30/05/2015

Entrez sans frapper (18, fin)

 Le véritable héros meurt dans l’ombre. Le jour, les corbeaux visitent sa tombe. La nuit, seule la lune, quand elle est présente, surveille sa dernière demeure avec admiration. Le bateau de mes sentiments navigue en pleine mer. Une mer d’huile. Je peux dormir sur mes deux oreilles. Le plus et le moins se sont dilués. Le voyage est paisible. Le mal est cendre. Le bien plénitude. À quand la prochaine tempête? Dieu seul le sait. J’accepte ma destinée. Tel un lézard, je me chauffe au soleil. Les plaines sont dorées. Les livres sont ce qu’ils sont. Du bois transformé puis imprimé. Ni plus ni moins. Étonné du silence de la femme en bleu et curieux de connaître ses intentions à mon égard, je compose son numéro. Une première fois. Un deuxième. Une troisième. La quatrième est la bonne, elle est au bout du fil.

 - Vos mots m’ont beaucoup touchée, me dit-elle. Malheureusement, je vais vous décevoir, je ne suis pas libre. Depuis quatre mois, je vis quelque chose de très intense avec quelqu’un...

 Je réponds par des justificatifs insensés. Je parle pour parler. Un mur est là. La Grande Muraille. Elle m’a parlé de portes ouvertes. En cas de malheur, une porte ouverte est une porte de sortie. Quelle organisation! À croire que les femmes sont d’excellentes mathématiciennes. Elles ont du génie. La femme en bleu ne badine pas avec l’amour.  Elle sait ce qu’elle veut. Moi, j’ignore tout du verbe vouloir. Elle est peut-être dans le vrai. Moi dans le faux. Elle est entrée dans ma mémoire sans frapper. Comme si sur mon front, il est inscrit: Entrez sans frapper. Je vais devoir mettre des serrures un peu partout maintenant. Dans mes yeux. Dans mes oreilles. Dans ma bouche. L’indomptable me harponne. Le concret m’est indifférent. Le merveilleux n’est pas encore pour demain. Je fais marche arrière. Je pense à la femme au chapeau rouge. Elle voulait par force entrer sans frapper. Elle n’a pas mérité le temps nécessaire pour  réussir et s’installer. Le monde m’inquiète. Les maisons sont trop attachées, les unes aux autres. Les êtres trop détachés. Je me console avec mes livres. Mes éternels alliés. Je regarde mon stylo. Il est magnifique. Une fois de plus, j’ai plaisanté avec des ombres. J’ai rêvé au merveilleux durant quelques jours. J’ai agi en romantique. Je me suis fait avoir comme un gamin. Je regarde de nouveau mon stylo. Il est encore plus magnifique. Je sens que je vais me mettre à écrire. Une centaine de pages au moins. Ou plus. Il faut que je purge tout mon savoir. Ça y est! J’écris...

Moillesulaz, le 11 avril 1989.

09:22 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (2) |  Imprimer |  Facebook | | | |

Commentaires

Cher Monsieur Vogel
Magnifiques textes que j'ai dévorés avidement.
Dommage d'être arrivé déjà à la fin.
Merci pour ce superbe voyage qui décrit tellement bien la vie et les sentiments.
Bien à vous
A. Piller

Écrit par : A. Piller | 02/06/2015

@ A. Piller

Mille mercis pour votre compliment.

Très cordialement, Hank Vogel.

Écrit par : HanK Vogel | 02/06/2015

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