12/04/2013

L'incompris (2, fin)

 Mais.

 Oui, l'homme ne peut pas vivre deux vies sans jamais dévoiler les secrets de l'une à l'autre. Sachant aussi ceci, je pris la ferme décision de finir mes jours dans la plus grande des invisibilités, c'est-à-dire la mort.

 Mais?

 La vie est pleine de mais. L'homme est plein de mais. Chaque décision n'est jamais une décision précise mais une décision confuse, indécise. Je m'allongeai sur mon lit et je me mit à réfléchir.

 Comment mourir sans mourir? Comment "renaître" à jamais ou naître à nouveau si vous préférez? La médecine n'a pas de formule. Les drogues, c’est artificiel. Les prières: des illusions. La concentration: la fuite d’une prison vers une autre prison. Comment alors bon sang?

 Mon esprit était trop intoxiqué par tout ce que l'on m'avait enseigné, par trop de théories théoriquement sensées mais pratiquement irréalisables. Mon cerveau était trop lourd pour ce grand voyage vers l'infini.

 Je me grattai la tête. Puis les bras. Puis le ventre. Puis plus bas...

 Je me levai, j’enfilai mon pardessus et  quittai mon appartement pour un établissement publique.

 - On ne vous a jamais dit que vous êtes beau? me demanda subitement une jeune femme que l'alcool était en train de la détruire petit à petit. Je peux m'asseoir en face de vous?

 Je ne lui répondis pas mais je lui souris.

 - Aucune importance, je m’assieds tout de même, fit-elle.

 Et elle s'asseya en face de moi avec la plus grande difficulté du monde.

 Et elle but d'un trait le restant de son verre, un verre qui semblait être soudé à sa main gauche.

 - A boire, cria-t-elle, à peine le verre vide. Un autre whisky pour ma pomme!

 Le garçon accourut et remplit comme si de rien n'était le verre de cette pauvre créature.

 - Merci bonhomme! dit-elle au garçon. Sur mon éternelle ardoise.

 Et elle avala une bonne gorgée.

 Puis, comme par miracle, elle posa son verre devant moi et croisa fortement ses mains.

 - Buvez! m'ordonna-t-elle subitement... Je ne suis pas syphilitique, vous savez.

 - C'est bien possible. Malheureusement, je ne bois que du café.

 - Je le vois bien, me dit-elle en désignant du bras ma tasse de café.

 Puis elle continua d’un ton agressif:

 - Qu'est-ce que malheureusement vient faire ici? On dit oui ou non et non pas...  Bref, vous buvez ou quoi?

 - Non, merci.

 - Alors allez vous faire foutre, fit-elle  en reprenant son verre avec violence.

 Et elle le vida en une fraction de seconde.

 Puis, déçue de mon indifférence à l'égard de son whisky, elle se leva et, sans prononcer le moindre mot, elle quitta ma table.

 Pauvre fille, me dis-je. Que c'est triste d'en arriver là. J'ai tout de même de la chance, moi, d'avoir la possibilité de devenir invisible, de pouvoir quitter ce monde absurde de temps en temps pour quelques heures...

 Alors, je remerciait le ciel de ne m'avoir pas créé comme les autres.

 Et cette décision indécise, de devenir à jamais invisible, mourut à ma place... dans mon esprit bien entendu.

 On ne  peut pas... mais si, mais si on peut tout faire, on peut arriver à tout avec un peu de volonté. Je m'allongeai pour la xième fois tout habillé sur mon lit et une fraction de seconde plus tard, je fus propulsé dans le monde de l’invisible.

 J'étais à nouveau invisible. À nouveau tout était tout. J’étais dans le monde incroyable de l'incroyable. Plus rien ne m'attirait sur terre. Mon cerveau était vide. J'étais dans un univers où personne n'envie personne, où il n’y a  pas de place pour la dualité, la moquerie, l’hypocrisie... et surtout où le temps n'existe pas. J’étais au coeur même du silence... Je crois que je me répète, ma mémoire me fait défaut, non je crois plutôt que j'essaye de décrire, de définir quelque chose d’indéfinissable... C’est une histoire à se cogner la tête contre les murs. J'ai meilleur temps d'en rester là. La description du rêve n'est jamais le rêve lui-même. Mieux vaut donc ne pas trop dire d’âneries.

 Antoine posa sa plume. Il revit dans sa mémoire ses voyages dans le monde de l'invisible, bien que déformés par la vie quotidienne. Il revit aussi son psychanalyste, son ami Raymond, la fille qui l’avait trouvé beau, sa mère, son père, son patron et bien d'autres personnes qui ne l’avaient jamais pris au sérieux. Puis il effaça tout dans son cerveau et jeta son cahier au feu.

 Tout ça ne sert à rien, strictement à rien, se dit-il. Écrire pour qui? Écrire pour quoi? Jamais quelqu'un ne me croira...
 
 Cinquante ans plus tard, un couple d’amoureux découvrit un vieil homme mort dans une cabane en pleine forêt. L’homme avait un sourire étrange sur ses lèvres. Il ressemblait étrangement à Antoine.

 Et évidemment, personne ne comprit pourquoi cet homme s'était installé là, loin du monde. Sûrement un incompris, dirent certains.

08:00 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer |  Facebook | | | |

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