17/06/2015

Saïouda, la fille du portier (5, à suivre)

 J’habite avec ma famille, forcément,  au rez-de-chaussée du numéro 4 de la rue Cassinis. Où loge  au troisième étage, mon ami de nationalité trouble ou en voix de fabrication, Andy Hochstein... Bien entendu avec ses parents, son frère Peter et sa grand-mère, madame Rosenberg. Mon ami grec, Niki Michailidis, séjourne au numéro 2. Et Saïouda, l’indigène sans nom de famille, vit comme elle peut au 6. Nous sommes, tous les quatre, les enfants terribles du début de cette très longue ruelle dont il nous est interdit de connaître le bout. Car là-bas, tout au fond, on attrape les gosses pour les vendre ensuite aux cruels princes d’Arabie. La rue Cassinis! Je me souviendrai toujours.

  En principe, nous nous réunissons dans ma cachette, havre de paix où les anges assistent régulièrement à nos larmes et à nos lamentations, après la sieste. C’est-à-dire: après trois heures de l’après-midi. L’équipe est rarement au complet. La plupart du temps, je m’amuse, soit avec mon frère Ouly, qui est plus âgé que moi de quinze mois mais qui ne fait pas partie de la bande, soit avec ma petite copine. C’est bizarre mais c’est ainsi.

 Andy et Niki sont en train de jouer aux billes. Et Saïouda et moi,  en train de dessiner ensemble,  avec mes crayons de couleur Caran d’Ache, la maison de nos rêves.

 - Pourquoi autant de chambres? me demande-t-elle à un moment donné.

 - Tu as raison, il y en a trop. Ma maman a dit à mon papa que plus la maison est grande, moins on a de chance de trouver une bonne.

 - Pourquoi elle a dit ça?

 - Peut-être, parce que depuis que Fardossa est partie au village, personne ne veut venir travailler à sa place.

 - Elle est partie pour toujours?

 - Non, pour dix jours, rendre visite à une vieille tante, en Nubie. Mais comme elle ne sait pas compter, la semaine devient vite  un mois...
 
 - Tu aimes beaucoup Fardossa, n’est-ce pas?

 - Énormément.

 - Plus que moi?

 - Non, car toi tu es ma perle et elle, c’est ma forteresse.

 - Je ne comprends rien...

 - Quand nous seront vieux, tu deviendra ma femme tandis qu’elle... elle continuera à faire le manger, à nettoyer la maison et à  caresser de ses mains noires et douces  mes blessures...
 
 - Combien d’épouses auras-tu? Trois comme mon oncle ou deux comme mon père?

 - Une seule, toi.

 - Je croyais que tu étais riche.

 - Les Européens ne peuvent pas se marier plusieurs fois.
 
 - Si, ils peuvent.

 - Comment ça?

 - Ils divorcent et ils se marient de nouveau... Chez les Arabes, on est plus généreux. On n’est pas obligé de divorcer pour se marier une seconde, une troisième ou une quatrième fois ...

 - Tu en sais des choses.

 - C’est normal, la famille ne cesse de parler de ça. Surtout depuis que mon père est tombé amoureux d’une lointaine cousine.

 Andy compte les billes qu’il vient de gagner, Niki s’approche de moi et me dit en regardant avec beaucoup d’admiration notre dessin, certainement un chef-d’œuvre à ses yeux:

 - Tu dessines très bien... C’est vrai que tu veux devenir peintre?

 - Explorateur ou peintre? crie aussitôt Saïouda, toute irritée, par jalousie probablement.

 - Explorateur, je réponds, sûr de moi... C’est mon oncle Franco, le cousin de ma mère, qui dit à tout le monde que je vais devenir peintre.

Avec mon frère.jpg

Avec mon frère Ouly (Ulrich) au bord de la mer... date inconnue

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École Suisse d'Alexandrie... mai 1954

Tombeau de famille2.jpg

Le tombeau de famille, au cimetière protestant... le 8 décembre 1946

07:00 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer |  Facebook | | | |

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