24/06/2013

Ombres naïves (20, fin)

20
 Je pensais souvent à Corinne. Je rêvais d’amour et je profitais de la faiblesse et de la bonté des autres femmes jusqu’au jour où...

 - Tu m’en veux vraiment? me demanda Corinne.

 - Je ne sais pas, répondis-je.

 - Tu ne m’aimes plus?

 - Tu le sais bien et c’est ça le pire .

 -  Crois-moi, Jean. Je l’ai fait comme ça, sans trop y penser ou à force d’avoir trop pensé. Je ne sais plus ce que je dis. On m’a promis le paradis et j’y ai cru. C’est exactement ça, je suis bêtement tombée dans le piège. Jean, tu m’en veux pas trop?

 Je ne répondis pas.

 Corinne se blottit contre moi.

 - Jean, jean, murmura-t-elle.

 - Mais qu’est-ce que tu as? lui demandai-je.

 - Rien, rien, me répondit-elle. Aime-moi, aime-moi fort.

 Et elle se blottit davantage contre moi.

 En quelques mois, Corinne avait énormément changé . De la petite fille, il n’en restait plus grand-chose. Je croyais ce jour-là retrouver les mêmes sensations, les mêmes sentiments qu’autrefois mais je fus vite déçu.

 Le temps n’arrange pas les choses. Au contraire, le temps avait emporté au loin le doux parfum qui nous unissait. Nous continuâmes à nous dire les mêmes mots, les mêmes phrases d’amour mais derrière les mots se cachait de l’incertitude. Nous nous aimions, nous en étions persuadés mais était-ce véritablement de l’amour?

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 Trois jours plus tard, Corinne m’écrivit:

 J’ai préféré te l’écrire, je n’ai pas osé te le dire l’autre jour. Je crois que je suis enceinte. Bientôt trois mois. Aide-moi, Jean. Tu connais ma famille, surtout mon père. Aide-moi avant qu’il ne soit trop tard. Je t’embrasse tendrement. Je t’aime.

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 - Tu es complètement fou, me dit Jacques. Mais tu te rends compte? Non, non, je n’ai pas envie de finir mes jours dans une cage. Et tout ça pour qui? Pour une salope.

 - Répète! dit-je.

 - Parfaitement.

 - Fais attention à ce que tu dis!

 - C’est plutôt à moi de te dire ça. Tu trouves intelligent de vouloir cambrioler et tout ça pour une histoire d’avortement?... Elle n’a qu’à le garder, le gosse.

 - Mais il n’est pas à moi, bon Dieu!

 - Alors pourquoi tu te fais tant de soucis?

 - Tu es un petit con, Jacques. Tu ne comprends pas? J’aime Corinne.

 Jacques sourit.

 - Parfaitement, je l’aime, lui dis-je.

 - Aimer! Sais-tu ce que ça veux dire aimer? me demanda Jacques.

 - Arrête tes théories.

 - Justement, je commence. Jean, tu es un pauvre type. Oui, un pauvre type parce que tu ne vois pas plus loin que le bout de ton nez . Tu dis que tu aimes Corinne, mais en vérité tu n’aimes que l’image que tu t’es fait d’elle. Oui, une image qui réconforte, qui apporte sécurité, honneur et tout le bastringue. Et le fait que Corinne aura un enfant de quelqu’un d’autre, ça te bouleverse. Ça bouleverse tes pensées, tes désirs, tes images. Non, Jean, ne me dis pas que tu l’aimes. Aimer ce n’est pas vouloir, ni vouloir pour soi, ce n’est pas ce que tu crois. Aimer, c’est accepter les choses comme elles sont. Aimer ce n’est pas aimer uniquement son enfant ou ses enfants mais les enfants du monde entier.

 Jacques ouvrit la boite où il rangeait ses économies...  

 - C’est tout ce que j’ai, me dit-il. Je te prête volontiers cet argent, mais quant à ton coup... non merci.

 - Tu ne comprends pas? Il m’en faut le double, dis-je à Jacques, sachant ce qu’il y avait dans la boîte.

 - Et elle, elle n’a rien?

 - Absolument rien.

 - Pourtant, ses parents...
 
 - Ça me fait une belle jambe.
 
 - Oui, évidemment. Et les banques?

 - Tu me fatigues, Jacques. Tu crois que les banques prêtent à un type comme moi? J’ai tout essayé... Il ne reste qu’une seule solution...

 - Fais ce que tu veux, mais moi, je ne marche pas...

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 Quelques jours plus tard, Jacques, Fernand Ladébrouille et moi-même, nous décidâmes de commettre un hold-up. Le coup du siècle, selon Fernand.

 Malheureusement et heureusement, le coup du siècle se transforma, au fil des opérations, en coup raté.

 Et le soir de cet inoubliable jour, Corinne m’appela au téléphone et me dit d’une voix joyeuse:
 
 - Elles sont revenues... Qu’est-ce que j’ai?... Mais je n’ai rien, absolument rien... Mais non, mais non, tu n’as rien compris. Je n’ai rien, je ne suis plus enceinte, quoi!... Non, je ne suis pas du tout folle, c’est la pure vérité. On appelle ça une grossesse psychique...

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 Une semaine plus tard, Corinne et moi, nous nous quittâmes pour toujours. Toujours est un grand mot, qui sait!

 Quant à Jacques, il réalisa son film, une année plus tard, un film qui lui coûta les yeux de la tête et qui, à connaissance, ne fut jamais commercialisé. Un fiasco total.

 Je suis complètement vidé. Oui, vidé, perdu si l’on veut. J’ai l’impression d’avoir tout dit, tout craché, tout ce que j’avais au fond de l’estomac... Je suis arrivé au point de saturation. Comme un grand garçon, je croyais qu’à la fin de ce pénible combat, j’aurais trouvé repos et bonheur. Mais ce n’était qu’une illusion de plus... Vidé est mon coeur, vidé, vidé... et j’attends bêtement le retour d’une quelconque sensation. J’ai semé des graines et la tempête, le vent les a emportées au loin, loin de mon jardin adoré. J’ai tout semé, toutes les graines que je possédais. Que peut faire un jardinier dans ce cas: rien, absolument rien. Admirer le j jardin des autre? Possible, mais faut-il encore avoir l’envie  et je n’ai plus envie de rien. J’ai bu tout l’eau de mon puits et celui-ci est maintenant sec. Je n’ai ni eau, ni soif. Je ne ressemble qu’au puits. Voilà où j’en suis après avoir péniblement combattu, avec acharnement et passion. Le soleil s’est levé et je me suis trouvé ainsi allongé sur le sable brûlant du désert.

 J’ai écrit une nouvelle en m’inspirant d’événements vécus où le point de départ c’était mon père. En quelque sorte, je condamne mon père, ma cervelle le condamne. Je le rend responsable de mon éducation, de ce désordre qui est au fond de moi...

 Oh! Que c’est parfois ridicule de raisonner! L’esprit est souvent avide d’explications, de réponses, de résultats, mais la vie est souvent sans réponse.

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 Quelque temps plus tard, par hasard, quelque part, en Suisse...

 - Comme ça fait du bien de revoir son fils, me dit mon père.

 - Tu sais, ça fait un sacré bout de temps que je te cherche, lui dis-je.

 - C’est vrai j’aurais dû t’écrire.

 - Qu’est-ce que tu deviens?

 - Pas grand-chose.

 Mon père regarda le ciel puis il me dit d’un ton particulier, inexplicable:

 - Comme un oiseau dans le ciel, j’aimerais découvrir le monde. D’en haut, ça doit être drôle de regarder les hommes bouger. Ils doivent ressembler à des fourmis... Petit est le général vu d’en haut. Petits sont ceux qui se prennent au sérieux. Petit tout le monde. Nous ne sommes rien vu d’en haut, rien, absolument rien. Et nous nous donnons tant de mal à être quelqu’un de bien, quelqu’un de grand. Poussière est la terre dans cet univers parsemé de soleils. A quoi bon tous ces efforts, tous ces combats que l’on mène avec acharnement? A quoi bon? A rien. Gaspillage, gaspillage, inutile... Je regrette, Jean, je regrette de n’avoir jamais su te dire ce qu’il y avait au fond de mon être, toutes ces richesses que je refusais de te faire connaître. Peut-être parce que je t’ai toujours considéré comme un enfant.Peut-être aussi parce que chaque fois que je te regardais, je voyais ta pauvre mère en train de mourir, en te mettant au monde. C’est peut-être tout ça qui m’empêchait d’être un homme libre et d’agir en homme libre. J’ai le coeur fatigué de m’être battu pour atteindre ce fameux sommet de la gloire que tout imbécile désir, veut atteindre. Réussir! Être riche! Être célèbre! Oui, je  me suis battu comme un damné et tout ça pourquoi? Parce que j’ai été élevé ainsi. Être le premier, le plus fort. Mon père m’a éduqué ainsi, l’école, la société m’ont éduqué ainsi et, moi de mon côté, j’ai essayé de faire pareil avec toi, souvent contre mon gré, lâchement... peut-être parce que j’avais peur, je ne voulais pas que tu deviennes un révolté. J’ai fait le maximum pour toi, peut-être mal, mais je l’ai fait avec toute la difficulté du monde... Toute ma vie, j’ai hésité, j’étais en conflit avec moi-même. Je n’ai jamais eu le courage de dire la vérité à la face du monde, de vivre pleinement ma vie, libéré de toutes ces idées de gloire, de réussite. Regarde, Jean, comme le monde vit. La peur est présente partout. Que c’est triste de vivre ainsi. Tu as la vie devant toi, moi je suis au bout de mes forces, si tu as des choses à dire, à faire, n’hésite pas, il y a tant de choses à découvrir sur terre... Tu écris toujours?

 Je fis un petit sourire.

 - Il y a quelques jours, j’ai écrit quelque chose, l’unique poème de ma vie, me dit mon père. Tu n’es pas mon fils pour rien. Oui, j’ai fait ça parce que j’ai senti que j’allais te retrouver.

 Puis il sortit un feuille de papier de la poche intérieure de son veston, mit ses lunettes et lut:
 
 - Lorsque le souvenir disparaîtra de ta cervelle, lorsque l’avenir ne te préoccupera plus du tout, lorsque la haine tu la nommeras ignorance, lorsque les graines seront ta joie et ta souffrance, lorsque la grêle tu ne la compareras pas à un voyou, lorsque la comparaison aussi disparaîtra de ta cervelle, lorsque tes ennemis ressembleront à tes amis, lorsque tes amis aussi ne seront ni riches ni pauvres, lorsque ta main aura caressé mille bambins, lorsque ta mère et moi-même auront quitté la terre, lors que tout ce que tu aimes brillera dans l’infinité des temps, lorsque le temps tu l’oubliras, lorsque tu en arriveras là, tu ne seras plus mon fils, tu seras un homme, mon fils.

nouvelle adaptée au cinéma sous le titre 
Le soleil des pauvres
avec Corinne Gottschall, Eva Keszeliova, Henri Charlet, Maurice Rémy, Hank Vogel 
image Christian Gloeckler  musique Béatrice Sans  réalisation Hank Vogel

© Le Stylophile, Hank Vogel, 1977, 2013.

08:00 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer |  Facebook | | | |

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