02/02/2013

La vieille femme et l'enfant (27, à suivre)

Je pris tous les renseignements nécessaires pour me rendre le plus rapidement possible à cet endroit hostile à toutes mes espérances et me voilà parti...

 La chambre du malheur portait le numéro huit cent vingt-trois. Isabelle était allongée sur un lit entouré de nombreux instruments qui respiraient et choisissaient la nourriture pour elle. Les yeux d'Isabelle étaient fermés et son visage était pâle comme la neige. Ma bien-aimée avait perdu toute la beauté de sa chevelure et tout l'éclat de sa jeunesse. Une énorme pitié avait envahi mon âme.

 L'infirmière qui s'occupait d'Isabelle me dit tout doucement :
 
 - Elle dort d'un sommeil léger. Vous pouvez la réveiller, c'est sa volonté. Caressez-lui la main et parlez-lui gentiment à l'oreille.

 Je m'approchai d'Isabelle et, tout en caressant sa main, je lui dis:

 - Je t'aime, c'est moi. Je n'ai jamais cessé de t'aimer.

 A ces mots, les yeux d'Isabelle s'ouvrirent.

 Lorsqu'elle m'aperçut, un sourire de soulagement, de bien-être se dessina sur son visage.

 Puis elle serra ma main et me dit d'une voix fatiguée:

 - Moi aussi, Tsoulakia, je n'ai jamais cessé de t'aimer.

 J'avais envie de pleurer. Mais je n'osais pas ... je cherchais à me comprendre.

 - A quoi tu penses? me demanda Isabelle.

 - Je ne sais pas, répondis-je.

 - A notre séparation, à ma lettre peut-être ? me demanda tristement Isabelle.
 
 - Peut-être.

 - J'ai fait ça pour ton bien, tu sais. Car je vais bientôt mourir.

 - Tu dis des bêtises.

 - Non, Tsoulakia, ce ne sont pas des bêtises.

 - Dans quelques semaines tu sortiras d'ici et ce sera comme avant. Tu veux bien?

 Isabelle ne me répondit pas mais de petites larmes se mirent à couler de ses yeux déjà si lointains.

 J'étais aux portes de l'enfer. Un enfer glacial et meurtrier. Qui cherchait à brûler les ailes de toutes mes espérances.

 - Il faut que je parte, je peux venir te voir demain? demandai-je.

 Isabelle hocha la tête.

 Je posai mes lèvres sur les siennes puis je m'éloignai d'Isabelle en reculant.

 Dehors, ce fut l'effondrement. J'en voulais à tout le monde, à la vie, aux anges et à Dieu. Je crois qu'à un moment donné j'aurais pu tuer n'importe qui. Quelle étrange et affolante sensation!

 Mais Dieu prit la peine de faire cela à ma place et à sa façon. Et le lendemain, Isabelle ferma ses yeux pour toujours. Cet événement tragique me plongea un certain temps dans la mélancolie puis dans l'ivresse, un désir profond d’être un autre moi-même, indifférent aux malheurs des hommes et de mes propres malheurs. Je buvais en cachette de ma grand-mère et de mon ami Pierre. Je buvais surtout quand les images d'Isabelle se mettaient à vibrer dans ma petite cervelle. J'étudiais pour étudier,  sans but précis. J'emmagasinais le savoir des autres, leurs expériences, leurs théories, leurs vérités et leurs erreurs sans enthousiasme.

  - A quoi ça sert tout ça?  murmurais-je souvent.
 
 J'avais caché la mort d'Isabelle à ma grand-mère. Et Pierre, en gage d'amitié, m'avait promis de ne plus jamais me parler d'elle.

 Parfois, quand Isabelle était trop présente dans mon esprit, j'allais me recueillir sur sa tombe. Et la vie me paraissait encore plus vide.

 J'étudiais, je buvais et j'écrivais aussi, occasionnellement, comme au temps où j'étais follement amoureux d'Isabelle, avant notre premier baiser.

 A un moment donné, l'envie d'écrire devint pour moi une nécessité vitale. Alors mon stylo ne se sépara plus de moi. Il était devenu mon meilleur ami car lui seul était capable de me comprendre, de subir sans la moindre résistance mes accès de tristesse et de colère intérieure.

 Puis le besoin de création chassa à jamais mon envie de boire. Les couleurs de la vie reprirent leur éclat. Pas constamment, il faut le dire. La cicatrice s'était fermée mais elle était toujours là, en moi, au fond de ma mémoire...
 

 Étrangement, je m'inscrivis à la faculté de géologie. Sans doute pour oublier le monde que je voulais construire et pour découvrir celui que le temps avait transformé, détruit ou anéanti. Je voulais passer du nord au sud, du rêve à la réalité, de l'idéalisme au réalisme. Je voulais me convaincre une fois pour toutes que tout était destiné à mourir, à disparaître à jamais... et que rien ne pouvais renaître, ni sentiment, ni sensation, ni autre chose. Quant à Pierre, il avait choisi la médecine. L'homme l'intriguait. En réalité, il était plus idéaliste que moi. Il était même un peu trop altruiste. Souvent, la souffrance physique et morale des autres le mettait dans un tel état second qu'il était prêt à perdre sa vie pour eux. Moi, j'avais déjà perdu la mienne, du moins la moitié de celle-ci... car Isabelle avait fait partie de mon âme et de mon corps... à suivre

08:00 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (0) |  Imprimer |  Facebook | | | |

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