L'odyssée d'un rêveur (16, à suivre)

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 Toute expérience est enrichissante. Même celle de la prison, à condition qu'elle soit de courte durée. Elle est surtout enrichissante pour ceux qui aiment réfléchir mais abrutissante pour ceux qui n'ont rien à réfléchir. Je remercie le Seigneur pour m'avoir créé avec une cervelle capable d'encaisser bien des injustices et des insultes. Un cerveau guère plus développé que celui de n'importe quel autre idiot de mon espèce mais dont quelques cellules ont germé avec quelques siècles d’avance. Sans doute par un pur hasard de circonstance. Ou par caprice. Un génie n'est-il pas quelques fois capricieux?
Que dire du Créateur?

 La porte de ma prison provisoire s'ouvre pour un nouveau face-à-face avec le commissaire, je pense.

 Et encadré par deux monstre de chair et de muscles, tel un richissime marchand de canons respecté et haï de tous, je me laisse conduire vers un ailleurs plus étrange que le plus étrange labyrinthe de mes rêves.

 De couloir en couloir, de porte en porte, je me retrouve dans une pièce digne d'un salon royal.

 On me demande de m'asseoir au bout d'un table ovale. J'obéis avec plaisir. Les deux gendarmes se retirent. Le temps de regarder autour de moi la beauté du décor et voilà qu'arrive le commissaire accompagné de deux femmes et de quatre hommes. Je me lève plus par timidité que par politesse. Le commissaire me fait gentiment signe de m'asseoir. Tout le monde s'assied.

 On me regarde avec curiosité, bien qu'avec le sourire. Je dois être à leurs yeux une bête curieuse tombée du ciel.

 Le commissaire ouvre un dossier et me dit d'un ton solennel:

 - Monsieur Jean Delarue, la vérité n'est pas toujours bonne à dire car chose faite risquerait d'engendrer des réactions en masse sans précédent. Et mon métier consiste principalement à empêcher toute avalanche d'injures et d'accusations. Mais parfois, il est sain de mettre les points sur 1es “i” afin de donner espoir aux désespérés et courage aux découragés. Malheureusement, lorsqu' il s'agit d'un cas particulier, il m'est déconseillé de prendre une décision sans la présence de la haute autorité. C'est pourquoi j'ai fait appel, si je puis m'exprimer ainsi, aux têtes grises du canton. Ces personnes sont présentes ici. Monsieur Delarue, bien que vous soyez soupçonné d'appartenir à une armée secrète de terroristes déterminés à faire exploser la planète, nous avons décidé, fautes de preuves, de vous libérer.

 - Le contraire serait une absurdité, dis-je.

 - Comment ça une absurdité? s'exclame le commissaire, étonné et vexé à la fois.

 - Faut-il vous remercier, vous et le président de la confédération pour être dans mes droits?

 - N'oubliez pas Delarue que la police à tout pouvoir lorsqu'il s'agit d'un cas particulier et vous êtes un tel cas.

 - Je comprends, dis-je, la police comme toute institution créée par des hommes en colère est capable de beaucoup d'imagination. Elle peut aussi bien épingler une médaille au revers de mon veston que m'agrafer un sachet d'héroïne à la poche de celui-ci. Tous les moyens sont bons lorsqu'il s'agit d'un cas dit particulier, n'est-ce pas commissaire?

 Le commissaire ne répond pas.

 Et j' ajoute:

 - De toute façon, quelque soit ma moralité, vous avez besoin de moi. Car je suis le seul à pouvoir retrouver l’avion disparu. Par des méthodes toutes autres que les vôtres. Des méthodes qui vous intriguent pourtant mais pour lesquelles vous restez sceptique, faute d’éducation. Un esprit préoccupé par le temps ne peut explorer le temps. Oseriez-vous dire le contraire?

 Le commissaire se gratte la tête, regarde ses complices, aux têtes plus chauves que grises à part les deux dames, et me répond:

 - Je ne crois ni aux pouvoirs parapsychologiques, ni à ceux des sorciers et je m'efforce de croire aux miracles du Christ. Je ne crois qu'au pouvoir de la raison et de la logique. Cependant votre rêve sur mon fils m'a donné beaucoup à réfléchir. Car il a permis à mon enfant d’éviter le pire. J'ai conclu que pour une fois dans l'histoire de notre police, il serait intéressant de confier une mission à un citoyen hors du commun. Acceptez-vous de collaborer avec nous?

 Mes yeux brillent de joie. Plonger officiellement dans une histoire d'espionnage, c'est le désir de tout aventurier qui a conservé une âme d'enfant. Pourtant un petit ange-gardien me conseille de garder mes pieds sur terre.

 - Acceptez-vous de collaborer avec nous? me redemande le commissaire.

 - Je ne dis pas non, je réponds.

 - C'est-à-dire?

 - J’accepte mais à la condition que je puisse me retirer quand je le voudrais.

 Les têtes grises se regardent les unes les autres, se font de drôles de sourires puis le commissaire déclare:

 - L'appétit vient en mangeant...

 - A-t-on essayé de vous contacter? me demande-t-il subitement.

 Le silence est d’or et la parole d’argent. Mais les conseils d’un rêve valent beaucoup plus.

 - Non, je réponds, personne n'a essayé de me contacter

 - Ça viendra, sûrement ces prochains jours, me dit le commissaire.

 - En somme, il a suffit d'un rêve pour que tout soupçon à mon égard parte en fumée.

 Tout le monde sourit.

 - Tournons la page et passons à table pour une plus appétissante conversation! dit le commissaire... à suivre

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