Soyons Net

  • Sven (7, à suivre)

    Imprimer

    Sven, Hank Vogel.jpgJe souris gentiment, elle me tire la langue.

    Je souris à nouveau, narquoisement, et, telle une vipère aux abois, elle me crache son venin:

    - Tous les mêmes, ces falang! Nous ne sommes bonnes qu’à ça, nous les filles. La baise, la baise, rien que la baise, merde!... Tu sais, je ne suis pas seulement une idiote qui œuvre sans capote, spécialement pour toi, mais aussi une fine polyglotte que tu ignores totalement. En plus du français et du thaï, comme tu as pu le constater, je parle également l’anglais, le lao forcément, et au moins deux langues palaungiques. Donc, donc... je pourrais te servir de guide lors de tes escapades aux confins de nulle part.

    - Excellente suggestion! je m’exclame... Mais!

    - Mais?

    - Ce foutu mais, ou le mais en général, est peut-être la clé de tous les mystères... Petit retour en arrière dans le temps, si tu permets.

    - Ai-je le droit de refuser?

    - On a tous les droits dans l’univers de la communication.

    - Bon! Vas-y, déballe ce que tu as à déballer!

    - ...

    - Vas-y!

    - Quand je travaillais à l’université, mon chef me reprocha à plusieurs reprises de lui répondre souvent voire systématiquement oui mais. Mais jamais ou très rarement oui tout court... Malheureusement un chef n’est qu’un chef. Surtout lorsqu’il a gagné ses galons par pistonnage comme dans la plupart des secteurs de la fonction publique. Que veux-tu, certains titres ont la fâcheuse tendance à ramollir le cerveau. Bref!...

    Lien permanent 8 commentaires
  • Sven (6, à suivre)

    Imprimer

    Sven, Hank Vogel.jpgJe rumine quelques vieilles idées puis je me lance tel scout plein de bonne volonté:

    - Je suis un explorateur, un ethnologue non conventionnel et non subventionné, qui cherche à se rendre dans les lieux les plus éloignés, les plus perdus de la terre afin de mieux comprendre les bases des sentiments humains.

    Je me gratte la tête et je poursuis:

    - Cela peut paraître ridicule, insensé pour certaines personnes. Y compris pour toi, peut-être... Surtout pour celles éduquées, conditionnées, mathématisées, formatées à coups de fouet intellectuels...

    - Spot, spot! m’arrête-t-elle brutalement. Moi aussi, j’ai fréquenté les hautes écoles et les clubs universitaires et je peux comprendre ou faire semblant de comprendre tout discours chargé de sublimes et d’inhabituelles paroles mais je préfère les mots simples et les explications encore plus simples voire muettes car j’ai vécu toute mon enfance dans un village à l’abri du vacarme et de la folie des gens de la ville... Pourquoi tout ce cinéma en cinémascope sur une brève partie de ton existence? Que cherches-tu à me prouver? Je sais qui tu es! Ou du moins, je l’imagine...

    - Alors... qui... que suis-je... d' après... selon toi? je bégaye, tout contrarié.

    - Un mec coupable.

    - Coupable de quoi?

    - D’être ici et de forniquer à tout bout de champ...

    Lien permanent 0 commentaire
  • Sven (5, à suivre)

    Imprimer

    Sven, Hank Vogel.jpgNous nous installons à une table d’une sorte de café-restaurant à l’air libre d’un somptueux centre commercial hyper climatisé dont le nom sur l’enseigne à l’entrée m’a échappé.

    Sven, persuadée de devenir ma future épouse et la cheffe d’une famille nombreuse, commande à boire et à manger. Sans me consulter, forcément.

    L’espoir donne des ailes, me dis-je.

    Un transgenre, légèrement dans les vapes, nous apporte deux tom kha kai accompagnés de deux bols de riz et deux canettes de diet coke.

    - Il a dû passer à la casserole au moins à double face cette nuit, j’ironise en m’adressant à ma compagne.

    Le jeune homme ou la jeune femme à l’état latent, ou l’inverse, me foudroie du regard.

    - Vous parlez le français? je lui demande, tout gêné.

    - Je fais parfois des remplacements au Lycée des moqueurs nés, me répond-t-il sans accent mais avec une froideur digne d’un homme d’état.

    - Je... je... il s’agissait du...

    - Bien entendu. Comme tout bon cuisinier qui ne juge la cuisson qu’à l’œil nu.

    Et il tourne les talons.

    Merde! J’aurais mieux fait de fermer ma grande gueule de semeur inconscient.

    Après avoir avalé en pleurant la soupe de poulet au lait de coco terriblement pimentée et rincé ma gorge avec le décapant américain, je propose à ma belle Laotienne:

    - Et si on se disait tout maintenant? De A à Z. Sans bavures ni garnitures.

    - C’est-à-dire? s’inquiète-t-elle.

    - Qui suis-je vraiment, quelles sont mes véritables intentions...

    - Commence alors?

    Je rumine quelques vieilles idées puis je me lance tel scout plein de bonne volonté:

    - Je suis un explorateur, un ethnologue non conventionnel et non subventionné, qui cherche à se rendre dans les lieux les plus éloignés, les plus perdus de la terre afin de mieux comprendre les bases des sentiments humains...

    Hank Vogel, Vietnam 1994.jpg

    Viernam 1994.jpg

    Hank Vogel, au Vietnam.jpg

    Au nord du Vietnam (1994)

    Lien permanent 4 commentaires
  • Sven (4, à suivre)

    Imprimer

    Sven, Hank Vogel.jpgDieu, les dieux, les anges et les autres habitants de l’au-delà!

    Depuis que j’ai entendu une mystérieuse voix féminine, qui m’a ébranlé et m’a empêché de tomber par la fenêtre, et un étrange homme silencieux creuser une tombe puis disparaître, je me demande souvent s’il y a un couple invisible qui rode régulièrement autour de moi. Pour me protéger des esprits malins et me guider sur la voie du bon sens.

    C’est sans doute pour cela que je ne prie jamais. Sauf évidemment, soyons honnêtes, quand j’ai la fâcheuse et éphémère certitude que mes éternels protecteurs m’ont fait faux bond.

    Mais, étant un farouche défenseur de la liberté de pensée, aussi absurde soit-elle, je m’interdis d’interdire l’accès à mon jardin sacré toute croyance, tout croyant jugé trop dangereux par mes paires, muni ou pas d’un ou de trente-six-mille signes religieux considérés provocateurs par les mêmes abrutis.

    Tout n’est que parti pris et folklore sur cette terre asile!

    La reine avec sa couronne sur sa tronche de travers, le juge avec sa perruque sur son crâne dégarni et la strip-teaseuse avec ses plumes au cul. Tout n’est que spectacle, plutôt! Personne n’est sérieux. Qui donc a inventé la prière?

    Alors?...

    Lien permanent 0 commentaire
  • Sven (3, à suivre)

    Imprimer

    Sven, Hank Vogel.jpg- Qu’est-ce que tu as à me mater ainsi? me demande-t-elle. On dirait un adolescent timide et complexé qui découvre pour la première fois une gonzesse à poil autre que sa nourrice.

    - Un puceau ultra naïf ou un moine qui a fait vœu de chasteté, je corrige.

    - Comment ça? Déjà, tu ne t’intéresses plus à moi?

    - Au contraire. Je te savoure avec mes yeux de l’innocence. Sans arrière-pensée, sans désir de possession, de soumission, de consommation et de mise à mort. Tel un sculpteur qui se prépare à modeler la statue vivante d’une déesse.

    - Est-ce un compliment?...

    - Oui, je te contemple, je te contemple!... Sais-tu pourquoi j’aime ce mot?

    - Quel mot?

    - Contempler.

    - Aucune idée.

    - Parce que dans contempler il y a temple. L’endroit magique où tous les espoirs sont permis.

    - Mais il y a aussi le préfixe, le terme con.

    - Devant! Comme à l’entrée de chaque lieu sacré où les mendiants sont souvent traités ainsi.

    Soudainement, elle se lève d’un bond et me supplie presque:

    - Allons voir Phara Phrom!

    - C’est qui?

    - Le dieu de la prospérité entre autres. J’aurai besoin beaucoup d’argent avant de partir avec toi...

    Phara Phrom.jpg

    Phara Phrom

    Lien permanent 4 commentaires
  • Sven (2, à suivre)

    Imprimer

    Sven, Hank Vogel.jpg- Ta mère aussi?

    Un ange passe. Paisiblement. Forcément, nous sommes dans un chambre d’hôtel à La ville des anges, la résidence du Bouddha d’émeraude.

    - Laisse ma mère tranquille! réagit-elle avec une pointe de colère, trente secondes plus tard. Elle ne connaît rien à l’amour, aux hommes, la pauvre. Elle passe presque tout son temps à ramasser des insectes pour les vendre ensuite à des restaurants branchés... On l’a forcée à se marier à l’âge de quatorze ans...

    - Il est vrai que les fourmis ont un goût épicé? je lui coupe la parole.

    - Possible... Moi, j’ai un faible pour les sauterelles grillées... Tu as déjà goûté ça?

    - Une seule fois.

    - Et?

    - Et quoi?

    - Tu as aimé?

    - Bizarrement... Ça m’a fait penser à des cacahuètes sucrées... C’est tout sauf sentimental!

    - Mais de quoi parles-tu?

    - De ta chère maman, pardi!

    - Concernant son boulot ou son mariage?

    - Ses épousailles factices.

    - Tu aurais préféré qu’elle accouche toute seule dans la forêt, comme une adolescente profanée?

    - Elle a été violée?

    - Peut-être. Mais cet éventuel violeur, qui n’est autre que mon paternel, a accepté de l’épouser.

    - Parce qu’on l’a forcé aussi, n’est-ce pas?

    - C’est ce qu’on raconte dans les chaumières. Surtout quand je retourne auprès de mes semblables...

    - Comment est-il?

    - Qui ça?

    - Ton vieux, maintenant. Il est gentil avec elle, avec toi... Il fait quoi dans la vie?

    - Il fait ce que la plupart des hommes asiatiques font.

    - C’est-à-dire?

    - Rien.

    - Sois plus explicite!

    - Pour ne pas être trop méchante, je dirais: il médite vaporeusement du matin au soir et du soir au matin. Et parfois, quand il émerge de son état hypnagogique, il se met à donner des ordres dans le seul but de faire croire aux personnes présentes autour de lui qu’il travaille... Par contre, il est très fort pour soutirer de l’argent à n’importe qui et profiter des gains des autres, spécialement de ceux de sa petite bourgeoise.

    - Un vrai patron, en somme.

    - Un proxénète plutôt!

    Et toi... qui donc profite de toi, ma belle? je culpabilise, en admirant pourtant son si beau corps. Régulier, équilibré, bien proportionné, harmonieux, svelte, d’une douceur extrême... qui sent bon tantôt le jasmin, tantôt la civette...

    Sven (1994), Hank Vogel.jpg

    Sven (1994)

    Lien permanent 4 commentaires
  • Sven (1, à suivre)

    Imprimer

    Sven, Hank Vogel.jpgL’homme a créé sept merveilles. Dites les sept merveilles du monde.

    Pour rappel: la pyramide de Khéops à Gizeh en Égypte, les Jardins suspendus de Babylone, la statue de Zeus à Olympie, le temple d'Artémis à Éphèse, le mausolée d'Halicarnasse, le colosse de Rhodes et le phare d'Alexandrie.

    Quant à Dieu, notre père bien aimé pour ceux qui l’adorent, par modestie et par goût des formes en mouvement et de l’équilibre, il s’est contenté de n’en créer qu’une seule: la femme.

    Un monstre sacré ou un sacré monstre. Chacun est libre de choisir ce que bon lui semble.

    - A quoi ou à qui tu penses? me demande Sven, allongée toute nue sur le divan en train faire des exercices de gymnastique avec ses jambes.

    - A Ève, je lui réponds, effondré dans un fauteuil en slip de bain.

    - C’est qui?

    - L’épouse d’Adam.

    - Un de tes amis?

    - Loin de là.

    - Je connais?

    - Apparemment non. Ce sont des personnages bibliques.

    - J’aime mieux ça.

    - Serais-tu du genre jaloux?

    - Toutes les Laotiennes le sont. En tout cas, toutes les filles de mon village.

    - Ta mère aussi?...

    Lien permanent 0 commentaire
  • Pondichéry un jour d'automne (21, fin)

    Imprimer

    Pondichéry un jour d'automne, Hank Vogel.jpgUn minute de silence. Pas un geste, pas un soupir et aucune mouche n’ose voler. J’entends battre mon cœur tel un chronomètre à perte de vitesse. Étrange et troublante sensation.

    Affolé, je clame:

    - Mais où est donc cette fameuse surprise que vous m’avez promise?

    - Ils sont en route, ils arrivent, m’expliquent calmement Krishna.

    - Qui ça?

    - Il et elle.

    - Qui exactement, bon sang?

    - Patience, mon ami! Au royaume de la méditation et de la sagesse, les dieux ne sont jamais pressés mais tiennent toujours leurs promesses. Les Indiens également...

    - Foutaise tout ça!

    Mais à ce moment précis, une porte s'ouvre et que vois-je, qui vois-je en face de moi? Adolf et Carla en chair et en os.

    - Ça alors! Pour une surprise, c’est une surprise! je m’exclame.

    Le couple fonce sur moi et me saute au coup.

    Une pieuvre gluante ne ferait pas mieux, me dis-je, instinctivement. Mes parents, trop proches des calvinistes sans doute, ne m’ont guère habitué à de tels signes d’affection.

    - Le gendarme et la concierge comme les mirettes et les lèvres de la même bobine, dis-je. J’ai toujours pensé qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. Complices à jamais pour maintenir l’ordre dans la tour de Babel... Mais que faites-vous à Pondichéry, dans ce trou perdu? Cannes ou Gstaad vous conviendrait mieux. Les vedettes du cinoche et les têtes couronnées donnent parfois des ailes aux jeunes mariés.

    - Mais où vas-tu chercher de pareilles inepties, El? réplique Carla, l’air un peu fâché. Adolf et moi sommes frère et sœur. N’est-ce pas Dolfi?...

    - Depuis quand?

    - Depuis que nous avons effectué un test ADN. Chacun de son côté, bien entendu.

    - C’est une blague?

    - Non, c’est la vérité.

    - C’est certainement Mickael Macdonald qui vous a poussés à le faire. Vous n’êtes pas juifs aussi, par hasard?

    La fratrie retrouvée tombe des nues.

    - Il m’a également conseillé de subir cette épreuve inquiétante à cause de mon nez légèrement crochu, le vilain chimiste, j’explique... Et toi, Adolf, c’est forcément à cause de tes oreilles décollées, n’est-ce pas?... Pourtant Jésus était parfait comme un Dieu. Bref! Quel bon vent vous amène, mes très chers je-ne-sais-quoi?

    - Tout est de ma faute, m’avoue Adolf. C’est moi le responsable de cette mésaventure. C’est moi le seul coupable...

    - Mais de quoi parles-tu, ancien flic de mes deux? je lui dis. Quand Krishna m’a envoyé son premier ou deuxième mail, je n’ai pas eu beaucoup de peine à te soupçonner mais...

    - Désolé! Mais c’était pour une bonne cause. J’ai connu Madame Hirapati, ici présente, sur les réseaux sociaux et, de fil en aiguille, j’ai finalement adhéré à son association d’assistance et de bienfaisance. Ensuite, j’ai entraîné Carla dans cet honorable mouvement et nous avons songé à toi... Un orphelinat au nez et à la barbe de tes concitoyens, c’était gagné d’office.

    - Comment ça?

    - Ton ordinateur est un cœur ouvert, un trésor à l’air libre pour un hacker de mon espèce, formé à la police au frais du contribuable... Tu devrais davantage te protéger avec les VPN que tu a choisis. Tu vois, l’œil de Moscou a pris un sacré coup de vieux... D’après toi, la vengeance n’est-elle pas un bon vin que l’on laisse vieillir au fond de sa cave jusqu’au jour où son dernier ennemi casse sa pipe?

    - Ma patrie ne m’a jamais rien offert mais le pays de mon enfance m’a tout donné...

    - Les blessures de l’âme ne s’effacent jamais. Pareilles aux nuages, elles vont et viennent au gré des évènements. Et encore: au gré du vent, de la pluie, du froid ou du chaud!

    - Je constate que tu as retenu ma leçon, drôle de pirate!

    Et Carla crie de joie:

    - L'amour est une putain de porte à double vantail!

    Lien permanent 4 commentaires
  • Pondichéry un jour d'automne (20, à suivre)

    Imprimer

    Pondichéry un jour d'automne, Hank Vogel.jpg- Une pause, une boisson rafraîchissante ou un ventilateur? me propose spontanément Krishna.

    - Un flabellum d’un côté et un hexaptérygon de l’autre me conviendraient à merveille, je plaisante.

    - Vraiment?

    - Mais non! C’était pour blaguer... Pourquoi faut-il que vous soyez tellement aux petits soins avec moi? A cause ou grâce à mon fric? Avant, quand j’étais presque un va-nu-pieds, jamais personne ne se préoccupait de moi et encore moins de mes caprices. Aujourd’hui, c’est tout le contraire. Comme si... Non, rien. L’argent vous sera versé sur votre compte personnel après ce face-à-face à sens unique, cet entretien qui ne sert à rien...

    - Mais...

    - J’ai confiance en vous. Énormément confiance. C’est la vérité... Ma mère me répétez souvent: Eliochka, tu es un poète, un artiste, tu n’est pas du tout fait pour les affaires mais tu sais lire à travers les gens. Alors deviens romancier, dramaturge, scénariste, réalisateur de films ou philanthrope à la rigueur. Même si tes poches te sembleront vides et ton imagination te paraîtra peu fertile. La graine est là, le temps des semailles viendra et celle des récoltes suivra... Mais qui donc savait que le sort des orphelins me tracasse souvent?...

    Lien permanent 7 commentaires
  • Pondichéry un jour d'automne (19, à suivre)

    Imprimer

    Pondichéry un jour d'automne, Hank Vogel.jpgUne interview me fait souvent penser à un interrogatoire policier. Certainement plus ludique et moins angoissant mais où l’on risque tout autant d’être harponné par une question-piège à tout moment.

    Et quand ça harponne, ça fait très mal. Et cela pour un sacré bout de temps.

    Alors attention de ne pas tomber dans le panneau! je m’ordonne.

    Le Tamoul plus noir qu’un Africain sort de sa poche de chemise la modeste panoplie du parfait reporter et me dit:

    - Pour la troisième fois, pourquoi ici et pas ailleurs? Et, pendant nous y sommes, pourquoi avez-vous déclaré, intentionnellement ou par pure plaisanterie: à cause d’une petite rousse perdue au milieu de nulle part?

    Quelques secondes de confusion et de cogitation extrêmes dans ma cervelle de provocateur. Puis je lui réponds rêveusement, lentement afin qu’il puisse prendre des notes sans trop se stresser:

    - C’était l’automne. Elle attendait sans doute le bus ou l’autocar scolaire s’il y en avait un comme aux États-Unis. Assise sur une grosse pierre. Un gros sac sur le dos. Les pieds nus, au bord d'une route, d’un chemin infesté de petits serpents. Oui, elle attendait sagement. Nos regards se sont croisés. Elle m’a foudroyé... J’avais son âge. J’étais avec mes parents et leur meilleur ami. Ce dernier a écrit une sorte de poème relatant ce banal événement. Une narration particulière, abstraite à la première lecture. C’est vraisemblablement elle... l’étincelle qui a mis le feu aux poudres. Comme disait André Malraux: Cézanne ne peint pas des pommes parce qu’il y a des pommes mais parce qu'il y a eu des peintres avant qui ont peint des pommes. Et c’est pareil avec tous les autres arts. Nous sommes tous des imitateurs, des copieurs, des plagiaires, des contrefacteurs, des faussaires... des éternels moutons!

    Je bêle, je rote et je lâche un énorme pet.

    Krishna et Singam se regardent tout perplexes.

    Je poursuis:

    - Oui, nous sommes encore des bêtes. Des êtres mathématisés, formatés, éduqués... par miracle. Quel dieu, quelle divinité, quelle association divine a décidé de nous chasser en partie du monde animal? La réponse est peut-être ici, au temple de Ganesha. Désolé, je divague, je fantasme, je me disperse, la chaleur sans doute...

    - Une pause, une boisson rafraîchissante ou un ventilateur? me propose spontanément Krishna...

    Pondichéry un jour d'automne, Hank Vogel *.jpg

    Lien permanent 4 commentaires
  • Pondichéry un jour d'automne (18, à suivre)

    Imprimer

    Pondichéry un jour d'automne, Hank Vogel.jpgChangement d’air, changement de salon qui sent moins l’humidité ou je ne sais quoi.

    En attendant Ram, l’opérateur politisé et farceur selon moi, je dis à Krishna:

    - Un chasseur moustachu ne change pas facilement de fusil d’épaule, il est trop aveuglé par sa fierté. Au fait, pourquoi la plupart des Indiens portent-ils la moustache? En signe de quoi? Pour prouver quoi?

    Le lion personnifié me sourit.

    - Question de mode ou de tradition? je lui demande.

    Il hoche la tête dans tous les sens.

    Trop de réponses: aucune réponse, me dis-je. Ainsi la liberté de penser, de juger et de fantasmer est nullement bafouée. Très futé, l’animal.

    Je soupire.

    - Si nous êtes pressé, nous pouvons passer à la presse écrite, me propose Krishna. Singam travaille également pour un journal régional.

    - Seule la voie du direct transgresse la censure, je signale. C’est pourquoi je ne comprends pas la réaction de votre ami qui a pris la fuite. Les radios coupent, les télévisions coupent... Il y a plus d’informations dans les poubelles que sur les antennes.

    - C’était une panne, précise le journaliste.

    - Alors sortez vite votre bloc-notes avant que je change d’avis! je grogne...

    Lien permanent 8 commentaires
  • Pondichéry un jour d'automne (17, à suivre)

    Imprimer

    Pondichéry un jour d'automne, Hank Vogel.jpg- Mais où est-il? s’inquiète la belle Indienne, pâle comme un linge jauni.

    - Il a dû partir d’urgence, lui explique le fauve métamorphosé.

    - Où ça?

    - L’enregistreur est tombé en panne. A son atelier.

    Je tire une grimace pas possible.

    - C’est-à-dire? elle s’adresse à moi.

    Je ne réponds pas.

    - J’ai une surprise pour vous, m’avoue-t-elle en souriant.

    - Encore une? je lui dis.

    - Comment ça?

    - Le coup de la presse, ce n’en était pas une?

    - Je croyais vous faire plaisir.

    - C’est un jeux très exaltant pour la libido mais nullement rassurant pour le cœur. Heureusement qu’ici je suis un parfait inconnu.

    - On fait quoi alors?

    - On se met à quatre pattes et on fait semblant de prier.

    Elle éclate de rire. Puis en sanglots. Puis de rire à nouveau.

    Et, il y va de soi que face à un tel spectacle, Singam et moi, nous ne pouvons pas échapper à la contagion...

    Lien permanent 8 commentaires
  • Pondichéry un jour d'automne (16, à suivre)

    Imprimer

    Pondichéry un jour d'automne, Hank Vogel.jpgEt me voici, pour la première fois de ma vie, un cas intéressant pour les médias sonores. Grâce à mon fric, forcément!

    Le nagra tourne. La bande magnétique n’a encore agonisé par ici, me semble-t-il.

    Le journaliste me pose la même question:

    - Pourquoi ici et pas ailleurs, Monsieur El?

    Je me frotte les mains et je lui propose:

    - Avant de répondre à cette question, puis-je formuler un désir profond?

    Un oui à l’indienne, soit un balancement de sa tête de droite à gauche, et je me lance:

    - La plupart des gens ont tendance à n’écouter que d’une oreille et de ne lire que d’un œil. C’est pourquoi, je vous prie, chers auditeurs et chères auditrices, de m’écouter attentivement. Car ce que j’ai à vous dire ne plaira pas à tous et à toutes. Je le sais. J’en suis conscient. Mais je n’en suis pas désolé pour autant. Car j’ai choisi mon camp et je campe sur mes positions. Si j’ai accepté de soutenir le projet d’un orphelinat à Pondichéry, c’est comme si j’avais décidé de participer au nettoyage de la chambre la plus crasseuse et désordonnée d’une grande et belle maison qui s’appelle la société, la terre ou le monde. Ma bonne brosse toujours la cuvette des chiottes avant de lustrer les robinets du lavabo...

    - Spot! crie l’ingénieur du son... La bande a dérayé. Elle est toute froissée. Il faut que j’aille à mon atelier.

    Et, ni une ni deux, il disparaît de notre vue.

    Le Tamoul plus noir qu’un Africain me regarde pantois.

    - C’était un moyen très subtile pour censurer, je lui dis. Votre collègue a préféré saboter le génie de Stefan Kudelski avant je salisse davantage l’image de votre pays. Non? Je le comprends mais ce n’est pas du tout professionnel...

    - C’est qui ce Stefan? s’étonne-t-il.

    - L’inventeur de l’enregistreur Nagra, une merveille technologique...

    - Bien sûr, bien sûr! J’ignorais son prénom.

    - Comme tous ces journalistes qui planent au-dessus des sujets.

    Une minute de silence. On se croirait à un enterrement.

    Arrive Krishna, toute essoufflée.

    - Bonjour, désolée du retard, s’excuse-t-elle... Où est Ram, Singam?

    Si ma mémoire est encore bonne, singam signifie lion en tamoul, me dis-je. Donc je ne me suis pas trompé.

    - Singam et Ram, les deux rescapés d’un naufrage, j’ironise. L’un chante et l’autre rame...

    Lien permanent 0 commentaire
  • Pondichéry un jour d'automne (15, à suivre)

    Imprimer

    Pondichéry un jour d'automne, Hank Vogel.jpgD’habitude, quand on frappe ou que l’on sonne à ma porte, je m’attends toujours à une surprise. Forcément bonne ou mauvaise.

    Au mieux: l’apparition d’un ange.

    Au pire: la visite d’un banquier, depuis que je suis riche.

    Avant, dans la pauvreté, c’était le pointage d’un couple de gendarmes suite aux réclamations systématiques d’un voisin jaloux soi-disant allergique aux gémissements de mes copines.

    Mais aujourd’hui, dans l’état bizarre dans lequel je me trouve, je n’espère découvrir que la face cachée de moi-même.

    J’ouvre, politesse oblige!

    - Pourquoi ici et pas ailleurs, cher Monsieur El? me demande à ma plus grande stupéfaction un Tamoul plus noir qu’un Africain, un micro à la main.

    - A cause d’une petite rousse perdue au milieu de nulle part, je lui réponds.

    - Je ne vous suis pas.

    - Moi non plus.

    - Je suis journaliste, je travaille pour une radio locale...

    - Votre sennheiser sans fil, c’est pour bluffer uniquement?

    - Vous vous y connaissez?

    - Un peu.

    - Non... je ne l’ai pas encore enclenché.

    - C’est ce que je pensais.

    - M... nous venons de la part de Krishna...

    - J’étais preneur de son dans ma triste jeunesse, occasionnellement. Où est votre chef op?

    - Il nous attend à l’abri du vent et des curieux.

    - Allons donc le rejoindre!...

    Lien permanent 6 commentaires
  • Pondichéry un jour d'automne (14, à suivre)

    Imprimer

    Pondichéry un jour d'automne, Hank Vogel.jpgJe me gratte la tête et je poursuis la lecture:

    Parfum d’Asie

    Un visage d’enfant
    Elle pince mon sexe
    Des larmes coulent de mes yeux

    Méo, me dit-elle
    Ou presque
    Et je caresse son squelette

    Chemisettes blanches, pantalons noirs
    Légères, légers comme le vent
    La nudité flotte comme un drapeau

    Le bol vide
    Elle m’offre
    Tous ses grains de beauté

    Vierges encore
    Elles dévorent des œufs
    Fécondés

    Sexe
    Après un repas piquant
    Il refuse de faire la sieste

    Je me couche
    Elle se glisse dans mes draps
    Comme un serpent

    Je me lève à peine
    Accroupie déjà
    Elle me verse du thé

    Les ruines d’un temple
    Peut-être
    Elle écarte ses jambes et pisse

    Rouge de colère
    Un bouddha me sourit
    Blanc

    Femme voilée
    Elle traverse le village
    Comme un ange de la mort

    Cimetière abandonné
    Un mort entre en voiture
    Un ange sort en courant

    Femme pudique
    Dans une église désaffectée
    Elle me montre ses cuisses
    toutes bleues

    Bouddha, en peluche
    Shiva, en pluche
    Un touriste se perd dans le dictionnaire

    Brahma, Vishnou, Shiva
    Créer, conserver, détruire
    Ils traversent l’Himalaya, pieds nus

    Moralité
    Il cherche une page blanche
    Dans un livre noir de préjugés

    On frappe à la porte, j’éteins aussitôt mon ordinateur, tel un collégien qui se sent coupable de regarder en cachette des images pornographiques, et je crie:

    - J’arrive, une minute, il faut que je m’habille!

    La culpabilité engendre inévitablement le mensonge, je réalise. Quand deviendrons-nous des hommes?...

    Lien permanent 0 commentaire
  • Pondichéry un jour d'automne (13, à suivre)

    Imprimer

    Pondichéry un jour d'automne, Hank Vogel.jpgDe retour dans ma chambre d’hôtel, je plonge sur le lit, comme j’ai souvent l’habitude de faire, et je m’endors tout habillé presque aussitôt.

    Quatorze heures plus tard, peut-être plus, je me réveille la gueule enfarinée.

    Je me lève comme un zombie, me dirige vers la salle de bain en zigzaguant, pisse de justesse dans le lavabo, tire machinalement la chasse d’eau et j’allume la lumière pour m’assurer que je n’ai causé aucun dégât en m’écartant des principes d’hygiène si ancrés dans ma cervelle.

    - El Pirata! je m’exclame en m’apercevant dans le miroir. Tu ne changeras jamais. Avec ou sans fric, tu resteras toujours le même voyou... Heureusement, tout semble parfait, tu n’as rien cassé mais tu as certainement l’intention de piquer quelque chose, non?

    Je me secoue la tête.

    - Que m’arrive-t-il? je murmure. Ai-je insulté malgré moi une divinité ultra sensible dans ce grandiose panthéon à la noix? Trop de dieux: trop de chemins contradictoires.

    J’allume mon macbook, j’ouvre un fichier PDF intitulé La petit’esclave et autres touch’ et je lis:

    Une petite fille
    Assise sur une grosse pierre
    Attend une montagne

    Un serpent vert
    Traverse la route
    Rouge

    Qui sommes-nous ?
    Où allons-nous ?
    Les loups se déguisent en brebis

    J’ai soif
    J’ai faim
    Lave-toi les mains!

    Le chemin de l’école
    Passe par une rue
    A sens unique

    Lèvres pincées
    Jambes serrées
    Une maîtresse enfante à nouveau

    Vieux livres
    Trop sacrés
    Ils sentent l’urine

    Des mots, des mots
    Congelés
    Un iceberg vient de naître

    Mains liées
    On lui raconte des histoires
    D’esclaves

    Elle a mal
    Aux mains surtout
    On lui caresse ses petits seins

    Malade au lit
    On lui raconte des histoires
    De théâtre

    Elle fuit
    Un prince la poursuit
    Les prisons se vident

    La nuit des noces
    Elle remplace sa vieille chandelle
    Par une lanterne, magique

    Nue
    Elle traverse la route
    Infestée de serpents

    Un livre ouvert
    Les poings fermés
    Elle relit son enfance

    Elle regarde
    Au loin une montagne
    Blanche comme une mariée

    ...

    Lien permanent 4 commentaires
  • Pondichéry un jour d'automne (12, à suivre)

    Imprimer

    Pondichéry un jour d'automne, Hank Vogel.jpgPlace au présent!

    Finalement, nous nous rendons à pied au restaurant, Le Club, en flânant par le bord de mer, le golf du Bengale plus exactement.

    Elle commande une salade de laitue, concombres et tomates. Et moi: un steak et des frites. Et, bien entendu, une grande bouteille d’eau plate pour les deux.

    Tout juste après mon dernier coup de fourchette désenchanté, vu la dureté de mon morceau de viande, elle me quémande presque, fébrilement:

    - Puis-je enfin parler de mon projet ou faut-il que j’aille me plaindre auprès du chef...

    - J’aurais dû la frire moi-même cette tranche de bidoche, je lui réponds.

    - Mais...

    - Non, je sais! Tout est de ma faute, je n’ai pas précisé la cuisson. Bien que bleu, saignant, à point et bien cuit, c’est de l’art abstrait dans de nombreuses régions loin de Paris. Je vous écoute.

    Elle se frotte la nuque puis elle se lance timidement:

    - Voilà! Il s’agit d’un établissement particulier, une sorte d’orphelinat pas comme les autres géré par des éducatrices, des éducateurs, des psychologues et des médecins spécialistes de la petite...

    - Combien voulez-vous? je lui demande sèchement en lui coupant la parole.

    Elle s’approche de moi, m’embrasse sur la joue gauche et me dévoile secrètement un chiffre exorbitant à l’oreille droite.

    Je bondis en arrière.

    - Autant que ça? Des dollars à perte de vue! je m’exclame tout affolé.

    - Non, des roupies, corrige-t-elle.

    Un ouf sort de ma bouche. Suivi d’un ça va mitigé.

    - C’est-à-dire?

    - Je vous fais confiance. J’accepte de financer votre aventure charitable.

    Elle saute au plafond. Elle est aux anges.

    - Elle ne se sent plus pisser, la pauvre! hurlerait Carla... Toi, c’est tout le contraire, tu jubiles quand tu donnes. On dirait presque que tu jouis.

    C’est vrai, depuis mioche, comme ma mère, je préfère donner que recevoir, offrir que me servir, distribuer qu’amasser, capitaliser... C’est plus une question de mentalité congénitale que d’éducation, à mon avis.

    - Et le reste? dit Krishna.

    - Quel reste? je m’étonne.

    - Pardon, la suite... le fond, le pourquoi d’une telle initiative...

    - Pas aujourd’hui, si vous le voulez bien, OK?

    - D'accord.

    - Excusez-moi mais j’ai un coup de barre, le décalage horaire sans doute. On se revoit demain pour concrétiser l’affaire...

    Lien permanent 2 commentaires
  • Pondichéry un jour d'automne (11, à suivre)

    Imprimer

    Pondichéry un jour d'automne, Hank Vogel.jpgBrusquement, je me lève et lui propose:

    - Venez, allons déjeuner quelque part... dans un restaurant français de préférence. Bien que j’adore les idli, j’en ai mare des chapatis et du dal.

    Elle se lève à son tour en s’apprêtant à me dire quelque chose mais je la devance:

    - Non, ce n’est pas la toute première fois que je séjourne dans ce sacré pays... Je vous raconterai tout après avoir entendu et approuvé votre projet... Tuk-tuk ou pousse-pousse?

    *

    Les voyages forment la jeunesse, dit-on. C’est pourquoi j’ai vieilli trop vite, murmurait souvent mon grand-père en allant se coucher.

    Ce Gaulois, libéré et distingué, avait traversé la Suisse à pied et l’Afrique en hydravion. Toujours en costume et en cravate. Un vrai dandy! C’était un homme très instruit et d’une intelligence hors du commun. Avant de mourir, il chuchota à l’oreille de mon père:

    - Si je dois revenir sur terre, je préfère renaître idiot.

    Qu’avait-il compris? Qu’avait-il découvert? La clé de l’existence?...

    Lien permanent 10 commentaires
  • Pondichéry un jour d'automne (10, à suivre)

    Imprimer

    Pondichéry un jour d'automne, Hank Vogel.jpg- Tel père, tel fils?

    Et tel un bovidé sacré, je rumine un bref instant puis je lui crache à la figure ma divine vérité:

    - Les copier-coller, ils n’existent réellement qu’en informatique, pour le moment. Bien que cette science ou technologie est en train de nous métamorphoser en de sympathiques et crétins petits robots... Et, dans plus ou moins le même ordre des choses, j’ajouterais que je suis persuadé que l’Espagnol ou, encore plus explicite, l’Italien qui s’est fait naturaliser suisse ou javanais garde toujours des spaghettis au fond de sa gorge.

    Elle clignote des yeux.

    Je précise:

    - Nous sommes tous des fruits uniques. Avec beaucoup ou presque pas de pépins à la naissance. Tout au long de notre vie, nos parents, l’école, la société, nos amis et nos ennemis nous manipulent, nous modèlent, nous déforment, nous dénaturent ou, au pire, essayent de nous transformer en trognons... Mais! Nous restons toujours le fruit originel. Mon père, c’est mon père. Moi, je suis moi... Et maintenant?

    - Maintenant quoi? s’inquiète Krishna.

    - Quel est le brut mercantile de notre rencontre? Qui vous a communiqué mon adresse? Certainement cet abruti d’Adolf, ce fameux fouille-merde tous azimuts que la police n’a su garder, n’est-ce pas?

    Elle joint les mains et elle me supplie presque:

    - Pour l’amour du ciel, soyez plus clément, plus respectueux envers lui. Il vous aime comme un frère, vous le saviez?

    - Je ne sais pas ce que c’est d’avoir vraiment un frère, je lui réponds, tout désenchanté. J’en ai un effectivement mais c’est le roi des cons. Notre patriarche n’a pas su créer une fraternité au sein de notre famille. Toujours ailleurs pour son soi-disant boulot si captivant, si épuisant. La gueule de travers déjà au réveil... Non, mon vieux à échoué là où sa vieille aurait pu faire des miracles. Comme dans nombreux foyers de l'empire capitaliste sans doute... Combien voulez-vous? C’est sûrement pour un bonne cause qui, comme toutes les autres, ne servira à rien, que vous êtes là, non? Regardez ce qui se passe autour de vous, de nous, les conflits éclatent de plus en plus et les organisations dites humanitaires poussent comme des champignons. Les idéalistes, les songe-creux, les politiciens jubilent en plaisantant, se gargarisent au champagne et pètent un bon coup de joie après chaque conférence. Pendant que les sans-abri, sans cesse en augmentation, crèvent de froid, de faim et osent à peine espérer...

    Elle me coupe brutalement:

    - D’accord, d’accord! Mille fois d’accord avec vous! Mais qui ne tente rien n’a rien... Seriez-vous déjà devenu un vieil avare en si peu de temps? C’est le pingre qui déclare à tout quémandeur que s’il distribuait toute sa fortune aux pauvres cela ne ferait que d’en augmenter le nombre...

    - Vous ai-je dit cela?

    - Non... mais...

    - Mais vous, vous avez imaginé ça?

    - Oui.

    - Pas moi! Jamais cette malheureuse scène, phrase ne m’a traversé l’esprit. Car je suis un très mauvais comptable... La pensée est parfois plus dangereuse que l’action. Elle se projette dans l’avenir sans la moindre retenue.

    Elle sourit. Un sourire un peu forcé, crispé.

    Alors, pour la rassurer et améliorer mon image de petit prétentieux fortuné à la con comme dirait Carla, je lui avoue:

    - Cet aphorisme n’est pas de moi mais de mon meilleur professeur de philosophie qui selon lui je devrais vous aider coûte que coûte.

    Ses yeux se mettent aussitôt à briller...

    Lien permanent 0 commentaire
  • Pondichéry un jour d'automne (9, à suivre)

    Imprimer

    Pondichéry un jour d'automne, Hank Vogel.jpgSuite à ma demande, le réceptionniste de l’hôtel nous propose un petit salon rarement occupé.

    Nous nous asseyons timidement l’un en face de l’autre. Elle, sur un canapé bleu. Moi, dans un fauteuil au tissu identique. Quasi comme deux ministres prêts à signer un traité de paix.

    Étrange et inattendue sensation, me dis-je. Le rationnel et l’irrationnel sont comme deux frères qui ne cessent pas de chamailler sur ce continent.

    - Ça va, tout va bien? me demande Krishna. Vous êtes tout pâle, vous ne supportez pas la chaleur?

    - C’est tout le contraire, c’est simplement un coup de fatigue, je lui réponds. J’ai trop mal dormi dans l’avion. La prochaine fois, si j’ai le courage ou un gros grain de folie dans le ciboulot, je prendrai une compagnie qui possède des lits.

    - Ça existe?

    - Bien sûr que cela existe! Mais je suis trop habitué à voyager en classe touriste. Ma richesse ne m’a pas encore totalement aveuglé.

    - Aveuglé?

    - Fait perdre la boule.

    - Je vois...

    - Bref! Ne soyons trop vaches avec les ploutocrates, approchons-nous plutôt de nos petits moutons.

    - Je ne comprends pas...

    - Désolé d’avoir évoqué en vain le nom d’un de vos Seigneurs!

    - Je ne vous comprends toujours pas.

    - La vache n’est-elle pas sacrée chez vous, pour vous?

    - Pas forcément.

    - Comment ça?

    - Bien que j’adhère au végétarisme par hygiène, je ne suis ni une brahmane, ni une goundar, ni une vaishya, ni une shudra, ni une dalit. Autrement formulé, pour moi, les castes des prêtres, des guerriers, des marchands, des serviteurs et des intouchables, c’est de l’histoire ancienne... J’ai eu la chance d’avoir été éduquée par des parents libérés de toute croyance et de toute discrimination.

    - Des adeptes de Krishnamurti?

    - Non des lecteurs et des participants aux conférences de ce cher monsieur. Pardon, de feu cette bonne personne.

    - J’en suis ravi... Un peu comme mes parents en somme, lorsqu’ils étaient fauchés. Aujourd’hui, ils préfèrent être présents aux séances des actionnaires... Pièces qui roulent n’amassent pas mousse. Proverbe transformé de mon père quand quelqu’un lui réclame de l’aide. Financière bien entendu.

    - Tel père, tel fils?...

    Lien permanent 0 commentaire