29/05/2015

Entrez sans frapper (17, à suivre)

 Une odeur de frites me chatouille le nez. Je prends place à deux pas de la sortie. Le restaurant est bondé. Une foule de bureaucrates, de secrétaires et d’ouvriers. Les patrons sont déjà au lit. Je suis seul à une table. Je commande le plat du jour, vin compris. On me sert le plat de la veille. Je ne réclame pas. Je pense aux millions d'affamés dans le monde. Je pense aussi aux milliers de vaniteux qui font des histoires pour un poil de cheveu dans la soupe. Subitement, je pense également à la femme en bleu qui ignore tout de mes sentiments. Au fait quels sentiments? L’envie d’aimer et d’être aimé est-ce un sentiment? Qu’est-ce que cherche exactement? L’âme sœur?  Une complice? Être bien dans ma peau? L’avoir domine l’homme. L’être est quelque part dans les airs. Je suis minable. J’avale mon ballon de rouge. Le vin est un poison qui soigne l’instabilité. À dose raisonnable. Une femme me regarde. Elle est au bout de la salle. Moi, je suis au bout du rouleau. Je mens comme je respire. Mon esprit est un vagabond. Je me souviens d’une nouvelle que j’ai écrite. La mésaventure d’un homme de quarante ans qui est amoureux d’une femme invisible. Il faut être fou pour en arriver là. Je bourre ma pipe. La femme du fond a cessé de me regarder. Elle ne doit pas aimer les fumeurs. Quelqu’un de sa famille est peut-être mort d’un cancer de la gorge. Elle a raison de fuir les fumeurs. Quelle aille au diable! Je paye. Je me libère du plus pressant besoin physiologique après boire et manger et je vais me dégourdir les jambes dans le jardin public le plus proche

 Et me voilà de nouveau face à  ma montagne de livres. La vieille nonne n’a pas bougé d’une semelle, elle déjeune toujours derrière son bureau.

 - Une dame a téléphoné, me dit-elle. Elle vous rappellera.

 - A-t-elle laissé un message?

 - Oui... Non... Elle voulait vous remercier pour votre plaquette de poèmes.

 Zut! Je n’aurais pas dû quitter mon siège.

 - Elle vous rappellera dans l’après-midi, me précise-t-elle.

 Je marche à fond. Je galope. Je cultive l’espérance. La salle de la bibliothèque baigne dans une atmosphère magique. Je suis joyeux comme un enfant. Les livres glissent de mes mains. Je cherche le mot amour dans le dictionnaire. Puis le mot angoisse. Puis le mot espoir. Puis le mot désespoir. Je m’envole. Je rase le sol. Je suis léger. Je suis lourd. De nouveau léger. De nouveau lourd. Les aiguilles de ma montre se moquent de moi. Je me moque de tout. Je suis triste. Personne ne m’a appelé. Mes ailes sont en plomb. Comme un chien battu, je retourne au bercail. Les murs sont gris. Ma matière grise s’effrite. La mélancolie crie victoire. La femme en bleu se fait désirer.

12:57 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (2) |  Imprimer |  Facebook | | | |

Commentaires

Bien le bonsoir Cher monsieur Vogel
Attention tout d même les pets de nonne ne garantissent pas une mort en odeur de Sainteté/rire
Très bon week'end pour Vous Monsieur

Écrit par : lovejoie | 29/05/2015

Bon weekend à vous, très chère Lovejoie.

Écrit par : HanK Vogel | 29/05/2015

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