14/11/2013

Panique à Sexbierum (13, à suivre)

Pier
 - Quel hermétisme!

 Siebe
 - L’hermétisme n’est qu’une question de point de vue. Question de longueur d’onde. Question de langage.

 Pier
 - Donnez-moi votre clé.

 Siebe
 - Quelle clé?

 Pier
 - Une de vos clés. La clé de la simplicité par exemple. Celle qui ouvre toutes les portes.

 Siebe
 - Ah non! Pas cette clé. N’importe laquelle mais pas celle-ci.

 Pier
 - Et pourquoi donc?

 Siebe
 - Parce que mon âme risquerait d’être mise à nue. Alors adieu identité! Adieu personnalité! Adieu respect! Adieu la pureté de ma nudité!

 Pier
 - Je comprends. J’accepte.

 Siebe
 - C’est bien. Un bon point pour vous.

 Pier
 - Parlez-moi du bronze.

 Siebe
 - N’en n’avez-vous pas saisi le le sens?

 Pier
 - Non.

 Siebe
 - Non? Vraiment?

 Pier
 - Vraiment... De quoi s’agit-il?

 Siebe
 - Des médailles, des décorations, des distinctions, des trophées, des coupes, des prix, des diplômes, des certificats, des brevets et autres justificatifs justifiant votre compétence ou votre bravoure dans tel ou tel autre domaine. Artistique, littéraire, scientifique ou civique...

 Pier
 - Du vent. La gloire n’est que du vent. Un vent qui essouffle la créativité. Des baisers sans lendemain. Le lauréat se met à planer dans une illusoire béatitude le jour des félicitations et plonge dans le gouffre du doute  quelques jours plus tard. Du vent, du vent, rien que du vent.

 Siebe
 - C’est parce que le vent est votre spécialité que vous parlez ainsi?

 Pier
 - Probablement... Le pathologue ne voit-il pas la maladie partout? Le criminologue ne voit-il pas le crime partout? Et le...

 Siebe
 - Parlez-moi plutôt de vos vents.

 Pier
 - Je m’y attendais! C’était trop beau. Hélas! Les soucis quotidiens et les problèmes sociaux anéantissent en une fraction de seconde le charme des escapades poétiques... Je vous ai tout dit sur mes vents. Qu’est-ce que  vous voulez savoir de plus? Ne dit-on pas que la plus belle fille  de la terre ne peut pas donner ce qu’elle n’a pas?

 Siebe
 - Sans doute. Mais vous n’êtes ni la plus belle fille, ni le plus bel homme de la terre. Vous comprenez?

 Pier
 - Je souhaiterais ne pas comprendre. Ou comprendre davantage.

 Siebe
 - Vous êtes une figure nationale et vous le savez. Notre pays attend un geste de noblesse de votre part.

 Pier
 - Il attendra longtemps.

 Siebe
 - Pourquoi cette indifférence?

 Pier
 - C’est un vieille histoire. Un histoire qui a laissé des cicatrices.

 Siebe
 - Je vous croyais au-dessus de tout.

 Pier
 - C’est-à-dire?

 Siebe
 - Au-dessus du passé. Au-dessus de la rancune. Au-dessus de la haine. Au-dessus du temps...

 Pier (rêveur)
 - Je le croyais aussi.

 Siebe
 - Qu’avez-vous?

 Pier (l’air souffrant)
 - Je suis fatigué. La vie est un lourd fardeau. Qui pèse lourd. Très lourd. D’une lourdeur très lourde. Un lourd fardeau qui pèse lourdement lourd.

 Siebe
 - Voulez-vous que j’appelle un médecin?

 Pier
 - Non merci. Je préfère mourir en bonne santé que mourir en pièces détachées, recollées au profit du hasard et de l’expérimentation.

 Siebe
 - De quoi souffrez vous?

 Pier
 - De ventophobie.

 Siebe
 - Comment est-ce possible? Vous, le grand spécialiste des vents artificiels?

 Pier
 - Oui, moi. Moi, le grand spécialiste des vents artificiels. Oui, je souffre de ventophobie... Le ventophobe fuit le vent quand il est là et l’invente lorsqu’il est ailleurs.

 Siebe
 - Et maintenant?

 Pier
 - Je ne comprend plus rien. Quelque chose d’autre ou quelqu’un a remplacé le vent. Serait-ce vous?

 Siebe
 - Vous plaisantez?

 Pier
 - En ai-je l’air?

 Siebe
 - Je ne sais pas. Vous êtes rouge comme une tomate.

 Pier
 - C’est la timidité.

 Siebe
 - A cause?

 Pier
 - Vous.

 Siebe (surprise)
 - A cause de moi?

 Pier
 - Oui, à cause de vous.

 Siebe
 - Mais il n’y a aucune raison de vous mettre dans un tel état.

 Pier
 - Si, si, il y en a une.

 
 Siebe
 - Laquelle?

 Pier
 - Une déclaration d’amour est en gestation.

 Siebe (étonnée)
 - Vous voulez me faire une déclaration d’amour?

 Pier
 - Oui.

 Siebe
 - Alors, faites-la si ça peut vous soulager.

 Pier
 - Ce n’est aussi facile que ça.

 Siebe
 - Un je t’aime est un jeu d’enfant.

 Pier
 - Pour un enfant peut-être, pas pour fabriquant de vents. (Il ment par modestie:) Si j’étais poète, j’aurais sûrement trouvé les mots nécessaires pour vous déclarer mon amour. Je vous aurais écrit un poème et une lettre.

 Siebe
 - Qu’auriez-vous écrit?

 Pier
 - Je vous aurais écrit ceci par exemple: voici mon dernier poème. J’espère qu’il vous fera passer un agréable moment de lecture. Mais j’espère surtout qu’entre les mots, qu’entre les lignes, qu’entre les strophes, là où le prodigieux silence existe,  naîtra un profond sentiment, au-delà de toute décision et de tout choix, qui nous unira à jamais. Ou plus fort encore: je vous aime et j’ai envie de connaître vos joies, vos souffrances, vos rêves, vos désirs, vos craintes, votre peau, votre bouche, votre corps, vos rires, vos sourires, vos soupirs, le battement de votre coeur face au beau, au merveilleux, et cetera, et cetera...

 Siebe
 - Malheureusement, vous n’êtes pas poète et vous ne m’aimez pas.

 Pier
 - Oh si, oh si!

 Siebe
 - Vous êtes poète?

 Pier
 - Je suis amoureux de vous.

 Siebe
 - Depuis quand?

 Pier
 - Depuis la première fois que je vous ai vue à la mairie.

 Siebe
 - Mais vous l’avez faites!

 Pier
 - Quoi donc?

 Siebe
 - La déclaration d’amour.

 Pier
 - Elle est incomplète.

 Siebe
 - Moi, je trouve qu’elle est suffisante.

 Pier
 - Elle est incomplète.

 Siebe
-Qu’entendez-vous par une déclaration complète?

 Pier
 - Une déclaration accompagnée d’un vent d’espoir, d’amour. Ne suis-je pas fabriquant de vents après tout?

 Siebe
 - Qu’attendez-vous pour réaliser une telle oeuvre?

 Pier
 - Le but m’inquiète. Un vent qui n’atteint pas son but est un vent perdu. C’est un vent en l’air. Un vent errant, misérable, sans ambition, sans destin...

 Siebe
 - Je comprends. Et si j’avais un faible pour vous?

 Pier
 - Je n’hésiterais pas une seconde, je vous enverrais un vent chargé d’une passion extrême. Un vent sublime et subliminal. Mais un vent à risque.

 Siebe
 - A risque vis-à-vis de qui?

 Pier
 - Vis-à-vis des autres et de la planète peut-être.

 Siebe
 - Tant pis pour les autres! Envoyez-le moi ce vent passionnant.

 Pier
 - Le voulez-vous vraiment?

 Siebe
 - Je le veux.

 Pier
 - Alors, embrassez-moi.

 Siebe
 - Maintenant?

 Pier
 - Oui, maintenant.

 Siebe
 - Est-ce vraiment nécessaire maintenant?

 Pier
 - J’ai besoin d’un déclencheur

 Siebe
 - Demain. Pourquoi pas demain?

 Pier
 - Demain, ça sera trop tard.
 
 Siebe
 - Bon! Que le sacrifice se métamorphose en un plaisir immense!... à suivre

07:00 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer |  Facebook | | | |

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