15/12/2017

Ils se sont tant aimés (33, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgAprès avoir bu, mangé et fumé une cigarette, les deux hommes reprirent leur travail.

Au bout d’un quart d’heure de silence, Youri dit à Guennadi:

- Heureusement que je n’aurais pas à faire ça toute ma vie, c’est un boulot fatiguant et abrutissant. Je félicite vivement mes parents de m’avoir poussé à poursuivre mes études. Sans eux, je serrais maintenant en train de ramasser merde après merde...

- Quelle chance tu as! fit Guennadi.

- Oh oui! Je remercie tous les soirs le ciel pour ça.

- Tu es croyant?...

- Au fait, tu n'as toujours pas répondu à ma question.

- Concernant quoi?

- Tu as la mémoire courte! Concernant le libre arbitre.

- Toi d’abord à la mienne.

- Reformule-la plus explicitement.

- Comme tu es compliqué! Soit! Crois-tu en une puissance divine?

- Pourquoi puissance divine et non pas tout simplement Dieu?... De quoi ou plutôt de qui as-tu peur?

- Je n’ai peur de personne.

- Si tu as peur de tes amis communistes qui ne rêvent que de la queue de Marx et des couilles de Lénine...

- Mesure tes paroles, camarade! Sinon tu finiras par te retrouver dans un lieu plus lugubre que celui-ci, avec des rats et de drôles d’oiseaux...

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13/12/2017

Ils se sont tant aimés (32, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgA mon avis, parmi les hommes, il y a deux types d’individus très particuliers: les calculateurs et les spontanés. Ceux qui pèsent le pour et le contre avant d’agir et ceux qui agissent sur le champ comme s’ils venaient d’être piqués par un essaim d’abeilles en délire. Ceux qui critiquent tout et rien mais qui ne dévoilent jamais leurs profondes convictions et ceux qui s’en foutent de tout mais qui pourtant, au nom du respect des espèces, se refusent d’écraser la plus insignifiante des créatures, telle que la mouche à merde.

Guennadi faisait partie de la seconde catégorie.

A priori! En principe!

Car il arrive souvent que dans certaines circonstances tragiques, l’être humain, pour sauver sa peau ou son âme, ou les deux à la fois, n’hésite pas à passer au camp adverse.

La tête haute ou, comme un chien, la queue entre les jambes. Question d’orgueil ou de caractère!

Mais laissons pour l’instant de côté ce paragraphe houleux qui pourrait hanter notre si chère mémoire, tant avide d’espace et de liberté, et replongeons dans les entrailles de la terre...

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11/12/2017

Ils se sont tant aimés (31, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgGuennadi enleva son casque, se gratta la tête et dit à Youri:

- Je refuse de philosopher dans un pareil endroit et le ventre creux. La lumière du soleil et la nature sont mes meilleures conseillères. Pas toi?

- Magistrale astuce pour s’esquiver face à une difficulté primordiale! fit le stagiaire. Mais la plus incommensurable des questions finit toujours par trébucher...

- Cesse de tout intellectualiser, camarade-intello! Trop d’études, c’est indigeste pour le moral... En vérité, j’ai tout simplement envie de pisser et d’avaler un bol d’air pur pour me rafraîchir peut-être les idées mais surtout pour permettre à mes poumons de mieux fonctionner...

- Dans la grotte comme dans le désert...

- Stop! La ferme! C’est l’heure de la pause. Remontons à la surface voir les copains!...

17:14 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (6) |  Imprimer |  Facebook | | | |

09/12/2017

Ils se sont tant aimés (30, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpg- C’est-à-dire?

- La famille de l’autre est une forêt vierge pleine d’animaux sauvages. A la moindre inattention, tu risques d’être piqué, mordu ou bouffé tout cru... et de te perdre à jamais.

Guennadi posa sa pelle dans un coin et dit à son collègue:

- Tes lectures sont aussi sombres que cette gallérie, tu ferais mieux d’en choisir d’autres.

- ...

- A moins que tu adores broyer du noir, c’est pourquoi tu es venu te distraire ici. N’est-ce pas, petit camarade?

L’étudiant jeta son outil de travail par terre et rétorqua avec une pointe de mépris:

- Non, camarade-ouvrier, je n’adore nullement broyer du noir. Par contre toi, tu confonds tout. Vu le timbre de ta voix, tu m’as quémandé mon avis et je te l’ai donné, offert sans vergogne sur un plateau d’argent. Il s’agissait humblement de mon propre point de vue. Cela ne concerne que moi. Éventuellement d’autres misérables ou incrédules comme moi. Mais je m’en balance éperdument... Je sais bien que les livres, comme les journaux, ont une grande influence sur les individus, surtout sur les prolétaires, mais que fais-tu du libre arbitre et de l’attention? As-tu une idée? Ne serait-ce qu'une vague pensée?...

21:14 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (7) |  Imprimer |  Facebook | | | |

08/12/2017

Ils se sont tant aimés (29, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgLe lendemain matin, à la mine, Guennadi qui était en train de remplir une berline, demanda à Youri, un étudiant stagiaire rattaché à son équipe:

- Toi que tu as beaucoup lu, surtout des livres de philosophie, que penses-tu du mariage?

Et le jeune homme, sans hésitation, lui répondit:

- Mathématiquement, il faut être deux. Pour l’instant. L’être humain est si multiple, si imprévisible... Il s’agit de la plus subtile des institutions créée par l’homme. Commode pour l’état, fouineur et calculateur. Rassurante pour le citoyen, naïf ou malin. Mais pour moi, c’est de front un contrat d’achat, de vente et de location pour une durée indéterminée... Une fois la bague au doigt, ou à l’orteil comme dans le sud de l’Inde, l’heureuse élue est considérée comme une propriété privée entourée d’un mur, d’une muraille ou et d’un fil barbelé. Idem pour le chanceux élu. Sous les regards de deux familles qui s’observent souvent en chiens de faïence. Et qui, à la moindre tentative d’escapade ou de non-subordination aux règles conjugales de la part de l’un des soi-disant éternels tourtereaux, trop visible à l’œil nu, par ordre des patriarches ou par pressions des commères... ces deux clans ne tarderont pas à se maudire mutuellement et c’est le début de la fin garantie... Moralité: ne te balade jamais seul dans la toundra sans arme ni boussole.

- C’est-à-dire?...

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06/12/2017

Ils se sont tant aimés (28, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgZoïa s’endormit sur ses deux oreilles ce jour-là. Car elle faisait confiance au destin.

Quant à Guennadi, il se retourna des centaines de fois dans son lit avant de fermer les yeux pour la nuit.

Pour la tartineuse, cette rencontre c’était le printemps qui était venu frapper à la porte de sa datcha imaginaire.

Pour le soldat reconverti en mineur, c’était un pas saccadé qu’il venait de commettre lors qu’une marche bien organisée.

Venir et avenir frémissaient sur le ring de tous les combats.

La femme était prête pour la confrontation. Mais l’homme hésitait. La liberté n’arrêtait pas de lui faire des appels de phares.

Le lendemain matin, à la mine, Guennadi qui était en train de remplir une berline, demanda à Youri, un étudiant stagiaire rattaché à son équipe:

- Toi que tu as beaucoup lu, surtout des livres de philosophie, que penses-tu du mariage?...

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05/12/2017

Ils se sont tant aimés (27, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpg- Vous aviez bu?

- D’après moi, pas une seule goutte d’alcool. Mais d’après mes camarades, une sacrée dose de vodka... Bon bref! Passons aux choses sérieuses, c’est quoi votre révélation?

Révélation, évocation, illumination, intuition, prémonition, pressentiment, vision et bien d’autres termes qui flirtent avec l’invisible ou l’au-delà étaient des mots trop compliqués pour Zoïa.

C’étaient des paroles trop chargées de tout et de rien, trop scientifiques pour être vraies, d’après elle.

Elle voyait tout simplement des images, comme des cartes postales envoyées par une source inconnue, et elle se contentait seulement de les transmettre à la personne pour laquelle elles étaient destinées. Parfois en la mettant en garde d’un éventuel choc. Selon son humeur ou son empathie envers le destinataire ou la destinatrice.

- Révélation, révélation, marmonna-t-elle.

- Je vous écoute, dit Guennadi, l’air subitement un peu pressé.

- Et si on remettait ça à une prochaine fois?

- Pourquoi pas tout de suite? C’est long? C’est grave? Ça demande beaucoup de concentration?...

- Je préfère remettre ça.

- Quand ça exactement?

- Demain, même endroit, même heure. Ça va?

- C’est parfait... On se dit tu?

- On se dit tu.

- Je m’appelle Guennadi... et toi?

- Zoïa.

- C’est mignon... Alors à demain!

- A demain!...

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04/12/2017

Ils se sont tant aimés (26, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpg- Puis-je vous dévoiler quelque chose qui pourrait vous troubler?

Drôle de façon de se renseigner à fond sur quelqu’un, pensa Guennadi. Me connait-elle indirectement? Travaillerait-elle secrètement pour oncle Vania? Rien n’est impossible dans cette société si chaotique.

- Puis-je vous dévoiler quelque chose qui pourrait vous troubler? répéta Zoïa, pensant que son accosteur n’avait pas bien compris ou entendu la question.

- Minute! réagit-il en bondissant. Je ne suis ni sourd ni débile mais un tantinet surpris... A-t-on encore le droit d’hésiter de nos jours ou est-ce interdit par le régime?

- Faut demander ça aux responsables pas à moi...

- Désolé, j’ai doublement brouillé du noir presque toute la journée.

- Pourquoi doublement?

- Parce que j’étais au fond de la mine quand je me suis mis à remuer ciel et terre.

- Précisez...

- Je creusais dans une l’obscurité quasi totale, face à une parois d’anthracite d’une noirceur absolue, quand subitement ma lampe a lâché... et j’ai aussitôt paniqué comme une vieille folle. Allez savoir pourquoi! J’étais persuadé que j’étais devenu aveugle. Ou mort. Paradoxalement, j’ai vu devant moi, comme sur un écran de cinéma, défiler ma vie à grande vitesse. Une première fois en couleur et une seconde en négatif noir et blanc. J’ai même aperçu de loin Satan avec ses cornes et sa queue fourchue. Mais, comme il sait que je suis un farouche communiste, il n’a pas osé s’approcher de moi et m’affronter...

- Je ne vous crois pas, vous essayez de me faire marcher.

- C’est la pure vérité.

- Vous aviez bu?

- D’après moi, pas une seule goutte d’alcool. Mais d’après mes camarades, une sacrée dose de vodka... Bon bref! Passons aux choses sérieuses, c’est quoi votre révélation?...

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01/12/2017

Ils se sont tant aimés (25, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgAlors, une faction de seconde après le deuxième ou troisième croisement, Guennadi dit à haute voix:

- Ma parole on m’espionne!

Et ils se retournèrent tous les deux.

- Pensez-vous sincèrement que j’ai le temps de m’amuser à ça, camarade inconnu? lui demanda Zoïa.

- Le temps non mais le devoir pourquoi pas, répondit-il.

- Vous êtes sérieux ou c’est pour rire?

- J’ai l’impression que vous me suivez depuis un certain temps.

- Il y a une sacré différence entre suivre quelqu’un et se croiser, ne croyez-vous pas?

- En effet, vous avez tout à fait raison. Mais peut-être... c’est une nouvelle tactique pour débusquer celui qu’elle recherche, en l’attaquant de front...

- Qui ça elle?

- La bande des services secrets.

- Ai-je vraiment une tête à travailler pour ces gens-là?

- Le diable a souvent le visage d’un ange.

- Est-ce un compliment ou une insulte?

- Un compliment.

- Ça vous arrive de vous comporter sérieusement?

- Je ne fais que ça.

- Puis-je vous dévoiler quelque chose qui pourrait vous troubler?...

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29/11/2017

Ils se sont tant aimés (24, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgQuand Guennadi et Zoïa se croisèrent la première fois, ils ne se remarquèrent pas ou à peine, très vaguement. L’un regardait ses souliers noirs qui lui rappelaient souvent le charbon et l’autre, le nez en l’air, pensait aux tranches de pain qu’elle avait tartinées la journée.

Chacun avait ses petits soucies personnels et courait derrière ses propres rêves encore mal définis.

Mais aussi bien pour la jeune fille que pour le jeune homme, le mariage était hors de question pour l’instant. Car ils souhaitaient vivre pleinement leur jeunesse avant de se lancer vraiment dans le monde des adultes où la famille n’est pas une mince affaire.

Mais voilà! L’homme propose et les circonstances disposent. Dieu étant absent en Russie à cette époque. Dommage! Car il n’y pas meilleur et sympathique farceur, qu’on le veuille ou non. Quand le diable chôme, bien entendu.

Alors, une faction de seconde après le deuxième ou troisième croisement, Guennadi dit à haute voix:

- Ma parole on m’espionne!

Et ils se retournèrent tous les deux.

- Pensez-vous sincèrement que j’ai le temps de m’amuser à ça, camarade inconnu? lui demanda Zoïa...

Guennadi et Zoïa.jpg

Guennadi et Zoïa.

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27/11/2017

Ils se sont tant aimés (23, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgEt illico presto, il ôta sa veste et couvrit les épaules de la mystérieuse évadée.

- Il faut que je me rende le plus vite possible à Peterhof, dit-elle.

- Mais c’est à des milliers de kilomètres d’ici, fit Guennadi tout étonné.

- Peut-être mais c’est là-bas que je me plaisais le mieux quand j’étais gamine. Surtout en cette saison... J’espère que mes amis me reconnaîtront. Mes sœurs et mon petit frère m’ont pas voulu me suivre. Terrible décision. Ils ont décidé de rester avec Papa et Maman. C’est ce que je pense...

- Un si long voyage n’est pas une maigre affaire, vous savez?

- Je m’imagine. Mais de loin moins pénible par rapport à tout ce que j’ai subi.

- C’ est vrai, on vous à mal traitée en prison?

- Quelle prison? C’était une maison. Une horrible maison bondée de soldats... On m’a tiré une balle dans la cuisse, on m’a poignardée et je me suis évanouie...

- Mais vous ne saignez pas.

- Puis plus rien. Jusqu’à ce que je me retrouve ici.

- Je ne vous crois pas.

- Vous préférez les livres histoire? Comme n’importe quel crétin.

- Je suis prêt à vous aider et voilà que vous m’insultez...

- M’aider comment?

- En vous offrant un peu d’argent.

- Vous feriez ça pour moi?

- Pourquoi pas?

- Vous me croyez alors?

- Celui qui ne croit pas n’a point d’horizon devant lui... Vous pouvez partir avec mon veston, si ça vous tente. Toute ma fortune est dans ses poches...

- Vraiment?

- Vraiment.

- Un jour, je t’accueillerai chez moi pour m’acquitter d’une tel prêt.

- On se dit tu maintenant?... Comment t’appelles-tu? C’est Maria comment?

- Maria Nikolaïevna Romanova...

Et à ce moment précis, Guennadi se réveilla en frissonnant et tira la couverture vers lui.

Maria Nikolaïevna Romanova.jpg

Maria Nikolaïevna Romanova

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25/11/2017

Ils se sont tant aimés (22, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgLes feuilles des bouleaux étaient jaune or, orange et rouge sang. La forêt était belle à regarder.

Trop belle pour être vraie, constata Guennadi.

- Ou ai-je perdu la notion du temps? murmura-t-il... Ce n’est pas encore l’automne que je sache!

Il haussa les épaules et se mit à chercher des champignons, sa troisième passion après la moto et la pêche.

Tout à coup, il aperçut au loin une jeune fille, ses vêtements en lambeaux, à genoux en train de prier.

Fortement intrigué, il s’approcha d’elle et lui demanda:

- Êtes-vous souffrante Mademoiselle? Puis-je vous aider?

La demoiselle, toute tremblante, se releva aussitôt, s’accrocha à son bras et le supplia:

- Pour l’amour de Dieu, ne soyez comme les autres. Sauvez-moi de la torture, de la mort! Ne raccourcissez pas mon destin, j’ai tant de secrets à révéler au monde...

- Mais qui êtes-vous?

- J’ai réussi à m’échapper des griffes de mon bourreau... Je m’appelle Maria et vous?

- Guenna pour les amis.

- Enchantée...

- Qu’avez-vous commis de si grave?

- Je suis la fille de mon père. Est-ce un crime? Suis-je un danger pour la société?

- Non, je ne le pense pas. Vous paraissez si fragile, si fébrile... Avez-vous froid?

- Terriblement.

- Désolé, je n’avais pas remarqué.

Et illico presto, il ôta sa veste et couvrit les épaules de la mystérieuse évadée...

Maria.jpg

Maria...

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24/11/2017

Ils se sont tant aimés (21, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgTard dans la nuit, au lit, avant d’être dans les bras de Morphée, Guennadi pensa:

A l’avenir, je fermerai ma grande gueule d’incompris ou d’insatisfait. Je constate de plus en plus que la vérité perturbe davantage l’esprit qu’elle ne le soulage. Je garderai donc pour moi tout seul, égoïstement, très égoïstement, comme un parfait salopard de cachottier, toutes les discussions que j’ai eues avec oncle Vania. Pour la tranquillité mentale de toute famille et en particulier pour celle de Grand-papa... La révolution a certes fait beaucoup d’heureux mais également de nombreux malheureux... Je hais la violence. Je hais la cruauté. Non, je déteste tout cela. La haine engendre la haine et rien d'autre. Pourquoi a-t-on exécuté les Romanov et leurs proches serviteurs au lieu de leur permettre de prendre la clé des champs? Était-ce vraiment par peur, par crainte que Nicolas II,  le prétendu sanguinaire monarque, se réinstalle sur le trône? Ou n’était-ce que par pure vengeance? Lénine avait-il prémédité, en secret et depuis sa tendre jeunesse, de venger son frère aîné, pendu pour avoir participé à la tentative d’assassinat du Tsar Alexandre III? L’histoire est souvent sourde, aveugle et muette sur bien des sujets et à de nombreuses périodes de notre existence. Et ses livres sont souvent rédigés comme des contes de fée. Au profit de ceux qui nous gouvernent et qui nous ordonnent quoi et qui croire... Demain, j’irai m’inscrire au parti et je retournerai travailler à la mine, si l’on voudra bien m’accepter à nouveau. Ainsi, entre le noir du charbon et la blancheur des visages de mes futurs camarades, le gris de je ne sais quoi m’apportera peut-être la réponse à toutes ces questions.

Et, en suçant presque son pouce, il s’endormit comme un nouveau-né sur la poitrine chaude de sa maman...

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23/11/2017

Ils se sont tant aimés (20, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpg- Tu veux rire, fiston? lui lança son père. Tu vaux plus que ça, beaucoup plus... A chaud, comment c’était chez les Boches?

- C’était parfait? répondit-il. Ils ont perdu la guerre mais il n’ont pas perdu le sens du travail. A les voir à l’œuvre, ils vont nous dépasser largement. A bien des points de vue. Je n’ai jamais détestait les Allemands, ce ne sont pas eux qui ont volé nos chevaux. N’est-ce pas, Grand-père? Je sais, je sais! Désolé! Ils ont maltraité, violé, condamné et exécuté beaucoup d’innocents mais ils ne sont pas les seuls.

- Que veux-tu insinuer par là? lui demanda son frère Alexandre.

- Je te laisse le soin de chercher par tes propres moyens, cher Sasha... A titre préventif, sache tout de même que beaucoup d’individus disparaissent de nos jours, pour des raisons et dans des conditions mystérieuses, et personne n’ose lever son petit doigt par crainte de passer pour une couille molle. La police ment comme elle respire et la populace la croit dur comme fer...

- Et si on se mettait tous à table? proposa sa mère... Boire, manger et plaisanter, rien ne vaut ça!

- Tu as raison, Mamatchka. Pardon, je me suis égaré, c’est un jour de fête, une réunion familiale et non pas une assemblée de vieux grognards.

- Hourra! cria son frère Micha en levant son première verre de vodka.

Et toute la famille se précipita vers le samovar...

09:16 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (2) |  Imprimer |  Facebook | | | |

22/11/2017

Ils se sont tant aimés (19, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgQuand Guennadi arriva chez lui, à Stalinsk, tous les Niekharochev étaient là. Les hommes: souriants et les bras ouverts. Les femmes: rassurées et la larme à l’oeil. Et la table était pleine. Pleine de tout. Pain noir, pain blanc, tomates et concombres salés, pelmeni et vareniki à gogo...

Et chacun avait apporté sa salade ou sa boisson préférée.

Il y avait forcément beaucoup de bouteilles de vodka, surtout de l’ Ivan n'aime pas le pain, sa marque préférée. Mais il y avait aussi du cognac arménien et le samovar était rempli à raz bord de samogon.

- Eh bien, quel accueil! Quelle réception! s’exclama l’ex soldat, tout ému, après les multiples embrassades et poignées de main... C’est pour moi tout ça ou vous attendez une personnalité du Comité central?

- Tu veux rire, fiston? lui lança son père. Tu vaux plus que ça, beaucoup plus... A chaud, comment c’était chez les Boches?...

Vodka Ivan.jpg

"Ivan n'aime pas le pain" ou Ivan, tout court, pour l'exportation peut-être.

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21/11/2017

Ils se sont tant aimés (18, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgZoïa se frotta les yeux comme si elle venait de pleurer puis elle expliqua d’une voix douce et le regard lointain:

- Quand deux gonzes te demandent en mariage le même jour et presque au même endroit, pour être correcte, c’est qu’il y a forcément un troisième plus charmant qui t’attend quelque part ailleurs...

- Cela confirme son obsession pour les princes, murmura la maternelle.

- C’est faux maman! protesta Ania, Zoïanka voit loin, c’est le meilleur chaman que je connaisse.

- Si ça te fait plaisir...

- Pourquoi des gonzes et non pas des damoiseaux? lui demanda Macha, scrupuleusement.

- Parce que, malgré leur gentillesse et leurs belles manières, l’un me donna le vertige et l’autre la peur des grottes. Non, je plaisante... Le grand est ambulancier et le petit directeur de la mine. Ils gagnent bien leur vie, tous les deux. Trop bien à mon avis. Mais la vraie raison de mon double refus, c’est qu’aucun n’a su faire tambouriner mon cœur. C’étaient de beaux discours, riches en promesses, pleins de générosité, de bon-sens.... Malheureusement, ils manquaient de... il manquait l’étincelle, la baguette magique.

- Mince alors! s’exclamèrent ses sœurs... 

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19/11/2017

Ils se sont tant aimés (17, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgSubitement, Zoïa changea de ton et d’attitude. Elle se leva et se rassit aussitôt, pour se dégourdir sans doute, et déclara le sourire aux lèvres:

- Puisque votre soif de curiosité est à deux doigts vous rendre folles, je vais vous empêcher de rejoindre les dingues. Ouvrez grand vos oreilles et fermez les yeux pour mieux vous imaginer le tableau de la situation dans laquelle je me suis fourrée... Allez!... Obéissez! Sinon rien.

Mère et filles s’exécutèrent.

Alors, elle poursuivit allégrement:

- Ce matin, un géant et un nain, appuyés l’un contre l’autre comme deux copains inséparables, prêts à rompre leurs liens d’amitié, m’ont proposé tour à tour: accepterais-tu de venir avec moi au cinéma, certainement pour voir pour la centième fois Valeri Tchkalov de Mikhaïl Kalatozov, puis d’aller au bord du Tom, pour nous promener la main dans la main, tout en léchant une bonne glace au chocolat...

- Qui des deux est le plus riche? coupa Micha, en ouvrant un œil.

- Tu triches, ma grande sœur, lui fit-elle remarquer. Laisse-moi finir ma petite histoire...

- C’est du sérieux ou du bidon? ricana Ania.

- Tout est vrai mais autrement que dans la réalité.

- Alors ne t’amuses pas à idéaliser les évènements, lui conseilla sa mère.

- Soit, fin du spectacle! Vous pouvez refaire surface dans la banale réalité.

- C’est tout? crièrent Ania et Macha, conjointement, un peu déçues.

- Je commençais à avoir peur, ajouta la première.

- Moi, c’est tout le contraire, je commençais à me réjouir, dit la seconde. Pour rester polie probablement... Que s’est-il passé ensuite? Lequel des deux a eu droit à ton consentement?

- Aucun des deux.

- Et pourquoi?...

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17/11/2017

Ils se sont tant aimés (16, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgZoïa était toute tranquille en train de boire du thé et manger de la confiture en guise de friandises.

Ses deux sœurs et sa mère s’invitèrent à son habituel petit festin.

- Tu songes à ton prince, lui lancèrent joyeusement ses frangines, quasi simultanément en s’asseyant à table.

- Les princes ont tous ont pris la poudre d’escampette pendant la révolution, rétorqua-t-elle sèchement. Pour ceux qui en ont eu les moyens...

- Il s’agit de prince charmant, précisa sa mère.

- J’avais compris, je ne suis pas débile à ce point là.

- Alors pourquoi tu nous sors des sornettes et tu nous réponds si méchamment? lui demanda Ania.

- Parce la marmite est pleine et que ma cafetière n’est pas loin d’exploser.

- Tu as mal à la tête?... Tu es souffrance?... Il y a quelque chose qui ne va pas?... Quelqu’un t’a harcelée?... On t’a violée?...

Zoïa haussa les épaules.

- De mieux en mieux! fit Macha toute irritée. On se croirait, on se croirait...

- Où ça, bon sang?

- N’importe où sauf à la maison.

- Pourquoi, la famille a remplacé le prêtre?

- Tu lis trop de romans de Tolstoï, ma chérie.

- Si seulement j’avais le temps.

- Tout le monde dit ça et tout le monde s’emmerde à longueur de journée.

- Tu prêches pour ta paroisse.

- Tu es pire que les Américaines.

- Qu’en sais-tu? Tu n’es jamais allée en Amérique et tu n’iras jamais...

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15/11/2017

Ils se sont tant aimés (15, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgDurant son voyage de retour au bercail, qui dura plusieurs jours voire plus d’une semaine vu les nombreuses régions à traverser, dont la Pologne et l’Ukraine, et la lenteur des transports à cette époque, le jeune Niekharochev eut largement le temps de méditer sur son avenir et sur la proposition de son capitaine.

A plusieurs reprises, il se dit:

Jamais, je ne pourrai passer ma vie à soupçonner, à espionner et à moucharder. Jamais, jamais et jamais! C’est une question de personnalité. Ou de dignité personnelle... Le soir, après mon labeur, j’ai envie de passer des heures agréables avec ma famille et dormir sur mes deux oreilles et non pas devoir penser à ma proie du lendemain... A moins qu’à longue la banalité tarira ma conscience. Non, c’est impossible. Guennadi n’est pas Vania.

Et, au bout du compte, suspicion, surveillance et dénonciation, ces trois mots réunis ensemble, finirent par lui donner la nausée...

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13/11/2017

Ils se sont tant aimés (14, à suivre)

Hank Vogel, Ils se sont tant aimés.jpgA Stalinsk, les mineurs s’arrachaient les tartines de Zoïa Dmitrievna.

Certainement parce qu’elles étaient préparées avec énormément de délicatesse et surtout avec beaucoup plus de beurre que celles de ses collègues qui, elles, tartinaient à la va te faire foutre.

S’apercevant de son succès, Elena, une fille un peu naïve qui travaillait aux mêmes horaires qu’elle, lui demanda:

- Ce n’est pas possible, il y a un truc... Pourquoi les tiennes partent plus vite que les nôtres?

- Je n’en sais rien, répondit-elle. Peut-être parce que je suis plus généreuse en sel ou en poivre que vous autres.

- Tu mens. Il y a autre chose...

- Et pourquoi mentirais-je?

- Parce que je t’ai regardé faire et j’ai fait pareil que toi mais rien n’a changé. Les hommes préfèrent toujours les tiennes.

- Serais-tu jalouse pour ça?

- Un peu.

- Eh bien, tu as terriblement tort.

- Pourquoi?

- Parce tu raisonnes en vain comme une capitaliste.

- Vraiment?

- Oui, vraiment! Car aussi bien le bénéfice de mes tartelettes qui disparaissent rapidement que celui des tiennes qui traînent une heure ou deux sur le buffet... vont dans une et même proche. Et sais-tu à qui appartient cette poche?

- Je ne vois pas.

- A l’état... Alors ça ne sert à rien de te fatiguer les méninges pour zéro kopeck dans ta tirelire?...

21:14 Écrit par Hank Vogel | Lien permanent | Commentaires (6) |  Imprimer |  Facebook | | | |