcément d’asphalte. Maisons grises. Guère plus agréables à regarder. Je marche. Les mains dans dans les poches. La pipe au bec. Je croise un arbre de Noël. Je me souviens. Souvenirs. Fabrication d’images. En vrac. Du vrai et du faux. Le faux: du peut-être ou du il-aurait-fallu-que... Salade cérébrale. Je me souviens. Processus enclenché par un arbre. De Noël. Évocateur. La fête en famille. Les cadeaux. Le petit Jésus dans la crèche. La misère dans le monde. Et maintenant? Je n’ai plus que mon père pour rêver un peu. Ma mère est morte. Et ma femme, mon ex, et mes enfants sont loin. Seront loin. Très loin. Dans le nord. Encore plus loin. Je serai donc seul avec le vieux le 24. Sans sapin. Ni bougies. À quoi bon? La fête est synonyme de famille. On donne, on donne, on se donne entièrement. Être présent surtout. Et je serai absent. Et ils le seront aussi. Il y aura peut-être une place pour leur père. Dans leur tête. Dans leur cœur. Une place vide. Une place avec des si et des il-aurait-fallu-que. Je me souviens. Tout est de ma faute. Culpabilité oblige! Je n’aurais jamais dû être un fabricant d’histoires. Quoi alors? Cordonnier? Épicier? Avocat? Ou médecin? Psychiatre, peut-être. On gagne de l’argent en écoutant le malheur du monde. Les histoires des autres. Pas de fabrication. Que de l’écoute. Et de l’étiquetage. Des étiquettes, des étiquettes et encore des étiquettes. Une étiquette au moindre mécanisme. À la moindre larme. À force d’imaginer des histoires, avec leurs héros ou leurs antihéros, si gâtés par Dieu et les anges, j’ai fini par vouloir vivre une de ces histoires. Et j’ai plongé les yeux fermés dans une histoire terrible. Une histoire qui me colle encore à la peau. Une histoire d’amour et de guerre. Je me souviens... 

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05/06/2015

Un fabricant d'histoires (6, à suivre)

 Un désert d’asphalte. Des chaises. Des tables. Rouges et noires. Des femmes. Des hommes. L’automne a perdu toutes ses feuilles. Tout semble nu et froid. Que font-ils ces hommes et ces femme debout à côté de ces tables et de ces chaises? Rien. Ou si, ils se regardent. Se sourient. Se lancent des pensées. Identiques et contradictoires. Ils aimeraient bien s’asseoir à une table. Se mettre à table. Conjuguer leurs désirs. Leurs projets. Mettre un terme à leur solitude. Ils veulent partager leurs joies et leurs souffrances. Leurs souffrances surtout. Dieu les a oubliés. Dans ce désert. Que faire? Ils aimeraient bien s’asseoir mais ils n’osent pas. Ils ont peur. Peur du ridicule.  D’être ridicules. Peur d’être rejetés. Peur d’un profond désespoir. Peur de se trouver nulle part. Ou suspendus dans les airs. Dans un univers sans repères. Le vide. Ils se sourient mais ils se méfient l’un de l’autre. Les uns des autres. Ils projettent des images. Et se projettent des images. Dans leur tête. Dans leur âme. Mais une fois à table... c’est ça le danger. Alors? Courage! Impossible. L’asphalte a puisé toutes leurs forces. Ou les a détruites. Avant dans leurs jardins, ils hurlaient de bonheur. Ils criaient. Ils se disaient tout. Avant, avant, avant... ils commencent à vieillir. Et moi, suis-je différent d’eux? Non. Je suis pareil à eux. Quand, je ne m’observe pas. Quand, je  ne suis pas attentif au va-et-vient de ma pensée.

 Je me réveille. Quel rêve! Rien d’extraordinaire, finalement. Les rêves sont à l’image de nos interrogations. Je me rase. Je m’habille. Je prends mon petit déjeuner. Deux œufs au plat. Deux tartines à la confiture de rose. Et du café noir. Bien sucré. Deux tasses. La journée m’appartient. Façon de dire. Croyance inculquée.  L’avenir est dans tes mains, m’a-t-on dit un jour. Qui? Des grandes personnes. Car j’étais petit à cette époque. Trop petit pour  leur répondre: comment le savez-vous? Et je sors de chez moi...

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04/06/2015

Un fabricant d'histoires (5, à suivre)

 Changement de café. Là les tables sont plus discrètes. Mais les êtres plus bizarres. Qu’est-ce qui me fait dire ça? Leurs regards probablement. Ou leurs démarches. Ou leurs habits. Trop colorés. Trop chargés d’artifices. Artifices? Encore une question de ma concierge. Toujours elle! Qu’est-ce qu’elle vient foutre dans ma tête? En ce début de mois. De décembre. Décembre, décembre, ramassis de joies enfantines et de tristesses morbides. La famille se retrouve comme elle peut. Unie ou toute déchiquetée. Que vais-je inventer aujourd’hui? Une histoire qui tient debout? Qui dit debout dit  déjà vue. Malheureusement. À moins que... Je rentre chez moi. Minuit. Je me déshabille. Je me glisse dans mon lit. Je contemple le plafond. Blanc. Parfait. Ou plutôt pur. Ou mieux encore immaculé. La vie est un somnifère. Pourquoi cette phrase me vient-elle à l’esprit? Question de  sommeil? Je n’en sais rien. Je suis mal dans ma peau. Mal dans mon esprit. Je ferme les yeux et je m’endors.

 Où suis-je? Forcément dans le monde du rêve. La question en est la preuve. Car je sais que je me suis endormi et je doute que je vais me réveiller. Est-ce bien pensé?...

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