L'odyssée d'un rêveur (15, à suivre)

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 Je m'allonge sur le banc en béton de mon nouvel habitat: cellule d’un à deux mètres carrés destinée à étouffer aussi bien le désespoir que tout espoir.

 Il faut que je tienne bon, me dis-je. De toute façon, ils n'oseront pas me torturer.

 De petites inscriptions et de minuscules dessins obscènes contre les murs me font sourire.

 Je ferme les yeux. Je préfère le noir de l'aveugle au gris beige du prisonnier.

 Je me trouve au bord d'une rivière. Assis, les pieds dans l'eau.

 Sur l'autre rive, un garçon d'une dizaine d'années est en train de pêcher.

 - Ça mord? je lui demande.

 - Je ne sais pas, me répond-t-il d'une voix fragile et mélancolique.

 - Il faut regarder le bouchon, lui dis-je. Quand il disparaît de la surface de l'eau, c'est que ça mord. Et puis on sent les vibrations... Tu sens quelque chose?

 - Je ne sens rien.

 - Ça fait longtemps que tu es là?

 - Depuis ce matin. C'est peut-être l'effet du médicament.

 - Quel médicament?

 - Le médecin m'a fait avaler une dragée  noire. Au début, je ne voulais pas la prendre mais comme elle était amusante je l’ai prise.

 - Pourquoi tu dis qu’ elle était amusante.

 - Parce qu’elle ressemblait au drapeau de s pirates. Noir avec un tête de mort.

 - Mais c’était du poison! je crie.

 - Du poison pour poisson? me demande le gamin d'un air naïf.

 - Mets les doigts au fond de ta gorge, je conseille au gamin avec affolement. Il faut que tu vomisses, tu as avalé du poison.

 Le gamin m'obéit aussitôt.

 Il met deux doigts au fond de sa gorge et un serpent noir sort de sa bouche.

 Puis il se met à cracher du sang et de la boue...

 Je me réveille en toussant. À cause d'un cathare bloqué au fond de ma gorge.

 L'air conditionné, cette invention pleine de fraîcheur n'est bonne que pour les esprits surchauffés et la prolifération des virus.

 Le lendemain matin, après un bol de café au lait et un morceau de pain, on m'amène au bureau du commissaire.

 - Alors Delarue, me dit le représentant de l'ordre, vous avez mis vos idées en place?

 - Mes idées ont toujours été en place, je lui réponds sèchement. C’est sans doute pour cela qu'elles dérangent certaines personnes. Malheureusement pour elles et malheureusement pour moi.

 - Dans la vie, il faut savoir mettre de l'eau dans son vin si l'on veut se faire des amis, me dit le commissaire.

 - Un vrai ami vous accepte tel que vous êtes.

 - C’est a vérifier.

 - Qui se ressemblent s’assemblent.

 - Tout est possible dans votre univers impossible...
 
 - Mais un jour vous vous retrouverez dans le lit d'un hôpital psychiatrique et l'on vous forcera avaler des potions magiques.

 - Pourquoi dites vous ça?
 
 - Parce que vous cherchez l'erreur là où tout est parfait et la perfection dans le trou noir de l'absurdité.

 - Vous croyez vraiment ce que vous dites?

 - Je préfère ne pas vous répondre.

 - Vous avez peur?

 - Un bourreau est toujours à craindre. Car son métier est de tuer sans juger. Il condamne sans jugement. Et à force de jouer ce jeu imbécile, il risque même de vouloir un jour condamner sa propre image en se regardant dans une glace. Je plains vos proches et surtout actuellement votre fils.

 A ces mots, le visage du commissaire devient d'une blancheur incroyable.

 - Vous connaissez mon fils? me demande-t-il tout affolé.

 - Dans mon dernier rêve seulement.

 - Qu'avez-vous rêvé?

 - On l'a forcé à prendre un médicament.

 - C’est tout?
 
 - Non.

 - Continuez.

 - Il péchait...

 - Parlez-moi plutôt du médicament. Quel sorte de médicament c'était?

 - Un médicament qui avait une allure de poison.

 - C'était mortel pour lui?

 - Oui.

 - Et il l'a avalé?

 - Oui, mais suite à mes conseils, il l'a craché.

 Le commissaire se lève d'un bond et comme une furie quitte son bureau.

 Trois minutes plus tard, deux gendarmes me ramènent dans ma cellule... à suivre

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