03/02/2013

La vieille femme et l'enfant (28, à suivre)

 Les études terminées, une compagnie pétrolière me proposa un poste d'une année dans un pays désertique. Je demandai alors à ma grand-mère :

 - Tu veux venir avec moi ou tu préfères rester ici?

 Ma grand-mère se frotta les yeux et me dit:

 - La société t'a aidé jusqu'à maintenant, à toi de l'aider à ton tour. Sans moi. Librement, sans un boulet à tes pieds. Je suis trop vieille à présent et la chaleur me serait fatale. Une année, ce n'est pas long. Je t'attendrai au coin du feu. Je prierai chaque soir les anges du bien pour que rien de mal ne t' arrive.

 Puis la vieille femme alla ouvrir un tiroir de sa commode et y retira une petite boîte en carton bleu.

 Elle s'approcha de moi et me tendit la boîte.

 - Prends ça, me dit-elle, ça te portera chance.

 A l'intérieur de la boîte, il y avait la fameuse pièce d'or qui était destinée à acheter un coin de terre, les quelques mètres de terre à la lisière de la forêt. Elle représentait beaucoup pour moi et tout pour ma grand-mère. C'était son unique fortune matérielle. Cette pièce était devenue pour moi le symbole du courage et de la persévérance.

 Ainsi encouragée par tous, bien que peu nombreux, je partis, tel un aventurier avide de découvrir le jamais vu, accomplir la tâche que l'on m'avait confiée. Je devais trouver des richesses, des richesses cachées là où tout paraissait inexistant depuis le début des temps. "L'impossible est possible" était ma devise et ma première prière de la journée. Nous étions trois que le sort avait choisi pour le même devoir. Mon chef, un érudit en la matière, connaissant le sol et le sous-sol de la planète comme personne, plus âgé que moi d'une vingtaine d'années, son assistant qui en savait beaucoup moins et moi qui ne connaissait rien, rien concernant le côté pratique. Mon chef avait pour prénom Jules et son assistant César. Ce qui me faisait souvent sourire, surtout lorsque je les regardais marcher l'un derrière l'autre. Parfois, je me demandais si la direction n'avait pas fait exprès de les unir pour le même travail afin de donner un brin d'humour au sein de la compagnie. Le désert nous avait permis de nous tutoyer au premier couché de soleil. On se comportait comme de bons vieux copains mais chacun tenait ses distances pour tout ce qui concernait notre vie privée, notre vie intime. Les indigènes avaient installé notre campement et nos quelques instruments de mesure... Nous étions non loin d'un oasis où régulièrement les sédentaires du coin étaient ravitaillés par un camion alimentaire qui venait d'un village voisin. Le jour, le thermomètre atteignait facilement les cinquante degrés Celsius et le soir la différence de température, par rapport à la journée, nous obligeait à nous vêtir d'une légère jaquette en laine ou d'un solide blouson en coton.

 Un soir, Jules, m'apercevant en train d'écrire, me dit avec un léger sourire au bout des lèvres:

 - Le désert a toujours inspiré les poètes. Étrangement d'ailleurs... je me demande ce que le sable a de si beau. Il est pâle, brûlant et se fout partout là où il ne faut pas.

 - Toute chose paraît ainsi lorsqu'on n'est pas poète, lui répondis-je. Les couleurs de la vie sont magnifiques lorsqu'elles vibrent dans une âme en délire, avide de connaissance ou tourmentée par l'inconnu. Le poète voyage à travers le sable, à travers les sables, au-delà de leur couleur, au-delà de leur chaleur.

 Jules ne me répondit pas. Sans doute mon explication lui parut trop légère, trop oisive. Mais plus tard, il me dit:

 - Sais-tu que le peuple ici est en ébullition? Il a peut-être besoin d'un poète comme toi pour le mener à sa perte.

 Cette phrase, de la part de Jules, me donna beaucoup à réfléchir.

 Est-ce vrai que les habitants de cette région ne sont pas satisfaits de leur mode de vie? me demandai-je. Et Jules, de quel côté est-il? Des opprimés ou de ceux qui oppriment? Qu'est-ce qui ne va pas exactement? Est-ce un problème politique ou un problème social?
 
 Et toute une montagne d'images biscornues me passèrent par la tête... Il fallait coûte que coûte que je rencontre le meneur ou les meneurs de cette révolution silencieuse ou naissante.

 Et de fil en aiguille, de soupçon en soupçon, de questions discrètes en questions un peu moins discrètes, je parvins à rencontrer l'homme dont les indigènes attendaient beaucoup...

 L'homme en question se prénommait Omar ben Ali. Il n'était ni grand, ni beau, ni riche, mais il avait un regard si perçant, si puissant, qu'on ne faisait plus cas de ces banalités lorsqu'on était en face de lui. Intelligent, cultivé, parlant plusieurs langues dont la mienne à la perfection, il avait étudié le droit et les sciences politiques et avait fait de nombreux stages dans de grandes universités de divers pays dits civilisés, avant de s'engager dans la clandestinité. Nous avions vite fraternisé. Sans doute mes aventures et mésaventures avec ma grand-mère l'avait profondément touché. Je rencontrais Omar en cachette de mes collaborateurs pour éviter toute discussion inutile pouvant un jour mettre en danger la vie de ce révolutionnaire très attentif, d'une douceur quasi prophétique, mais qui réagissait avec violence à toute décision venant du pouvoir établi... à suivre

08:00 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer |  Facebook | | | |

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