Désordre (3, fin)

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 Rouge. Vert. Bleu. Les couleurs de base du cinéma d'aujourd'hui. Le septième art traîne des pieds. À ses débuts, il entraînait le peuple dans l'obscurité. Les coeurs palpitaient. Proche de la métaphysique, il n'est plus que la reproduction d'un événement préfabriqué. L'implicite est banni de l'écran. Telle une religion abusive, il a perdu ses fidèles. L'argent a gâché le rêve. Place à la vidéo. Répétition. Brouillard. Une caresse et les yeux se mettent à briller. La bête humaine a la peau sensible. Une peau qui la propulse dans des univers nostalgiques.

 Source tarie. Crépuscule. L'espace est compressé. Les fenêtres donnent sur des cathédrales de béton. Les architectes font du fonctionnel. L'horizon est gris. Je marche sur et dans un désert d'asphalte. Un vieux prophète m'indique un sentier à prendre. J'obéis. Sans doute sa barbe. Blanche et douce. Je découvre un temple sculpté par le temps. Je suis attiré. Tel un étudiant aspiré par le mystère de l'érotisme. Je me retrouve au centre d'un sanctuaire. Deux femmes nues s'admirent devant une glace. Le sanctuaire se transforme en chambre à coucher. Les femmes. Deux autres femmes peut-être s'adonnent aux jeux de l'amour. Le plaisir est à deux doigts du crime. Les corps se mélangent. La beauté est malsaine. On hurle. On se lamente. On réclame. On est avide de sensations. Des encore s'inscrivent sur les murs. Les murs bougent. Je panique. Je ferme les yeux. Je les ouvre. Les femmes ont pris de l'âge. Elles tricotent.

 I love you but I prefere my horse. Cette phrase avait fait rire un ami zaïrois (Congolais selon lui). Elle avait laissé de glace une vieille Écossaise. Professeur d'anglais. Contexte. Histoire de lieu. Histoire de sensibilité. Histoire d'histoire. Une image ne reflète jamais la même image. Ce qui est avant trace l'avenir. Les mathématiques des circonstances empêchent l'homme simple de prévoir. Isolé dans ma cellule créatrice, je me bats contre les dieux du désordre. L'harmonie est un souhait. Le souhait d'un enfant alarmé par des disciplines frustrantes. La lune éclaire la terrasse. Les étoiles brillent grâce à l'absence du soleil.

 Un lit, une table et deux chaises. Une chaise pour moi. L'autre pour la visite. Pour la rencontre. Pour le monde extérieur. Le tout, ce simple petit tout soigneusement posé dans une cabane. Une cabane en bois, en briques ou en fer. Une cabane avec une fenêtre et une porte. Une porte munie d'une serrure. Contre les voleurs. Ou les destructeurs de l'intimité. Contre les violeurs des croyances personnelles. Chacun sur cette terre doit posséder son territoire. À lui. Bien à lui. Où il peut se retrouver. Où il peut méditer. Son temple. Son lieu de prière. En réalité, l'homme n'est guère plus exigeant que le plus modeste des animaux.

 Une larme coule d'une statue en pierre. L'étrange me semble naturel. En disant cela peut-être pas si naturel que cela. Sous un pin parasol un peintre scrute l'horizon, avant de se perdre dans le paysage de sa future oeuvre. Le verbe peindre a tout son courage. Un café. Un verre d'eau. J'ouvre un tiroir. Le tiroir de ma commode probablement. J'y retire une arme. Une arme à feu. Un revolver ou un pistolet. Je ne connais pas la différence. J'ignore tout de la guerre. Ignorant et encore sous l'influence des films américains, je voulais devenir colonel. Soldat j'ai pris conscience de la bêtise disciplinaire. Politicien j'ai pris conscience de la servitude du pouvoir. La lâcheté est monnaie courante au royaume de la peur. La femme est secrète quand la chapelle se construit. Bavarde quand le bateau perd le nord. Des voitures passent. Les drapeaux flottent. La fête se prépare. J'aime l'odeur de l'encre. J'aime l'odeur de la femme que j'aime. Mon épouse éternelle. Femme aux multiples facettes. Toutes brillantes de lucidité. La divinité est féminine. Qui aurait pensé cela? Je compte sur mes doigts. Je compte les doigts. Au-delà de deux la confusion est probable.

 Humour. La vulgarité est prête à surgir. Le rire est-ce une protection contre le ridicule? L'animal est en marge de ces processus psychophysiologiques. Les souvenirs chargent la mémoire humaine. Changement de temps. Les philosophies s'éteignent là où le bonheur s'allume. Les éclairs de la béatitude sont rarissimes. Trop rarissimes. Souhaitons que les décisions du Père céleste ne soient plus celles que nous subissons.

 Texte incohérent. Buvard de la réalité. Tableau perméable aux éléments les plus divers, les plus opposés les uns des autres ou l'un de l'autre. Les images s'infiltrent dans l'univers chaotique de l'esprit humain. La logique veut mener le bal. Elle désorganise tout. L'ordre a du mal à se tracer un chemin. L'ordre et la logique dressent des barrières. Mais le vent de la vie dévaste les murailles de la protection. Celui qui croit savoir ne sait rien. La volonté n'est qu'un flirt avec la connaissance. L'ordre est calculable. Le désordre est incalculable. Et l'existence? Le désordre est incompréhensible. Mais immortel. L'ordre est compréhensible. Mais mortel. Le désordre est illogique. L'ordre logique. Qui des deux survivra? L'interrogation est une pulsion d'une conscience conditionnée par l'ordre. Que faire pour comprendre? Il n’y a rien à comprendre. Il faut plonger dans le désordre pour ne plus faire qu’un avec lui. La clé de la vie est peut-être quelque part dans l'océan du chaos.

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