23/05/2013

La dernière goutte (11, fin)

 Quelques mois plus tard.

 Ali, souriant, sort de l’auberge en se frottant les mains.

 Ali
 - Encore une délégation aujourd'hui... Dans quelques jours, ça sera la retraite à trente ans pour tous les membres de ma famille... (Il cherche quelqu'un) Mais ou est-il allé?... (Il crie) Franz!

 Franz (caché derrière l’auberge)
 - Je fais pipi... J'arrive, j'arrive.

 Arrive Franz.

 Ali
 - Tu fais pipi en plein désert maintenant?

 Franz
 - Et toi, tu me dis tu maintenant?

 Ali
 - Nous sommes associés, non?
 
 Franz
 - Ça va, ça va.

 Ali
 - Une délégation de Japonais va bientôt arriver. Je viens de recevoir un appel téléphone.

 Franz
 - Moitié, moitié?

 Ali
 - Un quart pour toi.

 Franz
 - Alors, je partirai avec eux.

 Ali
 - D'accord. Moitié, moitié.

 Franz
 - Non, un quart pour toi.

 Ali
 - Ah non! Tu ne vas pas recommencer? La dernière goutte se trouvait dans mon sol après tout!

 Franz
 - Mais les idées?

 Ali
 - Les tiennes évidemment.

 Franz
 - Parfaitement!

 Ali.
 - Bon, je n'ai pas envie de recommencer mais sache que...

 Franz
 - Tu ferais mieux d'aller chercher quelque chose à boire.

 Ali
 - Je trouve que tu bois trop. À ta place, je ne boirais pas autant...

 Franz
 - Question de couleur de peau.

 Ali
 - Question de couleur de peau?

 Franz
 - Exactement. Les peaux blanches supportent moins bien le soleil que les peaux brunes, c'est connu. Elles ont donc plus besoin d'eau pour résister au soleil... Le blanc est une couleur pure, tandis que le brun...

 Ali
 - Je connais, je connais...

 Franz
 - Laisse-moi finir au moins.

 Ali
 - Non merci, je sais comment elles finissent tes théories.

 Franz
 - Comment finissent-elles?

 Ali
 - Par des claques et des coups de pied.

 Franz
 - Mais c'est grossier.

 Ali
 - Mais tu es grossier.

 Franz
 -Tu as de la chance que je ne suis pas raciste, autrement...

 Ali
 - Autrement?

 Franz
 - Autrement, je t'aurais balancé une bonne paire de claques.

 Ali
 - Merci.

 Franz
 -Va chercher à boire, si tu tiens vraiment à me remercier.

 Ali entre dans l’auberge. Franz regarde autour de lui.

 Franz (rêveusement)
 -Sacré désert! Cimetière des cimetières. Lieu sacré et maudit. Temple des temples. Nudité des nudités. Champ de bataille des champs de bataille. Puits des puits. Sécheresse des sécheresses. Roi farceur et incompris. Royaume sans roi. Lieu d'insolites rencontres et de mauvaises rencontres... Le silence est à tes pieds. Des pieds qui s' étendent à l’infini... Où serions-nous allés sans toi? Nulle part. Ou en Amérique du sud comme a fait ce sacré voleur de James. Le salaud!... Maudit sois-tu! Chercheur infidèle!

 Arrive à ce moment Ali, deux bouteilles dans les mains.

 Ali
 - Mais à qui parles-tu?

 Franz
 - Je pense.

 Ali
 - A haute voix?

 Franz
 - Je pense toujours tout haut... Je suis un un chercheur moi et non pas un politicien.

 Ali
 - J'ai pourtant connu des politiciens qui pensaient tout haut.

 Franz
 - Et où sont-ils maintenant?

 Ali
 - Ils sont morts.

 Franz
 - Ça ne m'étonne pas.

 Ali
 - Pourquoi tu dis ça?

 Franz
 - Tu me donnes une bouteille ou quoi?

 Ali
 - Oh, pardon.

 Les deux hommes se mettent à boire. Après quelques gorgées, Franz rote.

 Ali
 - Tu n'as pas honte?

 Franz
 - C’est toi qui m’as appris à faire ça.

 Ali
 - Moi?

 Franz
- Oui, toi.

 Ali
 - Je n'ai jamais fait ça de ma vie.

 Franz
 - Menteur!

 Ali
 -Parfaitement, jamais.

 Franz
 - C'est pourtant une coutume des gens d'ici.

 Ali
 - C’était une coutume... La roue tourne, mon cher ami.

 Franz
 - Es-tu certain?

 Ali
 - Plus que certain.

 Franz
 - C'est dommage. Car je trouve que c'est très pratique.

 Ali
 -Pratique?

 Franz
 - Ça aide, quoi! Ça permet de se sentir mieux. C'est dommage... C'est fou de voir comme...  notre civilisation vous a rendus civilisés.

 Ali
 - C'est-à-dire?

 Franz
 - Pleins de complexes.

 Ali
 - Moi, je ne trouve pas...

 Franz
 -Toi, évidemment!

 Ali (subitement en regardant à droite)
 - Les voilà! Ils arrivent!

 Franz
 - Où ça? Ah, oui... on dirait une fusée.

 Ali
 - On n'arrête jamais le progrès.

 Franz
 - Seul les hommes régressent.

 Ali
 - Mais jamais le progrès.

 Franz
 - La civilisation de la dernière goutte a cédé sa place à la civilisation des carburants agrosolidoliquides.

 Ali
 - Mais comment ont-ils fait pour trouver?

 Franz
 - Les chercheurs?

 Ali
 - Oui, comment ont-ils fait pour trouver?

 Franz
 - Dans la nécessité, l'homme trouve toujours... La civilisation de la dernière goutte n'a duré que le temps d'une évaporation. Je le savais.

 Ali
 - Cela a tout de même permis à James de s"acheter un château en Espagne, un chalet en Suisse et une somptueuse villa aux Bahamas.


 Franz
 - Il n'est pas le seul. Tout le monde en a profité. Surtout toi.

 Ali
 - Et toi alors?

 Franz
 - Moi, c'est normal, j'étais celui qui a eu l’idée.

 Un autocar s'approche.

 Ali
 - Arrange ta chemise.

 Franz arrange sa chemise. Les Japonais descendent de l’autocar.

 Ali
 - Bienvenus au coeur du désert. Je vous présente monsieur Franz.

 Applaudissements. Et on photographie.

 Ali
 - Monsieur Franz est, comme tout le monde le sait, un des rares chercheurs qui ont permis au monde entier de jouir des pouvoirs de la dernière goutte. C'est le symbole même du chercheur désintéressé. Il vit ici en mémoire d'une civilisation qui a été la nôtre... jusqu'à la derrière goutte.

 Applaudissements. Et on photographie.

 Franz (il lève les bras)
 - La dernière goutte, on l'a eu... à la sueur de notre front. Pour l'humanité! Elle a permis aux chercheurs paresseux d'avoir peur  afin qu’ils mettent un bon coup à leurs recherches. Elle nous a surtout permis de vivre comme avant, un certain temps. Car sans elle nous serions tous morts. Et les chercheurs les premiers. La dernière goutte est sacrée. Elle doit représenter pour nous l'image d'une crise qui a failli se transformer en une catastrophe. Nous étions tous au bord du précipice. Heureusement, nous avons réagi à temps. Car le temps, il faut s'en méfier. Il agit silencieusement quand tout va bien... jusqu'à la dernière seconde, jusqu'à la dernière goutte!

 Applaudissements. Et on photographie.

 Franz
 - Venez maintenant, mes amis. Je vais vous faire visiter l'intérieur de ce qui a été pour nous un laboratoire indispensable à nos recherches. Venez mes amis!

 Applaudissements. Puis les Japonais suivent Franz et Ali qui entrent dans l’auberge.

08:00 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (2) |  Imprimer |  Facebook | | | |

Commentaires

@Hank Vogel, très souvent je suis venue lire vos textes mais sans y apporter commentaire.Cependant en lisant le prénom de Franz dont il est question ,je ne sais pas pourquoi mais il a un air de ressemblance avec un peronnage fort connu en Suisse.Sans doute me trompe-je,rire
toute belle soirée pour Vous

Écrit par : lovsmeralda | 23/05/2013

Non, chère Madame. Si, pour vous, le Franz de cette histoire ressemble au Franz de nos histoires helvétiques... c'est un pur hasard. Mon Franz à moi est un chercheur qui boit de l'eau gazeuse et non pas du champagne à la barbe des Valaisains. Que Dieu sauve les siens! Bonne journée, Hank Vogel.

Écrit par : Hank Vogel | 24/05/2013

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